‹ Œuvres choisies. Nouv. éd., accompagnée de notes et précédée d'une étude sur MassillonChapitre 12 sur 58 · SV SI:H.M()NS \)\: .M ASS I I.I.OX · texte numérisé non relu

SV SI:H.M()NS \)\: .M ASS I I.I.OX

suiviMc à la iiioil de son auleui-; que l'attentat commis contre sa jx'isonne ne doit être (îxpié f(ne dans la ruine enlic^re de l'univers; et tout ce (|irils lui aNoimi ouï dii-e, durant sa \'u' uiorldle, sur la |)ro\liuit(' de ('(! dei'iiier jour, ne contribue pas [)eu à les conlirnier dans cette ell'rayante pensée; Ils croient peut-être (pic tout valinii': Consiniiiniilum est.

Pour nous, mes frères, nous savons (pic loi-s([ue la dernière consommation arrivera , ali 1 le Fils de Thomme ne paroîtra pas humilié et chargé d'opprobres sur une croix tel ([ue nous le voyons aujourd'hui ; mais assis sur \^nii nuée de gloire , environné de ses anges, et précédé de [)uissance, de terreur et de majesté, Ap])lif{uons-nous donc à développer la sainte obscurité de cette dernière parole; elle renferme de grandes instructions et toute la doctrine de la croix.

En premier lieu , le Seigneur avoit souvent déclaré dans ses prophètes que les sacrifices des boucs et des taureaux ne lui [)laisoient pas : il rejetoit l'imperfection de ces hosties; et il ne les eut même jamais souflértes, s'il n'eût découvert en elles les traits éloignés et figuratifs de l'immolation de son Fils : c'étoient des préludes grossiers qui suspendoient sa justice, mais qui ne pouvoient la satisfaire; la mort de Jésus-Christ accomplit donc tout ce que ces anciens sacrifices avoient de défectueux; et la justice de son Père n'a plus rien h, exiger de l'homme : première consommation.

En second lieu , les sujets du père de famille ne s'en étoient pris jusqu'ici qu'à ses serviteurs : Jérusalem n'avoit fait mourir que les prophètes qui lui avoient été envoyés; et la mesure de ses crimes n'étoit pas encore comblée; il falloit donc que le sang du Fils, et de l'héritier lui-

?l li I \ l'ASSlOX. s:-,

même, lût rôpaiulii , el ([\ic riiiMiiiitc tki co jxMipIc in^M;it lïit ainsi consommée : seconde.' consommation.

lùilin, les justes de l'ancien tem|)s. (jni aNoicnt anpaia\ant l'cndn ti,ioii-e à Dieu m nionraiit pour la vérilt' , n'a\ oient ollert (pi'inie vie tri-^te et mallieni-ense , exposée an\ tentations des sens et de la cliair, et nn corps sonmis à la malédiction de la mort ; mais Jésus-Christ renonce à la [)lus lienrenst! de tontes les vies, et f[u'aucnn péché ne ponvoit jamais souiller: il oll're inie Ame ([\w personne n'eût pu lui ravir, s'il n'eut pas voidu lui-même Ja livrei' : et en goûtant volontairement la mort , dont il étoit exempt j)ar la condition de sa nature, il donne à son l*ère In [)lus grande marque (ramoiii- (pi'aucun Juste lui eut encore tionnée : troisième consoinmation.

C'est-à-dire que la mort du Sauveur renl'erme trois consommations ([ni vont nous expliquer tout le mystère de ce grand sacrilice , dont l'Église renouvelle en ce joiule spectacle et honore le souvenir : une consommation de justice du côté de son Père ; une consommation de malice de la part des hommes: une consommation d'amour du coté de Jésus-Christ. Ces trois vérités partageront tout ce dlscom's , et l'histoire des ignominies de l'Homme-Dieu : nous y trouverons des instructions solides, et des vérités ({ue le monde ne connoît pas , parce que le monde ne connoît pas Jésus-Christ: et nous verrons que la croix est la condamnation du pécheur , et la consommation de son ingratitude.

Vous êtes [)ourtant , croix adorable, le seul asile (jui nous reste : vous portez aujourd'hui notre espérance, notre salut, nos remèdes, notre loi, notre Évangile; tout est attaché à votre bois sacré : vous nous gardez le gage divin de notre paix et de notre réconciliation avec Dieu ;

HC) sr:i!M()\s Dr: mas si 1,1.0 \.

