‹ Œuvres choisies. Nouv. éd., accompagnée de notes et précédée d'une étude sur MassillonChapitre 14 sur 58 · I. Ri'nnua''(l inipriinc fautivcnieiit : ce qui doit · texte numérisé non relu

I. Ri'nnua''(l inipriinc fautivcnieiit : ce qui doit

i02 SKiniONS I)K MASSILLON.

le péché, et qu'il s'est servi d»' l.i |)lus grande malice des homines pour opérer en eux la plus grande miséricorde.

Or, je dis ((iie la. nialice des hommes est portée aujoiird lini à s(^i) ])lus haut point; soit (pi(.' \oiis la considériez dans la Ibihlesse ou la perlidie des disciples, qui renoncent le Sauveur;^ dans la mauvaise foi des prêtres et des docteurs qui le jugent; dans l'inconstance du j)euple qui demande sa mort; dans la lâcheté de Pilate qui le condamne; et enfin dans l'inliiinianité des bourreaux qui le crucifient. Continuons le récit de ses douleurs; et remarquez, s'il vous plaît, avec moi, toutes ces circonstances.

Premièrement, dans la foiblesse ou la i)erfidie des disciples, ou qui le trahissent, ou qui l'abandonnent. A peine, dit l'Evangile, Jésus-Christ, au sortir de cette triste agonie^ achevoit de parler à ses disciples, que voici Jihh/Sy ini des douze, à la tC'lc d'une troupe de soldats armés d'épées et de bâtons, epii viennent de la part des prinees des prêtres et des vieillards arrêter le Sauveur (Matth., XXVI, kl). Qui l'eût cru, mes frères, qu'un disciple élevé par le choix môme de Jésus-Christ à la sublime dignité de l'apostolat, le compagnon de ses courses, le confident de ses secrets, le témoin de son innocence, de sa sainteté et de ses prodiges; jusque-là honoré de sa familiarité,- depuis peu nourri de sa chair et de son sang, parût à la tète de ses bourreaux , et conduisît lui-même tout le projet de sa mort? Quelle tristesse pour le cœur de Jésus-Christ, de voir un ami, un apôtre destiné à le faire connoître et adorer de tous les hommes, et à mourir pour lui et pour sa doctrine, devenir le principal auteur

1 . SoU ainsi employé surprend un peu , parce qu'on croit qu'il sera répété, et qu'il ne Test pas.

SIR LA PASSION. -lOJ

(le ïia perte ! Ali ! mes (Vèns, rjnaïul une fols on s'est attaché h Jésus-Christ |);ii- un iciioiivcllcincnt de mœurs, coiunie ce disciplt", ([u'on a coiiiiu l'abus du monde et les faraudes vérités de la loi, et ([u'on redevient, comme lui, infidèle, l'infidélité n'a plus de bornes; on est capable de tout , dès qu'on a pu rendre vaine la grâce qui nous avoit retirés du désordre; le degré de vertu où l'on étoit élevé devii'ut la mesure de l'abîme ([u'on se creuse en retombant: et il n'est point d'excès qu'on ne doive attendre de ceux qui, après avoir marché quelque temps dans la voie de Dieu, retournent au siècle, et se déclarent encore contre Jésus-Christ.

Remarquez, eu eiïet, jusqu'où cet infidèle disciple pousse la perfidie : il ne vient pas la tête levée se saisir de la personne de son Maître ; il cache la noirceur de son dessein sous les plus tendres témoignages de l'amitié; il donne un baiser sacrilège à Jésus-Christ; un baiser, dit saint Léon, qui perce le cœur de son divin Maître, d'une manière mille fois plus douloureuse que la lance du soldat ne le percera sur le Calvaire ; il fait du plus doux signe de la paix le signal du plus inf;\me de tous les attentats: il ose approcher ses lèvres impies, qui viennent de dire aux prêtres : Que roulez-vous me donner et je vous le livrerai? (Matth,, xxvi, 15) des lèvres sacrées de celui qui peut foudroyer le pécheur du seul souffle de sa bouche, et, malgré sa perfidie, il n'en entend sortir que des paroles de paix et de clémence : on le traite encore d'ami, Amire. On veut ignorer son dessein : Ad quid renisti? (Ibid., 50) comme pour lui faire entendre qu'il est encore à temps de s'en repentir, et que tout n'est pas encore désespéré pour lui. Disciple infidèle ! ne sentezvous pas ici fendre votre cœur et réveiller toute votre ten-

104 SKIi.MONS Di: M A S S I I. I.ON.

dresse pour un si bon Maître? I'()u\('z-\()iis soiiiruir la douccui' (le ses regards si heureux aux disci])l('s iiilidèles, la majesté de sa personne, l'éclat divin de son visage, l'afTabilité de ses paroles, sans tomber à ses pieds de douleur et sans lui demander avec un torrent de larmes qu'il oublie votre pcriidic?

Que (rimitateurs de son exeni[)le dans cette sainte solennité! que de perlides qui ne s'approcheront de Jésus- Christ au pied de l'autel qu'avec un crrur tout résolu à le trahir; qui ne lui donneront un baiser de paix dans la participation du sacrement adoi-able que pour sauver les apparences, que parce que leur rang les expose trop à la vue des hommes pour manquer à ce devoir; que par pure bienséance, et pour ne pas donner lieu aux discours et aux réllexions publiques! que d'indignes chrétiens à qui le Seigneur dira encore, lorsqu'il les verra approcher de l'autel saint : Infidèles! vous trahissez le Fils de l'homme par un baiser! vous choisissez le symbole le plus précieux de mon amour pour me charger de nouveaux outrages ! Osndo Filiiun hominis Iradisl (Luc, xxii, /i8.)

Voici donc le Sauveur du monde entre les mains d'un traître et d'une foule de furieux : ici commence l'histoire publique de ses ignominies. On le saisit, on le garrotte, on le traîne comme un malfaiteur. Pierre d'abord se met en état de le défendre; et le Sauveur, en lui ordonnant de remettre le glaive, nous apprend que les armes qu'il doit laisser à son Eglise sont des armes spirituelles; que la patience, la prière, la sainteté sont les plus sûres défenses de ses ministres ; que pouvant employer lui-même des légions d'anges pour combattre ses ennemis, il s'étoit contenté de prier pour eux; que sa doctrine ne devoit s'étendre et se soutenir que par les maximes de charité,

SI U I.A l'A SS ION. KKi

clo cloiirciir cl (riiiimiUlc (|ircllf ciiscii^iic , et <|irciirni le glaive (|iril ii(iii> iiictldil a la lualii n'i-loit (IcstiiM' qu'à ilt'tiiilic It's passions ci non [)as les |)(''cli('in's. Anssi Picirc se dément bientôt; un zrle indiscret et où rinuncin' domine ne se soutient pas, et le premier péril eu découvre toujours l'illusion et la foihlesse ; déjà il ne sait |)lus ([ue de loin sou dix in Maîire. (pie cette troupe insolente traîne dexant le poutile; et voilà l'ostentation du zèle et du courage qui va bientôt linir par une criminelle timidité. On ne suit pas longtemps Jésus-Christ, rpiand on ne le suit [)lus ipie de loin et connue en se traînant; rii'u n'est plus dangereux (pie de mettre l'humeur à la place du zèle; on croit défendre Jésus-Christ, et l'on cherche à se satisfaire soi-même; et les vengeurs indiscrets de la vérité lui font quelquefois plus de tort pai' leurs scandales et parleurs chutes, que ses ennemis mêmes par leur révolte.

