PREMIÈRE PARTIE
Il se retira après un demi-quart d'heure de conversation avec Mme Dutour. Il ne fut pas plus tôt parti que celle-ci, à qui il avait conté mon histoire, se mit à louer sa pitié et la honte de son cœur. Marianne, me dit-elle, vous avez fait là une bonne rencontre quand vous l'avez connu; voyez ce que c'est! il a autant de soin de vous que si vous étiez son enfant-, cet homme-là n'a peut-être pas son pareil dans le monde pour être bon et charitable.
Le mot de charité ne fut pas fort de mon goût : il était un peu cru pour un amour-propre aussi douillet que le mien; mais Mme Dutour n'en savait pas davantage : ses expressions allaient comme son esprit, qui allait comme il plaisait à son peu de malice et de finesse. Je fis pourtant la grimace; mais je ne dis rien, car nous n'avions pour témoin que la grave Mlle Toinon, bien plus capable de m'envier les hardes qu'on me donnait, que de me croire humiliée de les recevoir. Oh! pour cela, mademoiselle Marianne, me dit-elle à son tour d'un air un peu jaloux, il faut que vous soyez née coiffée. Au contraire, lui répondis-je, je suis née très-malheureuse; car je devrais, sans comparaison, être mieux que je ne suis. A propos, reprit-elle, est-il vrai que vous n'avez ni père ni mère, et que vous n'êtes l'enfant à personne? cela c-t plaisant. Effectivement, lui dis-je d'un ton piqué, cela est fort réjouissant; et, si vous m'en croyez, vous m'en ferez vos compliments. Taisez-vous, idiote, lui dit Mme Dutour, qui vit que j'étais fâchée; elle a raison de se moquer de vous : remerciez Dieu de vous avoir conservé vos parents! Oui est-ce qui a jamais dit aux gens qu'ils sont des enfants trouvés? J'aimerais autant qu'on me dît que je suis bâtarde.
N'était-ce pas là prendre mon parti d'une manière bien consolante? Aussi le zèle de cette bonne femme me choqua-t-il autant que l'insulte de l'autre, et les larmes m'en vinrent aux yeux. Mme Dutour en fut touchée sans se clouter de sa maladresse qui les faisait couler : son attendrissement me fit trembler, je craignis encore quelque nouvelle réprimande à Toinon, et je me hâtai de la prier de ne dire mot.
Toinon, de son côté, me voyant pleurer, se déconcerta de bonne foi; car elle n'était point méchante et son cœur ne voulait fâcher personne; sinon qu'elle était vaine, parce qu'elle s'imaginait que ceU était décent. Mais comme elle n'avait pas un habit neuf aussi bien que moi, peut-être qu'elle avait cru qu'en place de cela il fallait dire quelque chose, et redresser un peu son esprit, comme elle redressait sa *igure.
Voilà d'où me vint la belle apostrophe qu'elle me fit, dont elle me demanda très-sincèrement excuse : et comme je vis que ces bonnes gens n'entendaient rien à ma fierté ni à ses délicatesses , et qu'ils ne savaient pas le quart du mal qu'ils me faisaient, je me rendis de bonne grâce à leurs caresses: et il ne fut plus question que de mon habit, qu'on voulut voir avec une curiosité ingénue, qui me fit venir aussi la curiosité d'éprouver ce qu'elles en diraient.
J'allai donc le chercher sans rancune et avec la joie de penser que je le porterais bientôt. Je prends le paquet tel que je l'avais mis dans
la chambre, el je l'apporte, La première chose qu'on vit en le défaisant, ce fut ce beau liogfi dont on avait pris tant de peine à sauver l'achat, qui avail coûté la façon d'un mensonge à M. de Climal, et à moi un consentement à ce mensonge. Voilà ce que c'est que Pétourdene des jeunes gens ! J'oubliai que ce maudit linge était clans le paquet avec l'habit. Oh, ohl dit Mme Dutour, en voici bien d'une autre! M. de Climal nous disait que c'était la demoiselle défunte qui vous avait laissé cela; c'est pourtant lui qui vous l'a acheté, Marianne, et c'est fort mal fait à vous de ne l'avoir pas pris chez moi. Vous n'êtes pas plus délicate que des duchesses qui en prennent bien; et votre M. de Climal est encore plaisant! Mais je vois bien ce que c'est, ajouta t-elle en tirant l'étoffe de l'habit qui était dessous, pour la voir: car sa colère n'interrompit point sa curiosité, qui est un mouvement chez les femmes qui va avec tout ce qu'elles ont dans l'esprit; je vois bien ce que c'est; je devine pourquoi on a voulu m'en faire accroire sur ce linge-là : mais je ne suis pas si bête qu'on le croit, je n'en dis pas davantage : remportez, remportez; pardi, le tour est joli! On a la bonté de mettre mademoiselle en pension chez moi, et ce qu'il lui faut, on l'achète ailleurs: j'en ai l'embarras, et les autres le profit; je vous le conseille !
Pendant ce temps-là Toinon soulevait mon étoffe du bout des doigts, comme si elle avait craint de se les salir, et disait : Diantre! il n'y a rien de tel que d'être orpheline. Et la pauvre fille, ce n'était presque que pour figurer dans l'aventure qu'elle disait cela; et toute sage qu'elle était, quiconque lui en eût donné autant, l'aurait rendue stupide de reconnaissance. Laissez cela, Toinon, lui dit Mme Dutour; je voudrais bien voir que cela vous fît envie! »
Jusque-là je n'avais rien dit; je sentais tant de mouvements, tant de confusion, tant de dépit, que je ne savais par où commencer pour parler : c'était d'ailleurs une situation bien neuve pour moi, que la mêlée où je me trouvais. Je n'en avais jamais tant vu. A la fin, quand mes mouvements furent un peu éclaircis, la colère se déclara la plus forte; mais ce fut une colère si franche et si étourdie, qu'il n'y avail qu'une fille innocente de ce dont on l'accusait qui pût l'avoir.
Il était pourtant vrai que M. de Climal était amoureux de moi; mais je savais bien aussi que je ne voulais rien faire de son amour; et si, malgré cet amour que je connaissais, j'avais reçu ses présents, c'était par un petit raisonnement que mes besoins et ma vanité m'avaient dicté et qui n'avait rien pris sur la pureté de mes~ïhTërftions. Mon raisonnement était sans doute une erreur, mais non pas un crime : ainsi je ne méritais pas les outrages dont me chargeait Mme Dutour, et je fis un vacarme épouvantable. Je débutai par jeter l'habit et le linge par terre sans savoir pourquoi, seulement par fureur : ensuite je parlai, ou plutôt je criai ; et je ne me souviens plus de tous mes discours, sinon que j'avouai en pleurant que M. de Climal avait acheté le linge, et qu'il m'avait défendu de le dire, sans m'instruire des raisons qu'il avait pour cela; qu'au reste j'étais bien malheureuse de me trouver avec des gens qui m'accusaient à si bon marché; que je voulais sortir