‹ Œuvres choisies. Nouv. éd., accompagnée de notes et précédée d'une étude sur MassillonChapitre 16 sur 58 · L'orateur s'adresse au jeune Louis XV · texte numérisé non relu

L'orateur s'adresse au jeune Louis XV

132 SI-lHiMONS 1)1-; ,M.\SSI I.I.ON.

e\ciii|)l (le cctU' loi. Il <'sl vrai f|ii(; ses exemples, ses miracles et sa (lodriiie, qui \oiiI assurer le saliil à laiit (le brebis d'Israi'!, ne (levieiidi-oiit, iiikj occasion de chute et de scandale pour le reste des .liiil's (jue par l'incrédulité qui les rendra plus inexcusables; et ({u' ainsi le même Évangile, qui sera le saint et la rédemption des uns, sera la ruine et la condamnation des auti'es.

Heureux les princes et les grands, si leur sainteté toute seule étoit, pour les hommes corrompus, une occasion de censure et de scandale; et si leurs exemples, comme ceux de Jésus-Christ, ne devenoient l'écueil et la condamnation du vic(% qu'en le rendant plus inexcusable, en devenant l'appui et le modèle de la vertu !

Ainsi, mes frères, vous que la Providence a élevés au-dessus des autres hommes; et vous surtout, Sire, vous cpie la main de Dieu , protectrice de cette monarchie, a comme retiré du milieu des ruines et des débris de la maison royale, pour vous placer sur nos tètes; vous qu'il a rallumé comme une étincelle précieuse dans le sein même des ombres de la mort, où il venoit d'éteindre toute votre auguste race, et où vous étiez siu' le point de vous éteindre vous-même : oui. Sire, je le répète, voilà les destinées que le ciel vous prépare ; vous êtes établi pour la perte connue pour le salut de plusieurs : Positus in ruinam et in rcmrrcdioncm muUonim in hrael.

Les exemples des princes et des grands roulent sur cette alternative inévitable : ils ne sauroient ni se perdre ni se sauver tout seuls. Vérité capitale qui va faire le sujet de ce discours.

I) !•: s i: \ i: m l' i. k s n k s c. r a nos. i 33

pi; 1: M 1 r, i!i: r.v un l.

Sire, coiiiino le pi'emier pencluiiil des peujjles est d'imiter les rois, le j)reiHier devoir des rois est de donner de saints e\em[)les aux peuples. Les huiniiies oi'dinaires ne semblent naître que pour eux seuls; leurs vices ou leurs vertus sont obscurs comme leur destinée; confondus dans la ibule, s'ils tombent ou s'ils demeurent fermes, c'est également à l'insu du |)ublic: leur porte ou leur salut se borne à leur personne, ou du moins leur exemple peut bien séduire et détourner quelquefois de la vertu, mais il ne sauroit imposer et autoriser le vice.

Les princes et les gi'ands, au contraire, ne semblent nés que pour les autres. Le même rang qui les donne en spectacle les propose pour modèles ; leurs mœurs forment bientôt les mœurs publiques : on suppose que ceux qui méritent nos hommages ne sont pas indignes de notre imitation; la foule n'a point d'autre loi c{ue les exemples de ceux qui commandent; leur vie se reproduit, pour ainsi dire, dans le public; et si leurs vices trouvent des censeurs, c'est d'ordinaire parmi ceux mêmes qui les imitent.

Aussi la même grandeur qui favorise les passions les contraint et les gêne; et, comme dit un ancien, plus l'élévation semble nous donner de licence par l'autorité, plus elle nous en ôte par les bienséances.^

Mais d'où viennent ces suites inévitables ({ue les exemples des grands ont toujours parmi les peuples? le

Ita in maxiiua fortuna minima licentia est.

S.vi.LLsr.

voici : (lu côté des peuples, c'est la vanité et l'envie de plaire; du côté des j^rands, c'est l'étendue et la perpétuité.

Je dis la vanité du côté des peuples. Oui, mes frères, le monde, toujours inexplicable, a de tout temps attaché également de la honte et au vice et à la vertu; il donne du ridicule à l'honnne juste, il perce de mille traits l'homme dissolu; les passions et les o-uvres saintes fouruissent la même matière à ses dérisions et à ses censures; et par uiw. bizarrerie ([ue ses caprices seuls peuvent justifier, il a trouvé le secret de rendre en même temps et le vice méprisable et la vertu ridicule. Or les exemples de dissolution dans les grands, en autorisant le vice, en ennoblissent la honte et l'ignominie , et lui ôtent ce qu'il a de méprisable aux yeux du public; leurs passions deviennent bientôt dans les autres de nouveaux titres d'honneur, et la vanité seule peut leur former des imitateurs.