\()iis rtcsaiiiniii-d'liiii siirlout nu dvuic, de inlsrricorde dont nous j)()iiv()ns appioclier avec coiiliaiicc!. (l'est donc à vos j)ieds que nous nous jetons avec toute l'Église : O crux, iivc, de.

rilEMI KH 1; TA un K.

Dieu ne seroit ni sage, ni saliil , ni juste, ni même bon, dit saint Augustin, si le péché pouvoit demeurer impuni, il doit à sa gloire de venger l'outrage que le j)érlieur lui l'ait par sa révolte; il doit à sa sagesse de rétablir Tordre que le péclieui- trouble [)ar sa transgression ; il doit à sa bonté d'arrêter les crimes que le pécheur impuni autoriseroit par ses exemples; il doit à sa sainteté (le ne plus se communiquer à une créature souillée , et de la rendre malhem'euse en l'abandonnant; il doit, en un mot, à toutes ses perfections la punition du péché.

Mais sa justice, qui demande la punition du pécheur, ne trouve plus rien , en le frappant, qui puisse la dédommager et la satisfaire ; cette victime n'est pas digne de lui : l'homme a pu l'offenser, mais l'honnne n'a pu réparer l'olTense ; car qu'est-ce que l'honnne , dit Job, comparé à Dieu? Il falloit donc qu'une victime d'un grand prix fût substituée à la place de l'homme; que, la terre ne pouvant rien fournir qui pût apaiseï- son Dieu et le réconcilier avec l'homme , les cieux s'abaissassent pour enlanter un Juste, qui devînt le réconciliateur de la terre ; et qu'une hostie seule capable de glorifier encore plus le Seigneur par ses humiliations, que l'homme ne l'avoit outragé par sa révolte , vhit se mettre entre ses foudres et nos crimes , et arrêter sur elle seule tous les traits que sa justice avoit préparés contre nous. Tel est le dessein

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de la sagesse et de la ])onté de Dieu dans le grand sacrifice que sou Fils oll'ie aujourd'hui pour tous les hommes.

Et pour mieuK c()m[)rendre cette vérité, remarquez, je vous [)rio, mes l'rèrcs, (jik; le péché rciirei'uie trois désordres : un désordre dans l'esprit [),ir l'idée fausse que le pécheur attache à l'action défendue; un désordre dans le cœur qui se révolte contre la loi, et ne veut plus être soumis à son Dieu ; un désordre tlans les sens qui sortent de leur usage naturel, et entraînent la raison qu'ils auroient dû suivre. Or, le Sauveur, dans son agonie , expie aujourd'hui ces trois désordres par des peines proportionnées : premièrement, la justice de son Père s'applique à contrister son esprit en y retraçant les })liis \ ives horreurs du péché; secondement, à humilier son âme, en la couvrant de toute la honte du péché ; enfm, à jeter son corps dans la dernière défaillance, en lui faisant sentir d'avance toutes les douleurs dues au péché. L'exposition simple de l'histoire nous fournira les preuves de ces vérités; le sujet lui-même intéresse assez votre attention sans qu'il soit besoin que je vous la demande, mes frères.

L'heure étant venue où Jésus-Christ devoit passer de ce monde à son Père , après avoir donné aux siens les dernières marques de son amour par l'institution de la nouvelle pâque, et les avoir fortifiés contre le scandale de sa passion par la grâce de cette nourriture céleste et par tout ce cpie les dernières instructions d'un père et d'un bon maître ont de plus touchant; n'ignorant pas tout ce qui lui devoit arriver, il sort accompagné de ses disciples, comme une victime qui court elle-même au lieu où l'on doit l'immoler. 11 vient dans le jardin des Oliviers, traiter pour la dernière fois avec son Père du grand mystère de la rédemption des hommes; comme ses dis-

ciplcs ctoient ciicoi-c loibles, il veut leur épargner le spectacle (le ses défaillances et de son agonie; il se sépare d'eux, il se prosterne le visage contre terre, et, acce|)tant, en la présence de son Père, toute raineilnnu; de son calice: Père juste , lui dit-il, voici enfin le jour de \otre gloire et de mes opprobres! les \ictinies et Iv:^ holocaustes de l;i, loi n'étoient pas dignes de vous ; mais vous m'avez formé im corps dont le sacrifice et les tourments vont apaiser votre justice; je ne suis venu dans le monde que pour y faire votre volonté sainte; et la loi de mort que vous avez dès le commencement prononcée contre moi a toujours été le désir le plus ardent de mon ceur.