En ell'et, j'entends déjà ce foible disciple protester hautement, dans la maison de Caïphe, qu'il ne connoîtpas Jésus-Christ; une femme l'ébranlé, une simple interrogation le rend apostat et parjure; il assure jusqu'à trois fois qu'il n'est pas disciple de Jésus, et cela sous les yeux de son bon Maître, lié, aflligé, moqué, calomnié : il suscite cette nouvelle douleur à ses chaînes. Grand Dieu! quelle chute! le premier des pasteurs, la colonne des Églises , l'apôtre de la circoncision , le disciple appelé bienheureux par Jésus-Christ même, et à qui le Père céleste avoit révélé le mystère du Christ !

Pierre à la tète du troupeau, et parlant au nom de tous les autres disciples, confesse généreusement Jésus- Christ ; dès qu'il est seul et éloigné des fidèles qu'il auroit dû soutenir, rassembler, encourager dans cette triste occasion, il tombe. Les pasteurs ne sont en sûreté

lofi si:itM().\s i)i; .M Assi i.i.ox.

([lie lorsqu'il^ soiil L'iniroiiiics de leurs brebis; ils en sont gardés, cniniiie ils les gardent eux-mêmes; dès qu'ils s'en éloignent, qu'ils les abaudounent , tout est à craindre puiu' eux; c'est au milieu de leur troupeau que le Seigneur les revêt de Ibrce, les remplit de lumière, les comble de bénédictions; parce que là il les regarde comme ses ministres, et (ju'il leui" a promis de les soutenir dans les fondions pénibles de leui' ministère : ailleurs il ne les connoît plus; ce ue sont plus que des liommes foibles, communs, sans force, sans fermeté, sans dignité; et comme ils sont inutiles à son Église, ils lui deviennent bientôt indillerents k lui-même : les mêmes fonctions, qui font tous leurs devoirs, font aussi toute leur sûreté et toute leur force.

Mais une chute si lâche n'eilace pas du cœur de Jésus- Christ ce disciple infidèle; il le trouve encore digne de ses regards; à travers les calonmies des prêtres, les impostures des faux témoins, les outrages des sacrilèges qui l'insultent, les crix tumultueux de ceux qui demandent sa mort, il démêle avec une attention pleine de douceur et de bonté ce foible apôtre, il fixe ses yeux divins sur lui, et avec un langage muet, que ses ignominies rendoient encore plus touchant : Est-ce donc là, lui dit-il, la fidélité que vous m'aviez tant de fois jurée! si j'ai pu vous soutenir sur les flots, foible disciple, et vous garantir de toute la violence des vents et des orages, avez-vous craint que je n'eusse pas la force de vous défendre contre toute la puissance des honnnes? Votre chute m'a plus humilié que tous les outrages dont vous me voyez chargé : vous venez de jurer que vous ne me connoissez pas, ingrat! mais je vous connois encore moi-même; je trouve encore en vous le chef de mon Église et le pasteur de mes brebis; je vous

Sriî LA l'A <S ION. 107

aime encore, tout iiuliji;ne ((ue vous en êtes, et les larmes que je \ois couler de \os yeux sont en même teiii|)s et le finit (If mou amour pour vous et l'expiation de votre t'autt'.

A peine l'outrage est fait, (pi'il est oublié. Et combien de fois, au sortir même du ciimc, Jésus-dbi'ist a jeté sur nous, comme sur cet apôtre infidèle, un re;^^ard de miséricorde; a excité dans notre cœur des remords vifs et cuisants; nous a ouvert les yeux sur Findii^nité de notre vie; nous a peut-être même fait verser des larmes d'ennui, de tristesse, de dégoût de nous-mêmes! Mais te n'ont été là que des larmes passagères, des sensibilités d'un moment, une tristesse où il entroit [)his d"aniour de nous-mêmes que de haine du [)éché ; on s'alllig(? par la suite d'un chagrin secret de ne pouvoir trou\er sa i'éhcité dans les plaisirs des sens; on voudroit être heureux et tranquille dans le crime, et on est triste de ne l'être pas ; on se sait mauvais gré à soi-même de ne pouvoir se faire une situation fixe et inébranlable dans l'iniquité ; on se dégoûte de ses inquiétudes, et non pas de ses désordres; on est touché du vide, et non pas de l'horreur et de l'injustice des voluptés criminelles; et ce n'est pas parce qu'on est ennemi de Dieu qu'on se déplaît, c'est parce qu'on est à charge à soi-même. C'est ainsi que la malice est aujourd'hui consommée dans l'ingratitude des disciples, qui livrent ou qui renoncent le Sauveur.

Mais, en second lieu, elle est encore consommée dans la mauvaise foi des prêtres qui le condamnent. Car, premièrement, le repentir de Judas ne les touche point: il vient leur déclarer, le désespoir peint sur le visage, qu'il a péché en livrant le sang innocent : jamais témoignage ne fut moins suspect ; c'est l'ennemi de Jésus-Christ

108 si;i{MO.\s i)i; .mass i li.on.

qui dépose en laveur (l(! son innocence; c'est un Uuîlie qui n'a pas encore joui du fruit de sa trahison, et cpii vient en rcsiiliici' !<■ prix l'ancsle ; c'est un iiifuiluiir ipii alors n'allend plus rien tie son maître, et qui le voyant Innnilié, outragé, sur le j)oint d'être condamné, n'a garde de se llatter qu'il i)uisse j'econnoître un jour ce retour; la ibrce de la \érité toute scuU; lui ai-raclic la coidession de son crime : quoi de [)lus l'aNOiable que son désaveu? dépendant ces juges d'inicpiité, qui s'étoient servis de sa ibiblesse, ferment les yeux à son re[)entir. C'est votre allaire, lui disent-ils : Tu ridcri.s- ce n'est pas la leur de ne point condannier un innocent; ce n'est pas la leiu" de ne pas répandre le sang du juste et de cond)ler leur mesure par le plus grand de tous les crimes. 0 Dieu ! que vous êtes terrible quand vous endurcissez les cœurs!

Ces principaux d'entre les Juifs, mes frères, avoient jusque-là résisté aux miracles et aux enseignements de Jésus-Christ : le paralytique guéri, la pécheresse convertie, l'aveugle-né éclairé, Lazare ressuscité, avoient été pour eux des instructions inutiles; aujourd'hui. Judas même mourant désespéré ne les touche et ne les épouvante pas. C'est l'abus continuel des grâces qui conduit toujours à l'endurcissement. Vous en viendrez à un point, vous qui résistez à Dieu depuis longtenq)s, que ni les morts les plus alTreuses, ni les vérités les plus terribles, ni les solennités les plus saintes, ni les conversions les plus touchantes, ne vous toucheront plus; et peut-être y êtesvous déjà arrivé. A force d'étoufler vos remords, de vous défendre contre vos propres lumières, et de résister à la vérité, dont une heureuse éducation et un bon naturel avoient laissé mille semences dans votre cœur, vous vivez tranquille dans vos crimes : rien ne vous réveille plus de

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votre assoiipissciHciit ; ni les vérités (jue nous aiiiioiirons, ni les mystères (|U(' nous célébrons; le libertinage, qui n'étoil atitreloi^ en nous (|u'uu enipoilrniciil de l'âgt' et (la leinpeianitMil . a dégénéré en une allVeuse philosophie; le erinie vous touche pres(ine aussi peu que la vertu, les plaisirs des passions ^ous trouvent presque aussi froid et aussi philosophe (pie les saints attraits de la gi'âce ; vous ollrez à Dieu et au uioudc un fonds de dégoiit, d'insensibilité, où la lassitude des passions nous a mené, mille l'ois plus terrible pour le salut que les emportements mêmes du désordre. Que vous êtes loin du royaume de Dieu ! et que vous seriez heureux si vous pouviez seulement le conq)rendre !

