‹ Œuvres choisiesChapitre 10 sur 31 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

nuer la quantité, sans en avoir change la couleur, qui est encore du DÎïjs clair châtain.

M. de Climal les regardait, les touchait avec passion; mais cette passion, je la regardais comme un pur Lad i nage. Marianne, me disait-il quelquefois, vous n'êtes point si à plaindre: de si heaux cheveux et ce visage-là ne vous laisseront manquer de rien. Ils ne me rendront ni mon père ni ma mère, lui répondis-je. Ils vous feront aimer de tout le monde, me dit-il; et pour moi, je ne leur refuserai jamais rien. Oh! pour cela, lui dis-je, je compte sur vous et sur votre non cœur. Sur mon bon cœur? reprit-il en riant; eh! vous parlez donc de cœur, chère enfant; et si je vous demandais le vôtre, me le donneriez- vous? Hélas! vous le mériter Lien, lui dis-je naïvement.

A peine lui eus-je répondu cela, que je vis dans ses yeux quelque chose de si ardent, que ce fut un coup de lumière pour moi ; sur-lechamp, je me dis en moi-même : Il se pourrait Lien faire que cet homme-là m'aimât comme un amant aime une maltresse; car enfin, j'en avais vu des amants dans mon village, j'avais entendu parler d'amour, j'avais même déjà lu quelques romans à la dérobée; et tout cela, joint aux leçons que la nature nous donne, m'avait du moins fait sentir qu'un amant était bien différent d'un ami; et sur cette différence, que j'avais comprise à ma manière, tout d'un coup les regards de M. de Climal me parurent d'une espèce suspecte.

Cependant je ne regardai pas l'idée qui m'en vint sur-le-champ comme une chose encore bien sûre; mais je devais bientôt en avoir le cœur net; et je commençai toujours, en attendant, par être un peu plus forte et plus à mon aise avec lui. Mes soupçons me défirent presque tout à fait de cette timidité qu'il m'avait tant reprochée ; je crus que, s'il était vrai qu'il m'aimât, il n'y avait plus tant de façon à faire avec lui, et que c'était lui qui était dans l'embarras, et non pas moi. Ce raisonnement coula de source : a1 reste, il paraît fin, et ne l'est pas; il n'y a rien de si simple, ~n ne s'aperçoit pas seulement qu'on le fait. .

Il est vrai que ceux contre qui on rais-.nne comme cela n'ont pas grand retour à espérer de vous; cela suppose qu'en fait d'amour on ne se soucie guère d'eux: aussi de ce côté-là M. de Climal m'était-il parfaitement indifférent, et même de cette indifférence qui va devenir haine si on la tourmente : peut-être eût-il été ma première inclination, si nous avions commencé autrement ensemble; mais je ne l'avais connu que sur le pied d'un homme pieux, qui entreprenait d'avoir soin de moi par charité; et je ne sache point de manière de connaître les gens qui éloigne tant de les aimer de ce qu'on appelle amour : il n'y a plus de sentiments tendres à demander à une personne qui n'a fait connaissance avec vous que dans ce goût-là. L'humiliation qu'elle a soufferte vous a fermé son cœur de ce côté-là; ce cœur en garde une rancune que lui-même il ne sait p?s qu'il a, tant que vous ne lui demandez que des sentiments qui vous sont justement dus; mais lui demandez-vous d'une certaine tendresse : oh! c'est une autre affaire; son amour-propre vous reconnaît alors ; vous vous êtes brouillé avec loi

Bans retour là-dessus, il De voua pardonnera jamais : et c'est ainsi que j'étais avec M. deClimal.

Il est vrai que, si les hommes savaient obliger, je crois qu'ils fêlaient tout ce qu'ils voudraient de ceux qui leur auraient Obligation, car est il rien de si doux que le sentiment de reconnaissance quand no tre amour propre n'y répugne point? On en tirerait des trésors de tendresse; au lieu qu'avec les hommes on a besoin de deux vertus, l'une pour vous empêcher d'être indignée du bien qu'ils vous font, l'autre pour vous en imposer la reconnaissance.

M. de Climal m'avait parlé d'un habit qu'il voulait me donner et nous sortîmes pour l'acheter à mon goût. Je crois que je l'aurais refusé si j'avais été bien convaincue qu'il avait de l'amour pour moi; car j'aurais eu un dégoût, ce me semble, invincible à profiter de sa faiblesse, surtout ne la partageant pas : car, quand on la partage, on ajuste cela; on s'imagine qu'il y a beaucoup de délicatesse à n'être point délicat là-dessus : mais je doutais encore de ce qu'il avait dans l'âme; et supposé qu'il n'eût que de l'amitié, c'était donc une amitié extrême, qui méritait assurément le sacrifice de toute ma fierté. Ainsi j'aecceptai l'offre de l'habit à tout hasard.