A peine l'àme sainte du Sauveur a-t-elle ainsi accepté le ministère sanglant de notre réconciliation, que la justice de son Père commence à le regarder comme un homme de péché. Dès lors il ne voit plus en lui son Fils bien-aimé , en qui il avoit mis toute sa complaisance ; il n'y voit plus qu'une hostie d'expiation et de colère, chargée de toutes les iniquités du monde et qu'il ne peut plus se dispenser d'innnoler à toute la sévérité de sa vengeance. Et c'est ici où tout le poids de sa justice commence à tomber sur cette âme pure et innocente ; c'est ici où Jésus-Christ, comme le véritable Jacob, va lutter toute la nuit contre la colère d'un Dieu même , et où va se consommer par avance son sacrifice ; mais d'une manière d'autant plus douloureuse que son âme sainte va expirer, pour ainsi dire, sous les coups de la justice d'un Dieu irrité; au lieu que sur le Calvaire elle ne sera livrée qu'à la fureur et à la puissance des hommes.

Car, en premier lieu, la justice de Dieu afflige l'âme de Jésus-Christ en retraçant en elle les plus vives horreurs du péché. Et pour mieux approfondir cette première cir-

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constance de son at^onie , rcniaiiiiiez , je; \ons prie, mes frères, que ce (|ui diininue d'ordinaife en nous l'horreur du [)éclié, c'est [iiemièi'enicnt un di-laul dr Inniir're : hélas ! notre ànie, toute plongée dans les sens, n'est [)resqne frappée que des choses sensibles ; on est peu touché de l'horreur du péché, (pii tue l'âme , et qui hi sépare étei'uellement de Dieu: on est saisi de la Icn'cur et de l'éternité des supplices ([ui lui sont |)ré[)arés, mais non pas de l'infamie et de Tiiorreur de la transgression à laquelle ces supplices sont dus; on trouve, au contraire, que la peine excède rolfense ; et que Dieu est trop sévère , en punissant ties iulidéri(t''s passagères [)ai' des tourments éternels. Ainsi on regarde le péché qui ell'ace de notre àme le sceau tle notre salut , le caractère et les traits d'enfants de Dieu, et qui nous rend ses ennemis, on le regarde connue une foiblesse , un penchant de la nature, une suite de l'âge, une loi du tempérament; et comme l'on ne connoît ni la vérité éternelle que le péché outrage, ni la justice qu'il arme contre lui, ni l'ordre qu'il renverse, ni la charité qu'il éteint, ni la sainteté qu'il déshonore, ni les biens éternels qu'il ravit, ni même toute l'étendue des maux affreux où il précipite, on le craint peu, parce qu'on ne le connoît pas.

Mais l'àme sainte du Sauveur, })leine de grâce, de vérité et de lumière, ah! elle \oit le péché dans toute son horreur; elle en voit le désordre, l'injustice, la tache immortelle; elle en voit les suites déplorables, la mort, la malédiction , l'ignorance , l'orgueil , la corruption , toutes les passions, de cette source fatale nées et répandues sur la terre. En ce moment douloureux, la durée de tous les siècles se présente à elle ; depuis le sang d'Abel jusqu'à la dernière consommation , elle voit une tradition non

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iiitcrronipiic dr crimes siii' la \i'vyc : cJle j)ai'c<)iirl celte liisloii'e allreiise de Fiiiiivers , et rien ii'éclia])pe aux seci'ètes liorreiii's (h; sa tristesse ; elle y voit les plus niuiislrueuses superstitions établies pai'mi les lioinnies, la conuoissance de son Père eiïacée , les crimes infâmes érigés en divinités, les adultères, les incestes, les abominalioiis a\()ir leurs temples et Icim's autels, l'impiété et l'irréligion devenue le parti des plus modérés et des plus sages. Si elle se tourne vers les siècles chrétiens, elle y découvre les maux futurs de son Eglise; les schismes, les eireurs, les dissensions qui dévoient déchirer le mystère précieux de son unité ; les profanations de ses autels , l'indigne usage de ses sacrements, l'extinction presque de sa loi , et les mœurs corrompues du paganisme rétablies parmi ses disci})les. Voilà ce qui s'oll're à cette âme sainte.