En second lieu , le prince des prêtres étonné du silence de Jésus-Christ sur toutes les accusations dont on le charge; découvrant, ce semble, dans sa patience, dans sa douceur et dans la majesté de son visage ([uelque chose de plus qu'humain : Je vous conjure, lui dit-il, au nom du Dieu vivant, de nous dire si vous êtes le Christ Fils de Dieu. Mais si c'est un désir sincère de connoître la vérité, à quoi bon l'interroger lui-même sur la sainteté de son ministère? Interrogez Jean-Baptiste que aous avez regardé comme un prophète, et qui a confessé que c'étoit là le Christ; interrogez ses œuvres, que personne avant lui n'avoit faites, et qui rendent témoignage que c'est le Père qui l'a envoyé ; interrogez les témoins de sa vie, et vous verrez si l'imposture a jamais été accompagnée de tant de caractères d'innocence et de sainteté : interrogez les Ecritures, vous qui avez la clef de la science, et voyez si Moïse et les prophètes ne lui ont pas rendu témoignage; interrogez les aveugles qu'il a éclairés, les morts qu'il a ressuscites, les lépreux qu'il a guéris, le

no SI' KM ON s Di'] .MASSIIJ.ON.

peuple (pi'il a rassasié, Jes brebis (risraT'l (pi'il a laiiieiiécs, et ils NOUS (liront lous (pie Dieu n'a Jaiiiais doiiiKi une telle puissance aux lioniines ; iiiteir()ti;ez le ciel (pii s'est ouvert tant de l'ois sur sa t(}te [)()ur nous avertir que c'étoit là le Fils bien-ainié; et si ces témoignages ne suffisent j)as, interrogez l'enfer lui-même, et vous apprendrez (les démons, ([ui lui obéissent en sortant des corps, (pTil est le Saint de Dieu. Mais ce n'est pas ici une recherche sérieuse de la vérité, c'est un piège qu'on tend à l'innocence; et comme il arrive souvent aux grands surtout prévenus de leurs passions, on consulte et on ne veut point être détrompé; on fait semblant de vouloir s'instruire, on seroit fâché d'être éclairci.

Cependant le Sauveur, pour nous apprendi'e que les passions et les préjugés des hommes ne doivent pas nous empêcher de rendre gloire à la vérité (surtout lorsque notre caractère nous oblige de la ])ublier); que nous la devons à ceux mêmes qui en veulent faire usage contre nous, et qu'il ne faut pas toujours attendre qu'elle soit re(uie favorablement, avoue qu'il est le Christ promis dans les prophètes, et annonce à ses juges qu'ils verront le Fils de l'honnne assis à la droite de Dieu et venant dans les nuées du ciel avec majesté. C'étoit leur dire : Vous ne voulez pas me reconnoître dans ma bassesse ; vous me reconnoîtrez un jour lorsque je paroîtrai sur une nuée de gloire, environné de puissance, de terreur et de majesté; je parois ici comme un criminel, je serai alors votre juge, et celui des nations assemblées. Il parle en Dieu, tout chargé (pi'il est de chaînes et d'opprobres; mais il nous fait aussi entendre que dans le siècle à venir tout changera de face ; que le pauvre et l'allligé seront assis sur des trônes de lumière et de gloire; que ces hommes justes qu'on foule

SLIi LA l'AS>lUN. III

aii\ pieds, et dont on méprise tant ici-bas la Ibihlesse d'esprit et la prétendue Miédioei'it('', hrillei-ont aloi'S au milieu des airs eonunc t\r<. asti'cs purs, et juj^eronl FunivtM's avec Jésus-Christ : tandis (pit; les ^n-ands et les [)uissants, ceux (pii jiit^ent la terre, qui [)aroissent ici-bas les arbitres de la lorlune et de la destinée des peuples et des empires, ces héros ipie le monde avoit tant vantés , et (pii ne bi-illoient ([ue d'une gloire tout humaine, seront elîacés, dégrades, humiliés, regardés connne rop|)robre des hommes, et ne paroîtront plus couverts que de leur orgueil et de leurs crimes.

dépendant un aveu si terrible et si capable de ralentir la fureur de ces juges est pour le Sauveur une réponse de mort. Ce pontife indigne déchire ses vêtements sacerdotaux et prophétise sans le savoir, par cette action, dit saint Léon , ({ue le voilà dépouillé pour touj(jurs de la dignité de son sacerdoce, dont Jésus-Christ, nouveau pontife, va prendre possession à la droite de son Père, dans le sanctuaire véritable, où il sera toujours vivant afin d'intercéder pour nous. Il a blasphémé 1 s'écrie-t-il, nous n'avons plus besoin de témoins. Ce juge corrompu devient l'accusateur; toutes les règles de l'équité sont ici violées; il n'attend pas les suffrages, il les inspire. Pas un seul dans cette assemblée, autrefois la plus vénérable du monde, n'ose se déclarer protecteur de l'innocence; tout entre lâchement dans la passion du chef; il ne se trouve pas même un seul Gamaliel, qui, par des conseils de modération, tâche du moins de suspendre l'iniquité de cette sentence (qu'il est rare d'oser être tout seul du côté de la raison et de la justice!) ; et sans qu'aucune délibération ait précédé, il s'élève, du milieu de cette assemblée inique, des voix tumultueuses qui prononcent que Jésus -Christ

112 Si:i{.M()NS Dl' MASSll.LUN.

est (ligne de inoiL : lîciis est inorlis (Mattii., xxvr, 66).

0 mon Sanveiir! dans celle sentence sacrilège vous adoi'ez l'arrèl que voire Père prononce alors contre vous, c'est de sa bonclie étt-rnelle (pie vous entendez soi'lir ces paroles irré\ocables de votre condamnation : Il est digne de mort : lli'iis est moriis. (^aiplie ne fait que prêter sa \oi\ pei'lide à l'oracle céleste; aussi vous ne vous plaignez pas de son injustice ; \ons \ous taisez coimue l'agneau (pi'on Na immoler, et vous respectez, dans l'injustice de son arrêt, les ordres justes et adorables de voire Père.

Apprenons donc, mes frères, à ne pas nous en prendre aux hommes des Irailemenls injustes que nous recevons d'eux : regardons nos ennemis dans les desseins de Dieu el dans l'ordre de notre prédestination éternelle. Démêlons, à travers les coups que leurs passions nous portent , la sagesse et la main invisible du Souverain qui les conduit; et souvenons-nous que, dès là que les hommes sont devenus nos persécuteurs, ils sont devenus plus respectables pour nous; parce que dès lors ils sont les ministres de la justice de Dieu à noti'e égard, et ne font fju exécuter envers nous ici-bas ses ordres.