L'habit fut acheté : je l'avais choisi; il était noble et modeste, et tel qu'il aurait pu convenir à une fille de condition qui n'aurait point eu de bien. Après cela M. de Climal parla de linge, et effectivement j'en avais besoin. Encore autre achat que nous allâmes faire; Mme Dutour aurait pu lui fournir ce linge, mais il avait ses raisons pour n'en point prendre chez elle : c'est qu'il le voulait trop beau. Mme Dutour aurait trouvé la charité outrée; et, quoique ce fût une bonne femme qui ne s'en serait pas souciée et qui aurait cru que ce n'était pas là son affaire, il était mieux de ne pas profiter de la commodité de son caractère, et d'aller ailleurs.

Oh! pour le coup, ce fut ce beau linge qu'il voulut que je prisse qui me mit au fait de ses sentiments; je m'étonnai même que l'habit, qui était très-propre, m'eût encore laissé quelque doute, car la charité n'est pas galante dans ses présents; l'amitié même, si secourable, donne du bon et ne songe point au magnifique. Les vertus des hommes ne remplissent que bien précisément leur devoir; elles seraient plus volontiers mesquines que prodigues dans ce qu'elles font de bien* il n'y a que les vices qui n'ont point de ménage. Je lui dis tout bas que je ne voulais point de linge si distingué, je lui parlai sur ce ton-là sérieusement; il se moqua de moi et me dit : Vous êtes une enfant, taisez-vous, allez vous regarder dans le miroir, et voyez si ce linge est trop beau pour votre visage. Et puis, sans vouloir m'écouter, il alla son train.

Je vous avoue que je me trouvais bien embarrassée, car je voyais qu'il était sûr qu'il m'aimait, qu'il ne me donnait qu'à cause de cela, qu'il espérait me gagner par là, et qu'en prenant ce qu'il me donnait, moi je rendais ses espérances assez bien fondées.

Je consultais donc en moi-même ce que j'avais à faire; et à présent (file j'y pense, je crois que je ne consultais que pour perdre du temp3:

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j'assemblais je ne sais combien de réflexions uans mou esprt; je me taillais de la besogne, afin que, dans la confusion de mes pensées, j'eusse plus de peine à prendre mon parti, et que mon indétermination en fût plus excusable. Par là je reculais une rupture avec M. de Climal, et je gardais ce qu'il me donnait.

Cependant j'étais bien honteuse de ses vues; ma chère amie, la sœur du curé, me revenait dans l'esprit. Quelle différence affreuse, me disais-je, des secours qu'elle me donnait à ceux que je reçois! Quelle serait la douleur de cette amie, si elle vivait, et qu'elle vît l'état où je suis! Il me semblait que mon aventure violait le respect que je devais à sa tendre amitié ; il me semblait que son cœur en soupirait dans le mien; et tout ce que je vous dis là, je ne l'aurais point exprimé, mais je le sentais.

D'un autre côté, je n'avais plus de retraite, et M. de Climal m'en donnait une; je manquais de bardes, et il m'en achetait; et c'étaient de belles hardes que j'avais déjà essayées dans mon imagination, et j'a\ais trouvé qu'elles m'allaient à merveille. Mais je n'avais garde de m'arrèter à cet article qui se mêlait dans mes considérations, car j'auris rougi du plaisir qu'il me faisait, et j'étais bien aise apparemment que ce plaisir fit son effet sans qu'il y eût de ma faute : souplesse admirable pour être innocent d'une sottise qu'on a envie de faire. Après cela, me dis-je, M. de Climal ne m'a point encore parlé de son amour; peut-être même n'oscra-t-jl m'en parler de longtemps, et ce n'est point à moi à deviner le motif de ses soins. On m'a menée à lui comme à un homme charitable et pieux, ii me fait du bien : tant pis pour lui si ce n'est pas dans de bonnes vues; je ne suis point obligée de lire dans sa conscience, et je ne serai complice de rien tant qu'il no s'expliquera pas ; ainsi j'attendrai qu'il me parie sans équivoque.

Ce petit cas de conscience ainsi décidé, mes scrupules se dissipèrent, et le linge et l'habit me parurent de bonne prise.