JNotre nation surtout, ou plus vaine, ou plus frivole, comme on l'en accuse, ou, pour parler plus équitablement et lui faire plus d'honneur, plus attachée à ses maîtres et plus respectueuse envers les grands, se fait une gloire de copier leurs mœurs, comme un devoir d'aimer leur personne ; on est flatté d'une ressemblance qui, nous rapprochant de leur conduite, semble nous rapprocher de leur rang. Tout devient honorable d'après de grands modèles ; et souvent l'ostentation toute seule nous jette dans des excès auxquels l'inclination se refuse. La ville croiroit dégénérer en ne copiant pas les mœurs de la cour ; le citoyen obscur, en imitant la licence des grands, croit mettre à ses passions le sceau de la grandeur et de la noblesse; et le désordre dont le goût lui-même se lasse bientôt, la vanité toute seule le perpétue.

Mais, Sire, d'un autre côté, tout reprend sa place dans

un État où les grands, et le prince surtout, adorent le Seigneur. La |)lété est en liouueui' dès ([u'elle a de grands e\enij)les pour elle : les justes ne craignent plus ce ridicule ([ue le uioude jeltc sui" la \ertu, et qui est l'écueil de tant d'ànies loihles ; ou craint Dieu sans craindre les lioiuines: la \erlu n'est |>lns ('trangère à la cour; le désordre lui-iuènie u'\ \a plus la tète le\èc, il est réduit à se cacher ou à se couvrir des apparences de la sagesse; la licence ne paroît |)lus rexètue de Taulorité publique; e* si le \ ice n'y [lerd rien, le scandale du moins diminue. Ku un mot, les devoirs delà religion entrent dans l'ordre public; ils deviennent ime bienséance que le monde luimême n(jus impose ; le culte peut encori; être méprisé en secret par l'impie , mais il est \ engé du moins par la majesté et la décence publique. Le temple saint peut encore voir au pied de ses autels des pécheurs et des incrédules, mais il n'y voit plus de profanateurs. Le zèle de votre auguste bisaïeul avoit par des lois sévères puni souvent , et toujo.irs flétri de son indignation et de sa disgrâce, ce scandale dans son royaume. Il peut se trouver encore des hommes corrompus qui refusent à Dieu leur cœur, mais ils n'oseroient lui refuser leurs hommages. En un mot, il peut être encore aisé de se perdre , mais du moins il n'est pas honteux de se sauver.

Or, quand l'exemple des grands ne serviroit qu'à autoriser la vertu, qu'à la rendre respectable sur la terre, qu'à lui ôter ce ridicule impie et insensé que le monde lui donne, qu'à mettre les justes à couvert de la tentation des dérisions et des censures, qu'à établir qu'il n'est pas honteux à l'homme de servir le Dieu qui l'a fait naître et qui le conserve; que le culte qu'on lui rend est le devoir le plus glorieux et le plus honorable à la créature , et que

13G SKIUIONS DE iMASSILLON.

le litre de serviteur du Très-Haut est mille fois plus grand et plus réel que tous les titres vains et pompeux ({ui entourent le diadème des souverains; quand l'exemple des grands n'auroit ({ue cet avantage, ([ucl liouueui- [xjur la religion, et (jucUe abondance de bénédictions pour un empire !

Sire, heureux le peuple (jui trouNc; ses modèles dans ses maîtres, (pii peut imiter ceux qu'il est obligé de respecter, qui apprend dans leurs exemples h obéir à leurs lois, et qui n'est pas contraint de détourner ses regards de ceux à qui il doit des hommages!

Mais quand les exemples des grands ne trouveroient pas dans la vanité seule des peuples une imitation toujours sûre, l'intérêt et l'envie de leur plaire leur donneroient autant d'imitateurs de leurs actions, que leur autorité forme de prétendants à leurs grâces.

Le jeune roi Uoboam oublie les conseils d'un père, le plus sage des rois ; une jeunesse inconsidéi'ée est bientôt appelée aux premières places, et partage ses faveurs en imitant ses désordres.

Les grands veulent être applaudis; et comme l'imitation est de tous les applaudissements le plus llatteur et le moins équivoque, on est sûr de leur plaire dès qu'on s'étudie à leur ressembler : ils sont ravis de trouver dans leurs imitateurs l'apologie de leurs vices, et ils cherchent avec complaisance dans tout ce qui les environne de quoi se rassurer contre eux-mêmes.

Ainsi l'ambition, dont les voies sont toujours longues et pénibles, est charmée de se l'rayer un chemin plus court et plus agréable; le plaisir, d'ordinaire irréconciliable avec la fortune, en devient l'artisan et le ministre ; les passions, déjà si favorisées par nos penchants, trou-

DKS i; \ i: M l'i.i' S ni:s (iii.whs. 137

vent ("iicoïc (l;ms l'cspoii" (1(3 la i^'-coiiipciisc 1111 iioiincI attrait (|ui les aniiiic ; tous les iiiotils su i^'unlsscnt contre la vertu; et s'il est si inalais('' tie se dc'fendixï du vice qui })Iait, ([u'il est dinicile de ne pas s"\ H\rei' loi-s(|ue tic [)lus il nous honore !