Elle rappelle en particulier l'histoire de chaque pécheur; depuis ce moment fatal qui vit souiller votre âme, jusques aujourd'hui , rien ne lui échappe de toutes les horreurs de votre vie criminelle, vous c{ui m'écoutez. Elle voit cette passion honteuse, qui vous a suivi de tous les âges, * et qui a infecté tout le cours de votre vie ; elle voit ses grâces toujours inutiles dans votre cœur , ses lumières toujours rejetées; votre rang, votre naissance, vos biens, vos talents, qui sont les bienfaits de sa main libérale, devenus, par le dérèglement de votre cœur , la source et l'occasion de tous vos crimes; elle voit les abîmes secrets de votre conscience, c[ue vous craignez si fort d'aller éclaircir en ces jours de salut ; ces inquiétudes, ces agitations d'une mauvaise honte, qui vous ibnt balancer entre

1. On dirait aujourd'hui à tous les âges, comme porte l'édition Didot ; et de tous les âges, en lui-même, n'est pas bien bon.

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le devoir et de vaines IVayeurs; elle voit votre âme telle ({u'eile est aiijourd'liui , c()iid)altiit' peut-être sur un changement de vie, agitée des plus \ils leniords, et cependant ne |)ou\ant se résoudre à lompre ses chaînes; fatiguée du crime, et cependant n'ayant pas hi force de se déclarer pour la vertu; ennuyée du monde, et cependant ne pouvant se passer de lui: malheureuse dans son infidélité, et cependant toujours iulidèle : cpii' dirai-jc? iVajjpée de la solennité de ces jours saints , et cependant allant peutêtre borner tout le fruit de ces grands mystères, et des vérités entendues durant cette carrière de pénitence, à la profanation des choses saintes et à une pàque ({ui mettra le comble à tous vos autres crimes.

Voilà toutes les horreurs dont cette âme sainte se trouve chargée devant son Père. Il n'y a point eu dans l'univers de vengeance noire, depuis le sang d'Abel répandu; point d'impudicités monstrueuses , depuis que les enfants de Dieu eurent fait des alliances honteuses avec les fdles des honnnes: point d'impiété exécrable, depuis que la postérité de Caïn commença à bâtir des villes et à trouver dans le fer et dans l'airain des idoles dignes de ses honnnages; point de blasphèmes, depuis que les enfants de Noé eurent entrepris d'élever un édihce contre le ciel; point d'attentat contre la piété paternelle , depuis que Gham eut insulté à l'ivresse mystérieuse du saint patriarche ; en un mot , point de monstres sur la terre , dans toute l'étendue des siècles passés ou à venir , qui dans ce moment affreux ne se découvrent à cette âme innocente. C'est sous cette croix terrible qu'elle baisse son chef sacré : tous les crimes de tous les hommes deviennent ses crimes propres; elle porte un monde d'iniquités, mais mille fois plus pesant que celui qu'elle porte par la force de sa

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parole; car elle se joue, cii soiilciiaiil riiii'ner.s, dil l'Écriture, au lieu qu'ici elle se plaint, dans le l'ropliele, que les |)éclifnrs onl. aggravé sou jong; (pi'ils ont mis sur son dos le taidran do leurs crimes, el(pi"elle u'a j)u le porter.

Le dél'aiit de zèle est la seconde cause qui dimiiuie en nous l'iiori-eia- du péché. Nous sommes peu toucliés des outrages (ju'on l'ait à Dieu, parce que nous l'aimons peu, car l'amour est la mesure de la douleur; nous ne sommes sensibles qu'à nos intérêts propres, à notre gloire, à nos plaisirs, à notre fortune, parce que nous n'aimons que nous-mêmes; (;t c'est le vice des grands surtout. La gloire de Dieu est pour nous une simple spéculation , (pii ne laisse rien de réel, ni de vif dans notre cœur : ainsi, pourvu ({ue les personnes qui dépendent de nous soient fidèles dans leurs fonctions, vives sur nos intérêts, attachées à nos personnes, attentives à nous satisfaire ; qu'elles vivent d'ailleurs sans mœurs, sans règle , sans crainte de Dieu , tout cela n'est compté pour l'ien.