Mais avançons. Tous les pas que va faire désormais le Sauveur ne seront plus que de nouvelles ignominies : aussi, en troisième lieu , la malice des hommes est aujourd'hui consommée dans l'inconstance du peuple qui demande sa mort. Au sortir de la maison de Caïphe, où Jésus-Christ venoit de passer une nuit si ignominieuse et si amère , livré à l'insolence et à la brutalité des ministres et des serviteurs du pontife; exposé tout seul, et pendant toute la nuit, à des opprobres dont le seul souvenir fait frémir notre foi et arrache des larmes à la piété; abandonné de tous ses disciples; n'attendant le jour que pour voir re-

SI l; LA l'A .>S ION. 11.}

c-oiniiiciircr axcc [)liis (Trclal l'histoire clc sts ignoininies aii\ u'ii\ (le tout Jrriisalciii; il est conduit au })r(''toirL' à traxiMs les rues de cette \illt' iiii^iate et inconstante, sui\i, connue un scélérat, d'inie loule séditieuse qui l'insulte. Quel cliangonienl! Nous l'avions vu entrer, il n'y a pas longtemps, dans Jérusalem, au bruit des acclamations publiques, et connue un roi ti'ioiupbant f[ni venoit prendre possession de son empire : aujourd'liui, (piel nomel appareil! chargé de confusion, de tous les anathèmes de ce même pleuplc éiuu et qui demande sa mort avec des cris eflVoyables. Vous vouliez, ô mon Dieu! que vos serviteurs apprissent dans cet e\ein])le à ne ])oint compter sur la gloire du monde et sur l'estime des hommes si inconstante et si peu solide ; encore plus à ne pas sacrifier le devoir et la conscience à leurs vains jugements, et à s'attacher à vous seul qui nous voyez toujours tels que nous sommes et dont les jugements seuls demeureront éternellement.

En elTet, jusqu'où ce peuple insensé ne pousse-t-il pas l'excès de sa légèreté et de son aveuglement? et combien de crimes ne commet-il pas en un seul? Premièrement, une injustice monstrueuse : on lui propose de délivrer Jésus, ou un insigne mallaiteur que des crimes publics avoient rendu digne de mort. Quel parallèle! le Sauveur des hommes avec un scélérat et un homicide! C'est Barrabas cependant qui est préféré, et cela par les sufl'rages publics; par les prêtres, les anciens, les docteurs, la multitude; devant le tribunal d'un juge infidèle, à la face de toute la Judée, et dans l'événement le plus éclatant dont Jérusalem eût jamais ouï parler.

Hélas! nous sommes si sensibles h la plus légère préférence qui nous humilie : notre orgueil pousse si loin làdessus le ressentiment, pour peu qu'on nous oublie, qu'on

élève nos coiicurrenls et nos éf^aux; nous n'en avons jamais assez dit sur l'injustice des hommes; nous blâmons les choix (h' nos maîtres; nous rabaissons le mérite de ceux ([u'ou nous |)réi'èr(;. Apprenons de Jésus-dlirist que les jugements des hommes ne décident de rien de réel pour nous; qu'il n'y a que ce qu'on fait ])Our Dieu qui ne demeure jan)ais sans récompense; que si l'ambition a été le seul niotir des services ([\n' nous avons rendus à la patrie, il est juste que nous en soyons punis par notre ambition même, et que la véritable vertu pense })lus à se rendre digne des grâces qu'à les obtenir.

Secondement, une fureur aveugle. Un magistrat païen n'ose d'abord passer outre à la condamnation de Jésus- Christ; il déclare qu'il a les mains pures du sang de ce juste, et ce peuple furieux demande que son sang soit sur lui et sur toute sa postérité; il consent, il souhaite que cet anathème demeure éternellement sur la tête de ses descendants : Sa )} guis cjns super nos, et super filios nostrosl (Mattii., xxvii, 25) et l'événement répond k ses souhaits : encore aujourd'hui devenus l'opprobre de l'univers, errants, fugitifs, méprisés, sans autel, sans lieu, sans sacrifice , ils portent partout sur leur front le crime de ce sang répandu.

C'est ainsi que les jugements injustes deviennent des sources de malédiction dans les familles. Dieu redemande à la quatrième génération le sang que l'injustice d'un seul de leurs ancêtres, assis sur les tribunaux et trop dévoué aux passions d'autrui , fit témérairement répandre ; on voit ces maisons, frappées d'une main invisible, étonner le monde par leur décadence ; et jusqu'à la fin les neveux portent sur leur front l'iniquité de leurs pères.

Troisièmement, une noire ingratitude. Âutrelbis tou-

sn; I A PASSION. ii:;

thés tU's bieiiliiils tic Jt'sus-('.liii>t , ils uNuieiil voulu l'étal)lir roi sui' ciiv : aujiMU-d'Iini ils protesteriL liaiilcmeiit (|irils n'ont poiiil d'aiilic roi (jnc C(''s;ii- ; ils rejcMtcnt le fils (.le l)a\i(l, !•(' l'oi (loiil lu rè^iiu doit èli'o (''(ei'iicl , cl ils ne vcnlcnl pas (pi'il rc^nc siif cii\ : Auliû/m.s hiutr rcgiuire super nos. i\(>ii Itahoiins rciicin, itisi ('(rsarriN (Lie, xix, \ll; JoA\., XIX, 15).

N'est-ce pas là, mes frères, vous surlont, qui habitez les palais des rois , le langaj^e que vous tenez tous les jours à Dieu au fond tle vos ca'urs? Combien de fois lui avez-^ous dit en secret, en résistant à ses ins[)irations saintes : INous ne voulons pas que vous régniez encore sur nous; il n'est pas tenq)s encore de vous servir, de renoncer au monde et à nos égarements : il faut attendre un âge plus avancé : c'est la saison maintenant de s'avancer,* de parvenir aux places qui nous sont dues : nous ne pouvons servir d'autre Dieu que César, que la cour, que notre fortune? Voilà, en effet, votre unique divinité, mes frères. Un prince religieux veut que Dieu seul règne sur lui : il met k ses pieds son sceptre, sa couronne, son empire; tous ses hommages sont pour Dieu seul, et tout votre culte se rapporte à lui-même : apprenez du moins à mériter ses grâces en imitant ses exemples.

En quatrième lieu, la malice des hommes est encore consommée dans la foiblesse de Pilate , qui , malgré sa conscience et ses lumières, n'ose déclarer Jésus-Christ innocent; et remarquez, je vous prie, dans la conduite de ce magistrat corrompu, toutes les démarches d'une indigne lâcheté, qui sacrifie la conscience et le devoir à la fortune. Premièrement, il reconnoît que ce n'est pas à lui

1. Un âge plus avancé: la saison de s'avancer. Négligences vraiment excessives et singulièrement fré [uentes.

110 si;ini(3xs dk .massiij.on.

à prononcer sur toutes Jes accusations que l'on forme contre Jésus-Christ; que n'étant pas instruit dans la loi , il ne peut pas entrer dans une allaire (jui paroît regarder uni(iueinent la religion des Juifs, et dont le jugement sendile réservé au seul pontife. Cependant, pour ne pas déplaire aux principaux des Juifs, il se met en état de juger sans autorité et sans connoissance : sans connoissance, parce qu'il ignore la loi; et sans autorité, car le Seigneur n"a pas établi les magistrats juges de la vérité et de la doctrine; leur tribunal est l'asile et le soutien de l'Église, mais il n'en est pas la règle et la loi; c'est à eux à lui prêter leur autorité, et non pas leurs décisions et leurs suffrages; et ils doivent laisser à ceux à cjui le Seigneur a confié le dépôt de la foi le soin de le conserver , et de combattre les erreurs qui peuvent lui donner atteinte. Secondement, on ne dit pas à Pilate : Si vous renvoyez ce Jésus absous, vous serez injuste, vous ferez à la mémoire de votre magistrature une tache immortelle ; mais, vous ne serez pas ami de César : Si hutte dimittis, non es amicHs Cirsaris {iojiy., xix, 12) ; on ne le fait pas craindre pour la justice, dont il est peu touché; mais pour sa fortune, qui lui est plus chère cjue la justice. Rien n'est plus dangereux pour un homme public que des vues marquées d'ambition et de fortune : dès lors il n'est plus le protecteur des lois, il n'est que le ministre des passions humaines; et on a bientôt disposé de son autorité et de ses suffrages, dès qu'on a connu sa foiblesse.