Tel est, Sii'e, le malheur des «grands que des passions injustes entraîuent. Leur exemple corrompt tous ceux que leur autorit('' leur soumet; ils jépandent leurs nifiTus en distrihuanl leurs grâces: tout ce qui (k''pend (Veux veut vivre comme eux. Sire, n'estimez dans les hommes que l'amour du devoir, et vos bienfaits ne tomberont que sur le mérite : condamnez dans les autres ce que vous ne sauriez \ous justiliei' à vous-même. Les imitateurs des passions des grands insulteut à leurs vices en les imitant. Quel malheur, quand le souverain , peu content de se livrer au désordre, semble le consacrer par les grâces dont il l'honore dans ceux qui en sont ou les imitateurs ou les honteux ministres ! Quel opprobre pour un empire ! (pielle indécence pour la nîajesté du gouvernement! quel découragement pour une nation, et pour les sujets habiles et vertueux à qui le vice enlève les grâces destinées à leurs talents et à leurs services ! quel décri et quel avilissement pour le prince dans l'opinion des cours étrangères ! et de là quel déluge de maux dans le peuple : les places occupées par des hommes corrompus; les passions, toujours punies par le mépris, devenues la voie des honneurs et de la gloire; l'autorité, établie pour maintenir l'ordre et la pudeur des lois, méritée par les excès qui les violent; les mœurs corrompues dans leur source ; les astres qui dévoient marquer nos routes, changés en des feux ei'rants qui nous égarent; les bienséances même publiques, dont le vice est toujours jaloux , renvoyées comme des usages

|:{S S i:i{ MON s 1)1-: M ASS I I.I.ON.

smuiiiu's ;i r;uili(|ue gravité de nos pères; le désordre débarrassé de la gène même des ménagements; la modération dans le vice devenue presque aussi ridicule que la \ertu !

Mais, Sire, si la justice et la piété dans les grands prennent la jdace des passions et de la licence, quelle sourci^ de bénédictions pour les peuples ! C'est la vertu qui distribue les grâces, c'est elle (pii les reçoit : les honneurs vont chercher l'homme sage qui les mérite et qui les fuit, et fuient l'honnne vendu à l'iniquité qui court après ; les fonctions publiques ne sont confiées qu'à ceux qui se dévouent au bien public; le crédit et l'intrigue ne mènent à rien ; le mérite et les services n'ont besoin (pie d'euxmêmes ; le goût même du souverain ne décide pas de ses largesses ; rien ne lui paroît digne de récompense dans ses sujets que les talents utiles à la patrie; les faveurs annoncent toujours le mérite, ou le suivent de près; il n'y a de mécontents dans l'État que les hommes oiseux et inutiles; la paresse et la médiocrité murmurent toutes seules contre la sagesse et l'équité des choix; les talents se développent par les récompenses qui les attendent ; chacun cherche à se rendre utile au public, et toute l'habileté de l'ambition se réduit à se rendre digne des places auxquelles on aspire. En un mot, les peuples sont soulagés, les foibles soutenus , les vicieux laissés dans la boue, les justes honorés. Dieu béni dans les grands qui tiennent ici-bas sa place ; et si l'envie de leur plaire peut former des hypocrites, outre que le masque tombe tôt ou tard, et que l'hypocrisie se trahit toujours par quelque endroit elle-même, c'est du moins un hommage que le vice rend cà la vertu, en s'honorant même de ses apparences.

Voilà du côté des peuples les suites c[ue la vanité et

DKS i:\ i:m n.i.s i)i:s en and s. i;5o

rciivu' (le |)l;iiir alladiciil loiijoiirs aii\ cxciiiplcs (h's j;raii{ls : de leur cùtc, c'esl l'éteiKUic et la pi'ipétuité qui en font comiiu' le slu^iial on du dr.sordrc ou do la vei'tu parmi les lioiiiiiies.

1)LL.\II;ME l'AliTlE.

](' dis retendue, une éteudiu' d'autorité : ([iie de ministres de leurs passions n'enveloppent-ils pas dans leur condamnation et dans leur destinée !

Si un amour outré de la gloire les eni\re, tout leur souille la désolation et la guerre; et alors, Sire, que de peuples sacrifiés à l'idole de leur orgueil! que de sang répandu qui crie vengeance contre leur tète! que de calamités pid)liques dont ils sont les seuls auteurs ! que de voix plaintives s'élèvent au ciel contre des hommes nés pour le malheur des autres honnnes ! que de crimes naissent d'un seul crime! Leurs larmes pourroient-elles jamais laver les campagnes teintes du sang de tant d'innocents? et leur repentir tout seul peut-il désarmer la colère du ciel, tandis qu'il laisse encore après lui tant de troubles et de malheurs sur la terre?