Mais l'àme sainte du Sauveur, qui ne cherche que la gloire de son Père, et qui l'aime d'un amour immense, et plus ardent que celui de tous les chérubins, ah! elle sent vivement tous les outrages c|u'on fait à sa grandeur suprême. La douleur de David sur les prévarications de la terre, l'amertume et le zèle d'Elie sur les scandales et l'idolâtrie d'Israël , la tristesse et les larmes de Jérémie sur les infidélités de Jérusalem , n'étoient que de foibles images de la tristesse de l'âme du Sauveur à la vue des crimes de tous les hommes : plus elle aime, plus elle soulTre; et comme on ne peut rien ajouter à l'excès de son amour , rien ne manque aussi à l'excès de sa douleur et de son martyre.

Tlélas ! nous voudrions sa\oir quehjuefois si nous

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soinincs de bonne foi ri'vi'niis à Dieu, et si nous vivons dans son amour et dans sa «^l'àce. Je sais que peisoinie ne sait s'il est di^ni' d'amour ou de iiaine; mais si Ton pouNoit s'en assin'cr eu cette \ie, ce seroit en nous demandant à nous-mêmes si les scandales dont nous sounnes tous les jours témoins nous affligent et nous percent de leur douleur; si les disconrs impies, les dissolutions des mondains au luilieu descjuels nous \i\ons, les maux de l'Église , les profanations des temples et des autels , la licence publique et la dépravation des mœurs renq)lissent notre cœur d'amertume. Si nous voyons d'un d'il tranipiille nos iVères s'égarer et outrager le Seigneur à qui ils appartiennent; si nous trouvons même une sorte de plaisir à vivre avec eux, nous n'aimons pas. Quand on aime Dieu, on est touché des intérêts de sa gloire; et l'amour ([ui ne sent pas les outrages qu'on fait à ce qu'on aime n'est plus ([u'une indiiférence criminelle , qui ressemble plus à la haine qu'à l'amour.

Knlin, la dernière cause qui diminue en nous l'horreur du péché, est le défaut de sainteté. Comme nous naissons pécheurs, nous nous familiarisons, en naissant, avec l'idée du crime ; nous regardons le péché avec des yeux pécheurs, pour ainsi dire; et il nous paroît moins hideux , parce qu'on n'est jamais trop effrayé de ce qui nous ressemble. Mais l'àme sainte du Sauveur, dans son agonie , ah ! elle ne trouve rien en elle qui puisse la rassurer contre l'horreur du crime : cette âme, plus pure et plus sainte que toutes les intelligences célestes, se voit tout d'un coup souillée de toutes nos iniquités; de sorte qu'avec les yeux d'une pudeur divine, elle voit sur ellemême les plus honteuses impudicités des pécheurs; avec les yeux de la clémence , elle se voit noircie de leurs

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haines et cic Icui's l'iireiiis ; avec les yeux de la |)lus \ive reli,"-ion, elle se voit llétrie de leurs impiétés et de leurs bla-^pliriiics ; eu un mot, avec les yeux de la vertu même, elle se voit souillée de tous leurs vices.

Ah! c'est alors qu'elle ne se regarde plus qu'avec des horreurs indicibles; c'est alors qu'elle ne peut plus soutenir la vue d'elle-même, et qu'elle commence à tomber dans la défaillance , et dans une tristesse de mort : Civpil coiUristitri cl mœslua esse (Matth., xxvi, 37). Ah! elle voudroit bien détourner du moins l'innocence de ses regards de cet objet alTreux ; mais la justice de son Père la force de s'en occuper, et l'y applique comme malgré elle: c'est une lumière rigoureuse qui la suit, et qui ne lui permet pas d'épargner un seul moment à ses regards intérieurs toute l'ignominie dont elle est couverte ; et sans doute qu'elle eût expiré sous la rigueur de ces épreuves, si la justice de son Père ne l'eût réservée à des tourments plus longs, et à un sacrifice plus éclatant.