Troisièmement, Pilate s'informe des Juifs, c'est-à-dire des ennemis déclarés du Sauveur, quel est donc le crime dont ils l'accusent. Peuple insensé! tu pouvois répondre qu'il avoit éclairé les aveugles, guéri les paralytiques, redressé les boiteux, annoncé le salut aux enfants

s un LA PASSION. 117

d'Israël, ot passé vn laisant du bien. On lui reproche d'avoir voulu soulever le peuple, et entrepris de se faire r.ii: car lui innocent ([u'on veut perdre est toujours ennemi de l'Iùat, [)arc(; qu'ici, au défaut du crime, l'accusation sullit. Insensés! mais où sont les armes et les richesses du lils de Marie, pour conduire une si hardie entie[)rise ; de ccl Ii0)u)ne qui n'u jx/s où reposer sa tête, el qui lie sunroil inêine éteindre un tison fionant? ÇSlxiin., Mil, '20; Is., M.ii, 3.) Aussi Pilate ne voit dans ces accusations que des clameurs frivoles et populaires, plutôt que des dépositions sérieuses; mais il veut ménager les intérêts de sa fortune aux dépens d'un innocent, et prononce en lui-même, connue Caïphe . <iii'll vaut encore mieux (pi'un juste périsse, que si toute la nation, sous sa préfecture, alloit se révolter contre César. Qu'on est à plaindre (juand on se trouve en certaines situations, où il faut opter entre sa fortune et sa conscience! il est rare que, dans ces conjonctures délicates, on ne s'alToiblisse: l'amour de l'équité ne prévaut guère sur l'amour de nous-mêmes ; on aime la réputation d'intégrité, mais on ne veut pas qu'elle coûte ; on se fait alors des prétextes, comme Pilate, ])our se déguiser à soi-même sa propre foiblesse ; pour\ u qu'on ne soit pas le premier auteur de l'oppression, on ne compte pour rien d'y avoir donné son sutl'rage, et la justice a des droits bien foibles sur nous dès qu'elle entre en concurrence avec nous-mêmes.

Quatrièmement, Jésus-Christ est interrogé par ce magistrat infidèle : Etes-vous roi? lui demande-t-il : lier es tu? Et le Sauveur lui répond que son royiiunu' n'est pus de ee inonde (Joax., xviii, 3(3). Il êtoit cependant descendu des rois de Juda, et légitime héritier du trône de David ; mais il vouloit instruire les rois et les grands

118 S F: H M ON S IH-: MASSI I.LOX.

de la IciTC, et leur a|)])i-en(lre ()iic leur puissance et leur grandeur réelle et véritable n'est pas d'ici-bas; que leur couronne est dans le ciel; qu'ils n'auront été sur la terre que des rois de théâtre, pendant la scène courte et rapide de leur \ie, s'ils ne portent (le\ant son tribiuial la justice et la piété qui seules peuvent les l'aire régner éternellement ; que tous les titres pompeux ({ui les distinguent icil)as des aulres hommes jiérii'ont avec eux, et qu'alors devant le juge redouta])le, où ils paroîtront connue des criminels, et dépouillés de tout l'éclat passager qui les environne , on leur demandera, connue Pdate demande aujourd'hui à Jésus-Christ : lier es iu7 Étes-vous roi? On ne vous demande pas si vous êtes sorti d'un sang illustre; si vous avez rempli de grandes places sur la terre; si vous avez commandé des armées ou régné sur des provinces et sur des empires : tout cela n'est plus; ce n'étoit qu'une décoration vide et une scène passagère, et ne paroissoit grand et brillant qu'à ceux à qui leurs sens faisoient illusion, qui confondoient le temps avec l'éternité, et qui ne jugeoient que sur de vaines apparences. Mais êtes-vous grand à mes yeux et à ceux de mes élus? Rc.i- ck tu? que portez-vous ici qui vous distingue des autres hommes? avez-vous régné sur vos passions injustes? vous êtes-vous vaincu vous-même? avez-vous été élevé au-dessus des autres hommes par l'innocence de vos moeurs et par la grandeur de votre foi, autant que par l'éminence de votre rang? vos passions toujours portées aux derniers excès, parce que dans votre élévation elles n'avoient jamais eu d'autre frein que vos désirs insensés, ne vous ont-elles pas dégradé à mes yeux au-dessous de la plus vile populace? à quelles marques peut-on ici vous reconnoître, qu'cà des distinctions de crime et d'ignominie? licx es

SLU LA l'A SS ION. 11Î)

///.' Ah! c'est alors; que la plupart des grands, confondus, a\ouL'i'oiil (pic leur gi-aiidcuf et leui' royaume n'éloit que de ce monde; (|ii'ils n'ont été grands dans le temps (jne pour être plus liiimllli's cl plus inallicurcn\ dans l'éternité; ((uc tout a péri [)(>nr eu\ a\ec le monde, (,'t que de tout ce (pi'ds étoieut il ne leur reste que le désespoir éternel d'en avoir abusé.

Mais ces grandes instructions surprcimcnt Pilale et ne le changent pas. Le Sau\cm- xenoit de lui déclarer qu'il n'y a (|ue ceux ([ui a[)[)artiejment à la \érité qui entendent sa voix; ([ue les amateurs de la vanité et du mensonge ne comprennent rien à sa docti-ine: (jue pour enlendi'e la sainteté et la sublimité de ses maximes, il faut les aimer; et que l'amour seul de la vérité en donne l'intelligence. Qu'est-ce que la xérité? lui repart ce magistrat infidèle : Quid est rcrilds? (Joan., xviii, 38.) Et n'attendant pas même la réponse de Jésus-Christ, il nous fait comprendre que la connoissance de la vérité est rarement une allaire sérieuse pour la plupart des grands; que les discours qu'ils tiennent là-dessus sont plutôt des discours oiseux que des désirs de s'instruire; que s'ils consultent quelquefois, c'est moins pour connoître leurs devoirs que pour chercher des sulTrages à leurs passions ; que les vérités désagréables ne viennent jamais jusqu'à eux, parce que personne ne les aime assez pour oser leur déplaire; et que par les bienfaits dont ils récompensent ceux qui les trompent, ils méritent d'être trompés.