Sire, regardez toujours la guerre comme le plus grand fléau dont Dieu puisse affliger un empire : cherchez à désarmer vos ennemis plutôt qu'à les vaincre. Dieu ne vous a confié le glaive que pour la sûreté de vos peuples, et non pour le malheur de vos voisins. L'empire sur lequel le ciel vous a établi est assez vaste ; soyez plus jaloux d'en soulager les misères que d'en étendre les limites ; mettez plutôt votre gloire à réparer les malheurs des guerres passées qu'à en entreprendre de nouvelles ; rendez votre

|',0 Si:i!MO\S OH MASSIIJ.ON.

règne immortel |);ii' la réllcité de vos peuples, plus que par le nombre de \os eoïKjuèLes; ne mesurez pas sur votre puissance la justice de vos entreprises, et n'oubliez jamais que, dans h's i^iierres les plus justes, les \ic'()ires traînent toujoiu'S après elles autant de calamités pour un l'jlat (pie les plus sanglantes délaites.

Mais si l'amour du plaisir l'empoile dans l(>s souverains sur la, gloire, liélas ! tout sert à l(!urs j)assions, tout s'empresse pour en èti'e les ministres, tout en facilite le succès, t!)ut en réveille les désirs, tout prête des armes à la volupté: des sujets indignes la favorisent; les adulateurs lui donnent des titres d'honneur; des auteurs profanes la chantent et reml)ellissent ; les arts s'épuisent pour en diversifier les plaisirs ; tous les talents destinés par l'Auteur de la nature à servir à l'cuxlre et à la décoration de la société ne servent plus qu'à celle du vice; tout devient les ministres, et, par là, les complices de leurs passions injustes. Sire, qu'on est à plaindre clans la grandeur! les passions, qui s'usent par le temps, s'y perpétuent par les ressources; les dégoûts, toujours inséparables du désordre, y sont réveillés par la diversité des plaisirs; le tumulte seul, et l'agitation qui environne le trône, en bannit les réflexions, et ne laisse jamais un instant le souverain avec lui-même. Les Aatlian eux-mêmes, les prophètes du Seigneur se taisent et s'anbiblissent en l'approchant; tout lui met sans cesse sous l'œil sa gloire; tout lui parle de sa puissance, et personne n'ose lui montrer même de loin ses foiblesses.

A l'étendue de l'autorité ajoutez encore une étendue d'éclat; ce n'est pas à leur nation seule que se borne l'impression et l'eilet contagieux de leurs exemples. Les grands sont en spectacle à tout l'univers; leurs actions

i)i:s i:\ i; .M rij;s i)i:s (iUANDS. lii

passent lit' lioiiclic en boiiclic, de proxiiH'c en proN iiicc , (le nation en nation; rien n'est piiNc dans Icnr \i(;; tont appailient an pnhlic; l'étianj^ci", dans les conrs les [)lns éloignées, a les yeux sni' eux coninic lecilo\i'U; ils vont se faire des Imitateurs jusnue dans les lieux où leur puissance leur forme des eiuiemis ; le monde entier se sent de leurs \ertus ou de leurs vices; ils sont, si je l'ose dire, ciloNcus de l'iuiivers : au milieu de tons les peuples se passent des événements qui prennent leur source dans leurs exemples; ils sont chargés devant J)it!u de la justice ou des iniquités des nations, et leurs vices ou leurs vertus ont ties bornes encoi'e plus étendues (pie celles de leur empire.

La France, surtout, qui depuis longtemps fixe tous les regards de l'Europe, est encore plus en spectacle qu'aucune autre nation; les étrangers y viennent en foule étudier nos nKJCurs, et les porter ensuite dans les contrées les plus éloignées ; nous y voyons même les enfants des souverains s'éloigner des plaisirs et de la magnificence de leur cour, venir ici comme des hommes privés sid)stituer h la langue et aux manières de leur nation la politesse de la nôtre, et, comme le trône a toujours leurs premiers regards, se former sur la sagesse et la modération, ou sur l'orgueil et les excès du prince qui le remplit. Sire, montrez-leur un souverain qu'ils puissent imiter; que vos vertus et la sagesse de votre gouvernement les frappent encore plus que votre puissance ; ({u'ils soieni encore plus surpris de la justice de votre règne que de la magnificence de votre cour : ne leur montrez pas vos richesses, comme ce roi de Juda aux étrangers vernis de lîabylone; montrez-leur votre amour pour vos sujets , et leur amour pour vous , qui est le véritable trésor des souverains ;

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