0 vous qui m'écoutez ! voyez-vous l'âme sainte de Jésus expirant presque de douleur et de défaillance, et frappée de toute l'horreur qu'inspire le péché lorsqu'on le voit dans la lumière de Dieu? Voilà l'image de la douleur que vous devez porter au tribunal où vous viendrez, en ces jours de salut, apaiser la justice de Dieu sur vos crimes. Jésus, dans son agonie, est le modèle des pénitents ; et cependant nous vous verrons approcher les yeux secs, le cœur tranquille, plus sensible à la honte d'un aveu qu'à la multitude et à l'énormité des chutes que vous viendrez avouer ; cependant vous nous raconterez l'histoire affreuse de votre vie comme on raconte des faits indifférents; et nous aurons besoin de toute la force de la parole sainte pour réveiller votre léthargie, pour

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vous ari'aclior ([ii('l<|iifs Ibiblcs seiiliiiieiils de coinporiclioii ; el il l'audra disputei', contester, conjurer, s'insinuer, relâcher uir-iue des rèj^les, pour vous laii-e agréer les remèdes; et si nous xoidous ouvrir vos yeux sur l'état déplorable de \otre conscience, et vous obliger d'arracher l'œil (jui vous scandalise, et vous éloigner d'une occasion où vous périssez, vous résisterez, vous vous plaindrez, vous nous accuserez de troubler les consciences et de jeter les pécheurs dans le désespoir. 0 Dieu! est-ce ainsi qu'on vous apaise? sont-ce là les saintes angoisses delà pénitence? et quand votre grâce fait sur une âme touchée ces impressions vives et l'igoureuses qui de\ancent la conversion, les anges de l'Église, les ministres de la réconciliation ont-ils d'autre ministère, comme aujourd'hui cet ange consolateur que vous envoyez à votre Fils, que celui de soutenir le pécheur dans la tristesse de sa pénitence, de le consoler dans ses frayeurs, d'essuyer ses larmes, de modérer l'excès de sa douleur, et loin de réveiller sa tiédeur ou d'abattre son orgueil et sa révolte, lui adoucir l'amertume de son calice et la honte de son humiliation?

Et voilà, mes frères, la seconde circonstance de l'agonie du Sauveur, la honte dont son Père le couvre : anéantissement que sa justice exige de lui pour expier l'orgueil du péché, c'est-à-dire pour en réparer le second désordre.

Car, premièrement, il est humilié dans l'esprit de ses disciples, témoins de ses frayeurs et de son accablement. Son âme sainte perd devant eux toute sa constance à la vue de la mort; lui, qui les avoit encouragés si souvent à souffrir, contredit aujourd'hui sa doctrine par ses exemples ; il est contraint de leur faire un aveu public de sa crainte et de sa tristesse; il implore même leur

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secours, cl les conjure de ne |)as rahaiidounec dans son accahicnieiil e( dans l'excès de sa p(;ine : Siistiinlc hic cl n'(//(n/( ///(■(■>()// [W.vnw., \xvi, 38).

Ah! mes IVèi-cs, Pierre peut-il encore reconnoîlre à ces traits le Christ, Fils du Dieu vivant? ne rétracte-t-il pas déjà en secret la gloire de sa confession? et ne coinmencet-il pas ici, par ses doutes et par sa sui'prise, à renoncer son divin Maître? Voilà toute la confusion que le Sauveur est oblige de porter ; il ne se contente pas de se charger de nos crimes, il en prend sur lui toute la honte; et nous voulons, nous, cpie notre })énitence même nous fasse honneur devant les hommes; nous nous ménageons, jusque dans les démarches de notre repentir, les suffrages publics : tout ce qui pourroit nous humilier, nous l'évitons comme une imprudence et un excès de zèle ; nous bornons notre vertu aux devoirs que le monde approuve: nous avions cherché l'estime des hommes dans nos égarements, nous la cherchons encore dans notre pénitence; et souvent la même vanité qui nous avoit rendus pécheurs, nous fait devenir pénitents!

Secondement, humiliation dans le secours qu'il reçoit d'un ange. Sa défaillance est si extrême, les frayeurs de la mort font sur son âme des impressions si sensibles, ou pour mieux dire la main de son Père s'appesantit sur lui avec tant de rigueur, qu'il faut qu'un ange descende du ciel pour le consoler, pour le fortifier, pour lui aider, comme Simon le Cyrénéen sur le Calvaire, à porter cette croix invisible : ApjMfruit ilU angiJH,s de cœlo, confortais eiim (Luc, xxii, hV). Anges du ciel! ce n'étoit point là autrefois votre ministère; vous ne vous approchiez de lui que pour le servir et pour l'adorer : aujourd'hui il est abaissé au-dessous de vous; lui qui soutient tout par la