Tant de sainteté et de grandeur dans les réponses de Jésus-Christ est pour Pilate un langage nouveau qui le touche et le frappe : il déclare au peuple que cet homme n'est point criminel; mais il ne délivre pas l'innocent : il se contente de demander qu'on le délivre ou qu'on le

120 Si:iiMONS Dl-: M AS SI LI. ON.

dispense de le coiKhunner ; toujours flottant entre le devoir et la Ibrtune, toujours voulant ménager et rér|uité et la passion. Mais tous les tempéraments en matière de devoir sont à craindre; xoiiloir loul, concilii'r, c'est tout ixM'dre ; inventer des adoucissements, quand la loi est claire et précise, ce n'est pas sauver la règle, mais nos passions: tout accord entre le mensonge et la vérité se fait toujours aux dépens de la vérité même; et rK\angile surtout est une doctrine qui propose des règles et non pas des expédients. Enfin, dernière démarche injuste de Pilate. Efi'rayé encore des songes de sa fenmie, il s'avise de renvoyer Jésus-Christ à Hérode, sous prétexte que le Sauveur étant Galiléen, c'éloit k ce prince à juger de sa cause. Mais s'il le juge innocent, pourquoi le renvoie-t-il à un autre, qui peut-être le condamnera, sans l'informer en même temps de son innocence? Hérode le reçoit au milieu de sa cour ; mais ce n'étoit point là que Jésus-Christ devoit s'attendre à trouver des défenseurs et des partisans de sa doctrine. Jésus-Christ se tait : il ne loue pas Hérode ; il ne vante pas la magnificence de sa cour, le nombre de ses victoires, la prospérité de son règne ; et il est méprisé. Les grands veulent qu'on les loue : ils regardent comme un mépris la sincérité qui n'ose leur donner de fausses louanges, et s'ils paroissent quelquefois aimer et protéger la piété , ils n'aiment souvent, dans les gens de bien, que les foiblesses de leur vertu , c'est-à-dire leurs adulations et leur comj)laisance. Hérode attend de Jésus-Christ des signes et des prodiges , et, dans cette attente, il le voit arriver avec joie : ce n'est pas pour s'instruire de sa doctrine, c'est pour amuser son loisir par quelque chose de nouveau ; car les princes et les grands se font tout au plus de la religion un spectacle qui les amuse, et non pas une affaire sérieuse

Sn? I. \ PASSION. 121

qui k's DCiMipe. Mais n'en pouNuiit iiirmc tirer nue seule pai'ule, ilk'i'e\tM, coiinne lui insensé, d'une roi^e hlunclie; et clans cette posture linniilianle, au milieu des d(''risi(jns et (les Insultes de loiUe une aimée, Jésus-Christ est reinené ' chez Pilale. 11 sort de la couf d'néi-ode sans y i'aire de prudij;e , sans y opérer de conversion, sans s'y faire connoitre. La cour n'est pas d'ordinaire le lieu des ti'ioniphes de Jésus-Christ : on y d()nn(.' un air de dérision à ses maximes; en \ain im <;rand exempli; les autorise ; le vice y garde plus de mesures, mais la véritable v(,'rtu n'y trouve pas plus de sectateurs.

Mais retournons avec le Sauveiu- daus le prétoire , et voyons, en dernier lieu, la malice des hommes consommée dans la barbarie des soldats c{ui déchirent sa chair adorable. Pilate toujours plus convaincu de l'innocence du Sauveur, puisfjue îlérode lui-même n'avoit trouvé en lui aucun sujet de mort , mais toujours })lus lâche et plus timide, ordonne contre Jésus-Christ la peine honteuse de la flagellation, destinée aux seuls esclaves : il espère par ce supplice satisfaire la haine des Juifs, et conserver en même temps la vie à un innocent. Jésus est donc livré à la fureur des soldats : et c'est ici, mes frères, où je veux que votre foi supplée à mon discours : il serviroit de peu de vous attendrir sur les souflrances du Sauveur ; il vaut bien mieux que vous fassiez de Jésus-Christ soufl'rant le modèle de vos mœurs et le motif de votre pénitence. Des bêtes féroces se jettent sur son corps sacré ; on le dépouille ; celui qui étoit revêtu de la lumière comme d'un vêtement n'est plus ici couvert que de sa confusion; et par la honte

l. L'édition Didot écrit ramené, comme on dirait aujourd'hui. Sur la distinction entre i-amener et remener, voir Ménage , Observations sur la langue française, P" partie, ciiap. cccxi.iv-

Ii2 si: li M ON s Dl' M ASS I I.I, ON.

proroiule (lu sa muliU', il R''j)arL' vos scandales et vos indécences, femmes du monde. On décharge sur sa chair pudique une grêle de coups : ce n'est plus qu'une plaie hideuse (}ui le couvre; la bai'harie des l)(jui'r(>aux se lasse sur un corps l'ormé par l'Esprit-Saint ; et la force manque plutôt' à ces sacrilèges, que la patience à cet Agneau divin. Quoiqu'il soutienne à jieine encore les débris de son corps déchiré, on le détache du j)oteau inl'àme ; on le l'evét d'une robe de pourpre; on met en ses mains, accoutumées à lancer des foudres, un fragile roseau; on enfonce profondément sur son chef sacré une couronne d'épines; on jette sur son visage un voile ignominieux ; on se prosterne pour lui rendre des hommages de dérision et d'insulte. Ah ! dérobons à notre douleur les indignités que la suite de son histoire oflVe à notre souvenir ; détournons les yeux des soulllets sacrilèges dont on le charge , des crachats infâmes dont on couvre ce visage glorieux que les anges ne regardent qu'en tremblant, et que tant de rois et de prophètes avoient souhaité de voir. Père juste! c'est ici où il falloit gloriher votre Fils, comme sur le Thabor, et l'environner d'une nuée de gloire, pour le dérober à de si indignes outrages : mais vous ne le connoissez plus , et sa confusion elle-même vous glorifie.

Cependant la marque effroyable de royauté , dont on l'a couronné, déchire son chef auguste; le sang de toutes parts ruisselle sur sa face céleste ; ces traits divins , qui le rendoient le plus beau des enfants des hommes, sont effacés : ces regards puissants et terribles, qui pouvoient convertir il n'y a qu'un moment des disciples infidèles, ou renverser des sacrilèges au jardin des 01i\iers, sont

1. LY'ditioii Didot met plus tôt, comme on écrirait aujourd'iiui.

s 11! I..\ l'A SS ION. 123

éti'iiUs ; cette l'aec , (Hii tria dans le ciel la joie des bienheureux, n'est plus (|u'uiie niasse hideuse et sanghmte, dont h's bourreaux eux-nièiues détournent les yeux avec horreur : et vuih'i le spectacle (|u'un juge barbare produit devant les prêtres et le |)euple assemblés autour de sou palais ! Jésus-Christ dans ce déplorable état paroît hors du prétoire : Voilà l'hounne, leiu" dit-il, Ecci' hovio (JoAN., XIX, ô). Saints l'ois sortis du sang de David! })rophètes ins[)irés, ([ui l'aïuionràtes à la terre! est-ce donc là celui que ^ous souhaitiez si ardemment de voir? voilà donc l'honniie? Eccc ho7no ; voilà donc enfin le Libérateur promis à vos pères depuis tant de siècles? voilà le grand l'ioj)liète que la Judée devoit donner à la terre? \oila le Désiré de toutes les nations, l'attente de tout l'univers, la vérité de vos figures, l'accomplissement de votre culte, l'espérance de tous vos justes , la consolation de la Synagogue, la gloire d'Israël, la lumière et le salut de tous les peuples? Erce lioino, voilà l'homme ! le reconnoissezvous à ces marques honteuses?

Mais laissons ces furieux demander encore, comme une grâce, que son sang soit sur eux et sur leurs enfants : laissons-les accomplir, en rejetant le Libérateur, tout ce qui avoit été prédit, et justifier son ministère en refusant de croire en lui : souiïrez que je l'expose ici à d'autres spectateurs; c'est à vous-mêmes, mes frères : Eccc liomo, voilà l'homme: voilà votre consolation, si vous êtes du nombre de ses disciples. Dans les alTlictions dont Dieu vous frappe, oseriez-vous murmurer? Jetez les yeux sur Jésus-Christ si honteusement frappé et meurtri pour ^ ous : voilà Fhomme, Ecce lionio. Si l'injustice vous a dépouillé de vos biens, et dégradé de vos honneurs et de vos titres, voyez le successeur de tant de rois dépouillé de toutes

1 îi s !• 15 M (> \ S I) !■: .M A S S I IJ, () N.