Je les emportai chez Mme Dutour; il est vrai qu'en nous en retournant M. de Climal rendit, par-ci par-là, sa passion encore plus aisée à deviner que de coutume : il se démasquait petit à petit, l'homme amoureux se montrait, je lui voyais déjà la moitié du visage; mais j'avais conclu qu'il fallait que je le visse tout entier pour le reconnaître, sinon il était arrêté que je ne verrais rien. Les hardes n'étaient pas encore en lieu de sûreté; et, si je m'étais scandalisée trop tôt, j'aurais peut-être tout perdu. Les passions de l'espèce de celle de M. de Climal sont naturellement lâches quand on les désespère, elles ne se piquent pas de faire une retraite bien honorable, et c'est un vilain amant qu'un homme qui vous désire plus qu'il ne vous aime : non pas <pie l'amant le plus délicat ne désire à sa manière, mais du moins c'est que cbez lui les sentiments du cœur se mêlent avec les sens* tout cela se fond ensemble : ce qui fait un amour tendre, et non pas vicieux, quoiqu'à la vérité capable du vice; car tous les jours, en fait d'amour, on fait très-délicatement des choses fort grossières : mais il ne s'agit point de cela.

Je feignis donc de ne rien comprendre aux petits ciscours que me

tenait M. de Climal pendant que nous retournions chez Mme Dutour .l'ai peur de vous aimer trop, Marianne, me disait-il; et, si cela était, que feriez -vous? Je ne pourrais en être que plus reconnaissante, s'il était possible, lui répondis-je. Cependant, Marianne, je me défie de votre cœur, quand il connaîtra toute la tendresse du mien, ajoutat— il ; car vous ne la savez pas. Comment, lui dis-je, vous croyez que je ne vois pas votre amitié? Eh! ne changez point mes termes, repritil, je ne dis pas mon amitié, je parle de ma tendresse. Quoi! dis-je, n'est-ce pas la même chose? Non, Marianne, me répondit-il. en me regardant d'une manière à m'en prouver la différence; non, chère fille, ce n'est pas la même chose; et je voudrais bien que l'une vous parût plus douce que l'autre. Là-dessus je ne pus m'empêcher de baisser les yeux, quoique j'y résistasse; mais mon embarras fut plus fort que moi. Vous ne me dites mot; est-ce que vous m'entendez? me dit-il en me serrant la main. C'est, lui dis-je, que je suis honteuse de ne savoir que répondre à tant de bonté.

Heureusement pour moi, la conversation finit là, car nous étions arrivés; tout ce qu'il put faire, ce fut de me dire à l'oreille : Allez, friponne, allez rendre votre cœur plus traitable et moins sourd; je vous laisse le mien pour vous y aider.

Ce discours était assez net, et il était difficile de parler plus français : je fis semblant d'être distraite pour me dispenser d'y répondre ; mais un baiser qu'il m'appuyait sur l'oreille en me parlant s'attirait mon attention malgré que j'en eusse, et il n'y avait pas moyen d'être sourde à cela; aussi ne le fus-je pas. Monsieur, ne vous-ai-je pas fait mal? m'écriai-je d'un air naturel, en feignant de prendre le baiser qu'il m'avait donné pour le choc de sa tête avec la mienne. Dans le temps que je disais cela, je descendais de carrosse, et je crois qu'il tut la dupe de ma petite finesse; car il me répondit très-naturellement que non.

J'emportai le ballot de hardes que j'allai serrer dans notre chambre, pendant que M. de Climal était dans la boutique de Mme Dutour. Je redescendis sur-le-champ : Marianne, me dit-il d'un ton froid, faites travailler à votre habit dès aujourd'hui; je vous reverrai dans trois ou quatre jours, et je veux que vous l'ayez. Et puis parlant à Mme Dutour : J'ai tâché, dit-il, de l'assortir avec de très-beau linge qu'elle m'a montré, et que lui a laissé la demoiselle qui est morte.

Et là-dessus vous remarquerez, ma chère amie, que M. de Clima m avait avertie qu'il parlerait comme cela à Mme Dutour; et je pense fous en avoir dit la raison, qu'il ne me dit pourtant pas, mais que je devinai : D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis bien aise que mademoiselle soit proprement mise, parce que j'ai des vues pour elle qui pourront réussir. Et tout cela du ton d'un homme vrai et respectable; car M. de Climal tète à tête avec moi ne ressemblait point du tout au M. de Climal parlant aux autres : à la lettre c'étaient deux hommes différents; et, quand je lui voyais son visage dévot, je ne pouvais pas comprendre comment ce visage-là ferait pour devenir profane et tel qu'il était avec ■<noi. Mon Dieu, que les hommes ont de talents pour ne rien valoir!

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