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force de sa parole, ne peut |)liis se soutenir lui-même; il est entre \()s malus, roil)le, (reml)lant, expirant presque, et ne trouxanl tic force ([ue dans une ressource si honteuse à sa <;lolre. Jésus-(!liiist ue \('nt pas èli-o consolé ])ar ses (liscii)les, et il ne reliisc pas le ministère d'uu auge consolateur, pour nous apprendre que dans nos alllictions il ue faut [)as chercher notre consolation dans les vains discours des homtnes ([ui paroissent s'intéresser à nos malheui"s, mais dans la piété et dans la sim[)licité des ministres du Seigneur, de ces envoyés du ciel qui nous exposent la sagesse et la justice de ses ordres sur nous, pour nous apprendre que le Seigneur est jaloux surtout de la fidélité des âmes qui soull'rent; que c'est ternir la gloire de nos souiïrances, d'y chercher d'autres adoucissements que ceux de la foi et de la religion ; que le silence fait tout le mérite d'une âme affligée; qu'en entretenant les hommes de ce que nous souffrons pour les attendrir sur nos maux, nous révélons le secret de Dieu en nous, pour ainsi dire, et nous perdons le droit de nous en entretenir et de nous en consoler avec lui-même.

Enlin, humiliation dans le sommeil et dans la fuite de ses disciples. Le spectacle de son agonie ne les touche pas; ils voient avec des yeux indifférents leur bon Maître lutter contre la mort, et ils s'endorment lâchement ; il faut que le Sauveur leur reproche leur indifférence : Est-ce que vous ne sauriez veiller une heure entière avec moi? leur dit-il : Sic non potuisiis una hora vigilarc mcciim? (Matth., xxvi, Z|0.) Il souffre tout seul; il semble que tout, jusqu'à ses chers disciples, entre dans les intérêts de la justice de son Père. Hélas! nous sommes si délicats sur la fidélité de nos amis : le moindre refroidissement nous blesse; le plus léger défaut d'attention nous aigrit;

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lions nous plaignons tous les jours que ceux qui nous sonl le plus redevables entrent dans les intérêts opposés aux nôtres : apprenons de Jésns-dlnist à ne rien attendre des créatures, et à n'être même payés que d'ingratitude, lùicore les lionnnes ont presque raison d'oublier nos bienlaits, ou de laisser all'oiblir leur reconnoissance; la vanité, It! caprice, l'intérêt pro])re, ont d'ordinaire j)lus de part que l'amitié aux ot'lices qu'ils reçoivent de nous; nous nous recherchons nous-mêmes en les obligeant; mais Jésus-Christ, en choisissant ses disciples, n'avoit consulté que son amour pour eux , et leur ingratitude est d'autant plus humiliante pour lui que sa tendresse pour eux avoit été plus sincère.

Voilà toutes les humiliations que le Sauveur soullre dans son agonie ; mais il falloit encore expier le plaisir injuste, troisième désordre du péché; aussi la douleur violente de son âme à la vue du supplice que son Père !ui prépare est la troisième circonstance de son agonie. En eiïet, on sait assez que l'attente d'un tourment qu'on voit présent et inévitable est toujours plus cruelle que le tourment même, et qu'on meurt d'une manière mille fois plus douloureuse par la crainte que par la douleur. Or, la justice du Père présente distinctement à l'càme du Sauveur tout l'appareil de la croix; la nuit du prétoire, les crachats, les soufflets, les fouets, les dérisions, le bois fatal, ces images allreuses la crucifient par avance. Dans sa passion, ses tourments se succéderont les uns aux autres; il ne sera pas en même temps moqué, flagellé, couromié, percé, crucifié : ici, tout se passe en même temps; toutes ses douleurs se réunissent, et son âme tout entière est plongée dans une mer de tribulation et d'amertume. Sur le Calvaire, toute la nature en désordre s'inté-

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rcssera pour lui: ses l'uiicuiis ni>'ines le recouuuîtruiiL j)our Fils de Dieu : ici, il suulli-c daus les tôn^bivs et dans le silence, et ses plus chefs disci[)les rabandoinii'iil .