Jos iiiar([U('s tic sa ;j,raii(l('iir, dégradé jusqu'au-dessous des ])liis \ils esclaves, cl ne conservant de tous ces titres gioi'ieiiv ei innnortels, (|ue celui d'iiouiine (|n'()ii lui doinie encore, cl dont les plaies et le saiiij,- (|ni le couvrent lui ont fait |)i'es(|ue perdre la ligure : (ju"a\ez-\ous à dire? Noilà riioniuie, AVvc hoino. Si la calomnie vous noircit, écoutez les impostures dont on le charge : oseriez-vous encore \ous plaindre? Nollà l'iiomme, Ecce lioiHO. Si les devoirs de la vie clirétienne lassent ({uelque- Ibis votre Ibiblesse ; si vous vous dites en secret que la vertu n'est pas si austère que nous le publions, voilà votre réponse : voyez si vous avez résisté jusqu'au sang; étudiez dans cette image la mesure de vos devoirs ; c'est un homme conmie vous (ju'on vous propose , et qui n'est honnne que pour vous : Bccc honio, voilà l'homme. Mais voilà votre ouvrage et la consommation de votre iniquité et de votre ingratitude, si vous êtes pécheur; voilà l'acte barbare que vous renouvelez toutes les fois que vous consentez au crime ; voilà le corps que vous déshonorez, (jiuind vous souillez le vôtre ; voilà le chef auguste que vous couronnez d'épines, quand les images de la volupté, retracées avec complaisance, font sur votr(^ esprit des impressions dangereuses ; voilà les dérisions que vous réitérez , quand vous donnez du ridicule à la piété des justes; voilà la chair sacrée que vous percez, quand vous déchirez la réputation de vos frères; en un mot, voilà votre condanmation et votre ouvrage : voilà l'honnne, Ecce hoiito. Ce spectacle peut-il vous laisser insensible? faut-il qu'il monte encore sur le Calvaire? voulez-\ous mêler vos voix à celles des perfides Juifs, et demander encore qu'on le crucifie? Vous croyez, dit saint Augustin, que la malice de ceux qui vont l'attacher à la croix est

SLI{ l..\ l'ASSION. li.J

;iiij()iii'(['liiii (•()iis()iiiiii(''(' ? \()ii.s \{»iis Irompc/, c'csl l;i Notre, si NOUS anéantissez le linil de sa croix par \os iiifulélités, si \oiis iiK'priscz dans sa f^loirc cclni (pn- les Jnifs n'ont méprisé ([ne dans sa bassesse, si vous crueiliez (le noiacan, après sa résiu'rection , celui qui étoit ressuscité pour ne pins nionrii- : Vit/ct/ir roiisininiKiln ncquitiu Itomiiiinn . ^111 cnici /i.V(i-nnl FiHinn Del: scd connu major r.s7 , <j/i/ odcnoil prdccplu rcrihilis pro (//lih/ts crncifi.nis csi Filins l)ii (S. Aie. F/ii/rr. in PsiiIdi. \ 11).

Mais (pie ne puis-je ici aciicvcr le récit de ses soulfrances , et après vous l'avoir exposé livré à la justice de sou Père daus son agonie, à la malice des hommes dans le prétoire , que ne puis-je vous le montrer sur le Calvaire entre les mains mêmes de son amour, et vous faire voir ([ue sa mort en est une consommation parfaite !

Oui, mes frères, ne cherchons que dans son cœur les raisons et les motifs de son supplice. Ce n'est ni la perfidie d'un disciple, ni l'envie des prêtres, ni l'inconstance du peuple, ni la foiblesse de Pilate, ni la barbarie des bourreaux, qui l'a mis à mort, c'est son amoiu-. Il s'est livré pour moi, dit rAp()tre ; et s'il ne m'eut point aimé, il n'eût ])oint soulTert : en vain les peuples et les rois de la terre auroient conspiré contre le Christ, si son amour n'eût été d'intelligence avec eux ; leurs conseils auroient été confondus, et tous leurs ellbrts inutiles.

Mais Jésus-Christ ayant aimé les siens, dit l'Evangéliste, il les aima jusqu'à la fin, comme un père tendre, dont la tendresse envers ses enfants redouble lorsqu'il est

126 si:i;m().ns di; .m \ss i i.i.on.

siii' le |)()iiil (le rjiiider la xic : il consdiiiiiic donc son ainoiii- 011 moiiraiil : o.i cet amour (li\iii, (|iii hrùlc! son cauir, est le seul feu qui alluine 1(3 bùcliei" où il \a s'iiiimolcr.

Ainoiir si inf]:;(''ni('ux, (ju'il trouve le secr(!t, mèiiie après sa mort, de s'immoler sans cesse; qu'il célèbre la préparation de sa mort, en la retraçant sons des signes mystiques; f|u'il s(; dispose à sou sacrifice, en le devançant au inilicm des siens ; (ju'il applique le prix de son sang, en le leur faisant boire i)ar avance ; qu'il dédommage ses disciples de sa perte , en se perpétuant entre leurs mains sous le voile du sacrement adorable ; que ne pouvant mourir sans les abandonner, ni demeurer avec eux sans les priver des dons de son Esprit, il meurt pour leur envoyer le Paraclet, et demeure en même temps avec eux jusqu'à la consommation des siècles pour ne pas les laisser orphelins, et afin que leur cœur ne soit pas accablé de tristesse.

Amour si désintéressé, qu'il veut souiïrir tout seul; qu'il demande qu'on épargne ses disciples : Siiiitc Jios abire (J(»AN., XVIII, 8); qu'il refuse même les larmes ({u'on accorde à ses tourments; et qu'il est pins occupé et plus touché des maux qui menacent Jérusalem, que du supplice atïVeux que cette ^ille infidèle lui prépare. En ellèt, chargé du bois honteux de sa croix , ce nouvel Isaac monte sui* la montagne mystérieuse, où son amour et son obéissance vont l'immoler: et comme, touchées de l'excès de ses peines , les filles de Jérusalem ne peuvent refuser des larmes à ce spectacle : Filles de Jérusdlan, leur dit-il, ne pleurez pas sur moi , pleurez jylutôt sur rous-inémes-^ des jours vont venir, oii l'on appellera heureuses eelles qui n'ont point enfanté (Luc, xxiii, 28, 29) : son amour lui cache l'objet affreux de la croix sur lequel on va l'attacher, et ne lui découvre que les calamités dont cette

SL K 1. A l'A .^> ION. 127

ville ingrate est iiieiiacét". Mais son amour \ous lient ici le même langage : ee ne sont pas ses sonllrances ({ni font la pins \i\(' (le SCS (lonlciii-s , ce sont vos inru^'lltés et les malhems ipil vons menacent : i\i' plriirc: pas sur 7/wi , vous dit-il aiijoni'd'lmi chargt'! de sa croix, et allant consommer son sacrifice; j)linrcz plutôt sur roiis-)/ictncs. Ne vons attendrissez pas an spectacle de mes soull'rances ; attendrissez-\()ns |)lnt(jt snr le triste état de Aotre âme et sur les malheurs (""ternels f[ui vons sont i)r(!'par(='s : \olitc flere super tnc, scd super ros ipsus flele. Je saurai bien triompher de la mort: mais nous, triomplicrez-vous jamais de ce péché invétéré (pii a doiuK'^ depuis si longtemps la mort h. votre âme, qui ti-ouhle votre rej)os , (pii vous laisse souhaiter votre conversion, et qui y met toujours un obstacle invincible? Nolite flere sujier nu\ seil super ros ipsus flete. Je saurai bien sortir glorieux du tombeau, [)our ne plus mourir; mais vous, sortirez-vous jamais de cet abhne profond où vous êtes ensevelis depuis tant d'années? ne vous en tiendrez -vous pas jusqu'à la fin à ces efforts inutiles, qui ne panjissent vous relever dans l'intervalle de la solennité, que pour vous voir retomber d'abord après, avec plus de honte et de foiblesse? .\oli/e flere super tue , secl super ros ipsus flete. Ah ! il ne me sera pas difllcile de briser les chaînes dont vous me voyez lié, et d'enchaîner avec elles tout l'univers au pied de ma croix : mais vous, romprez-vous jamais les liens criminels qui enchaînent votre cœ-ur ; ces liens, que l'âge et les penchants ont fortifiés, que vous viendrez en ces jours saints porter au pied de mes autels, et dont la grâce de mes sacrements ne fera que resserrer les n(jeuds funestes, par le crime de la profanation, dont vous vous allez rendre coupables en y participant avec un cœur impénitent ? Ne pleurez donc pas

i2S S !■: Il M (» NS hi: M A s s I L I.O \.

siii' iii(»i. |)li'iiri'/ |)liili~)I siirNoiis-iiiùiiius : },olitc /hrc super lii(\ se// si//)rr ras //>s(is /li/c.

\ni()iii' si ,H('ii('M'eii\ , (|ir;ill;iclH'' sur la croix, il jii'ie pour ceux ukmik's (jiii le crucilient : il l'ociicillc ce que la ])ai'l)arie lui laisse encore de forces, pour excuser leur altenlal auprès de son Père; il lève sa voix mourante: ]l(iii Prrc, pardoinicz-lciir. dit -il, piircv <pi'ils ne .sdrciit ce qu'ils foiil (Lrc, wiii, '^h): il oITie tout son sang pour laver leur crime, et la croix même où ils l'ont attaché est l'autel sacré où il veut les réconcilier avec son Père. 0 uioii Sauveur! vous mourez p(jur vos ennemis, et nous attendons la moit pour nous résoudre à pardonner à nos IVères !

Amour si triomphant, que sur le })oint d'expirer il se forme encore un disciple. Sa parole n'est point liée avec lui: iljettesurun scélérat qui exj)ire à ses côtés un regai'd de miséricorde ; ses yeux mourants et déjà éteints peuvent encore triompher des cœurs : ce roi honteusement dégradé promet encore des royaumes. Heureux coupable, (jui recueillez aujoui'd'hui les prémices de son sang , et qui, sans avoir été témoin de ses œuvres , ne découvrez sa grandeur que dans sa patience ! Mais heureux aussi les pécheurs qui m'écoutent ! attendez tout aujourd'hui de sa miséricorde : le moment où il expire est proprement pour les grands pécheurs comme vous ; ses derniers soupirs et les prémices de son sang vous regardent.

f^nfm , amour si attentif et si respectueux jusqu'au dernier soupir, qu'il confie sa mère désolée au disciple bien-aimé, et le disciple à sa mère : Mvlier, ccce filins Imis ,• deinde dicit discipiilo : Ecce mater tiui (Joan., xix, 26, 27), Il se tourne pour la dernière fois vers cette fdle de douleur; il la voit au pied de sa croix, plongée dans

SI l; LA l'A SS ION. 129

une mer de (lihiilalioii et (raiiieiluiiic : SCS yeux drjà éteints vont iiioiirir suf (.'Ile. (Miels regards mutuels entre Marie et sou Fils (|ui e\[)ii'('l Quels téiuuignages douloureux et seci'ets d'un amour réci[)rof|ue dans cette triste séparation ! Quel glaive de douleur perce alors l'àme de cette mère allligée 1 Qne de sacrilices invisibles ! Que de douleurs ine\i)lical)K's dans ce moment ! et qu'il en devoit coûter à Marie pour être la mère de son Dieu ! Mais dans son accablement elle adore la main qui la frappe ; elle olTre cette hostie iimocente, qui exi)ire, à la justice de son l^ère ; elle entre dans les intérêts de tous les hommes, qui avoient besoin de ce grand sacrifice , et nous apprend que les grandes alllictions ont de gi'andes utilités, et que les vues de la loi sont une source inépuisable de consolation pour les âmes alïligées.

Enfin, Jésus-Christ n'ayant plus rien à faire pour nous sur la terre ; tout étant consommé , et du côté de la justice de son Père, et du côté de la malice des hommes, et du côté de son amour; le grand sacrifice offert, et toutes les figures anciennes accomplies ; Jérusalem ayant comblé la mesure de ses pères; tous les oracles des prophètes développés ; le véritable culte établi ; la gloire de son Père vengée ; le cours de son ministère fini ; ne pouvant plus laisser aux hommes de plus grandes marques de son amour, il déclare que tout est accompli : Consuniniatum est. Il baisse la tète ; il pousse vers le ciel une forte clameur ; il expire, il rend à son Père l'âme et l'esprit qu'il avoit reçu de lui. Laissons le soleil s'éclipser, la terre se couvrir de ténèbres, les rochers se briser, les sépulcres s'ouvrir, toute la nature se confondre, les ennemis mêmes du Sauveur le confesser et le reconnoître : je ne veux point ici vous proposer ces grands spectacles; Jésus-Christ, que H. 9

130 Si;ini()NS l»!: M ASSI IJ.ON.

son ;iiiioiir vient d'innnolcr poiii' nous, est le scnl prodige (Hii (loii ici nous occnpei'. licgardcz-h] donc cxpii-aiit sur la croix, et ne se pi'()|)()sanl que nous seul pour le prix de ses soullrances : il meurt \()ti'(; libérateur; il meurt à votre place ; il meurt dans le temps afin que vous m; mouriez j)as pour rt'lernilé ; il meurt, parce qu'il vous aime; il meurt, |)arce ([ue vous ne l'aimez pas. Votre tendresse, votre douleur, votre reconnoissance peu\ent-elles ici se prescrire des bornes? et n'ètes-vous pas un anathème, si \ous n'aimez pas Jésus-Christ crucifié?

Les spectateurs de sa mort sur le Calvaire lui disent aujourd'hui : Descendez de la croix , et nous croirons en vous (Mattu., XXVII, liTj. Mais nous devons lui tenir ici un langage bien diflerent : C'est parce que vous êtes monté sur la croix, ô mon Sauveur! c'est parce qne vous y expirez aujourd'hui pour moi , et que vous préférez à la droite de votre Père ce trône d'ignominie , pour y être notre hostie et notre pontife; c'est pour cela même que toute notre consolation est de croire en vous, de vous adorer comme notre médiateur et de vous consacrer ce qui nous reste de vie. Ne descendez pas de ce bois sacré, où vous êtes la seule espérance de votre peuple : attireznous-y plutôt avec vous, comme vous nous l'avez promis ; plus vous nous paroissez rassasié d'opprobres, plus notre foi s'augmente, plus notre espérance est ferme , plus notre amour s'enflamme. Tant de peines et de souffrances ollertes pour nous pourroient-elles nous être inutiles ? Auriez-vous racheté nos âmes d'un si grand prix, si vous aviez voulu les laisser périr? et seriez-vous mort avec tant d'ignominie, si , en participant à votre croix , nous ne devions pas partager un jour avec vous la gloire de votre immortalité?

Ainsi soit- il.

SKUMON

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