Aussi cette ànie sainte ne pouvant plus poiiei' le poids de ses maux, et retenue d'ailleurs dans son cor[)s par la rij^ueur de la justice divine ; triste jusqu'à la mort, et ne pou\anl mourir: hors d'élat et de liuir ses peines et de les soutenir, send)le c<(iiil)alti-e par la défaillance et les douleurs de son agonie contre la mort et contre la vie, et une sueur de sang qu'on voit couler à terre est le triste Iruit de ces pénibles efforts : Et focliis est sudor cjns sicnt (jnltœ siDiguinis ilcciirrciitis in Icrnim (Luc, ^x!I, kh). Père juste! lalloit-il encore du sang à ce sacrifice intérieur de votre Fils? n'est-ce pas assez qu'il doive être répandu par ses ennemis, et faut-il que votre justice se hâte, pour ainsi dire, de le voir ré])andre?

Voilà jusqu'où ce Dieu, que nous croyons si bon, pousse pourtant sa vengeance contre son propre Fils, qu'il voit chargé de nos crimes. Quel engagement pour nous aux réparations rigoureuses de la pénitence , et à ne vivre que pour expier les égarements de nos premières mœurs ! Cependant ce sont les souffrances de Jésus-Christ qui servent de prétexte à notre impénitence : nous croyons qu'ayant tout souffert pour nous, il ne nous a presque laissé plus rien à faire ; et qu'il ne nous reviendroit pas un grand avantage de ses souffrances, s'il falloit encore nous-mêmes souffrir comme lui. 0 mon Sauveur! vous n'aui'iez donc été l'homme de douleurs que pour nous autoriser à être des hommes voluptueux et sensuels? vos soufirances seroient donc le désaveu de votre doctrine? votre croix, la dispense de vos préceptes crucifiants? et votre mort douloureuse, l'adoucissement de votre Évangile?

100 s i: K .M O -N s \)\i MASSILLON.

Quoi, mes IVrrcs ! le j)ii\ (\in: son sang a donne à nos soniïranccs les icndroit lui-même inutiles? Jésus-Christ a loul soiilleiL |)()ni- nous, il est vrai; c'est-à-dire, nous étions tous condanuiés à soullrir : mais s'il n'eût soufl'ert lui-même, nos sou iïrances eussent été rejetées. Il a donc, en ollrant sa vie, disposé la justice de Dieu à accepter le loihle sacrifice de notre ])énitenc(' : le méi'ite de son sang, en unissant nos larmes et nos macérations aux siennes, leur a donné un prix digne de Dieu : depuis que Jésus-Christ est mort pour l'homme et à la place de riionnne, riiomme peut soullrir pour Dieu; l'honmie n'est plus indigne de Dieu. Voilà le prix du sang de Jésus- Christ ; et il est insensé de prétendre que sa croix nous ait dispensés de soullrir, puisque c'est elle seule qui nous a rendu nos souiïrances utiles.

Cependant, après avoir sacrifié au monde et aux passions la plus belle partie de notre vie, le plus léger sacrifice dans la pénitence nous alarme : après avoir tout soniïert pour le monde, pour la fortune, pour les plaisirs, nous nous plaignons dès qu'il faut souffrir un instant pour Jésus-Christ; nous trouvons son joug accablant : nos passions avoient été difficiles et pénibles, notre vertu devient commode et tranquille; et, sans avoir éprouvé d'autres rigueurs dans une nouvelle vie , que d'être sortis de certaines mœurs désordonnées , qui peutêtre même ne nous convenoient plus, nous croyons que tout est fait, et que le Seigneur n'en demande pas davantage. Que nous connoissons peu la justice de Dieu, mes frères! // )iest point de réniissio/i , dit l'Apôtre, sana effusion de sang (Hébr., ix, 22). La pénitence est un sacrifice sanglant, c'est-à-dire que ses douleurs doivent passer jusque sur une chair rebelle ; et que Dieu ne

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s'apaise ciivci's le [x'-cliciir, (jik; l()rs(|uo l'excès <le son repentir l'a jclr dans nnc agonie (U; tristesse, et ([iie ses passions ont cvijiré sous les eonps de ses niaeéi'ations et de ses sonlVraiiccs. Nons xons adorons donc, n mon Saii- MMir! dans \otre ai;(»nie, coinnie le modèle des pénitents: voilà ce ((n'il doit ' nous en coûter pour nous réconcilie!' avec votre Père. J'avois donc raison de dire que ragM)nie de Jésus-Christ étoit i\ne consommation de justice du côté de son l'ère. puis([iril lui lait soull'rir toutes les horreurs, toute la honte, et toutes les douleurs dues au péché; mais sa mort est encore une consommation de malice {\c la |)art des hommes : c'est ce que nous allons voir dans la suite de cette histoii'e.

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