PREMIÈRE PARTIE
Le titre que je donne à mes mémoires annonce ma naissance. Je ne l'ai jamais dissimulée à qui me l'a demandée, et il semble qu'en tout temps Dieu ait récompensé ma franchise là-dessus; car je n'ai pas remarqué qu'en aucune occasion on en ait eu moins d'égards et moins d'estime pour moi.
J'ai pourtant vu nombre de sots qui n'avaient et ne connaissaient point d'autre mérite dans le monde que celui d'être nés nobles, ou dans un rang distingué. Je les entendais mépriser beaucoup de gens qui valaient mieux qu'eux, et cela seulement parce qu'ils n'étaient pas gentilshommes; mais c'est que ces gens qu'ils méprisaient, respectables d'ailleurs par mille bonnes qualités, avaient la faiblesse de rougir eux-mêmes de leur naissance, de la cacher, et de tâcher de s'en donner une qui embrouillât la véritable, et qui les mit à couvert du dédain du monde.
Or, cet artifice-là ne réussit presque jamais ; on a beau déguiser la vérité là-dessus ; elle se venge tôt ou tard des mensonges dont on a voulu la couvrir, et l'on est toujours trahi par une infinité d'événements qu'on ne saurait ni parer ni prévoir; jamais je ne vis . en pareille matière, de vanité qui fît une bonne fin.
C'est une erreur, au reste, que de penser qu'une obscure naissance vous avilisse, quand c'est vous-même qui l'avouez, et que c'est de vous qu'on la sait. La malignité des hommes vous laisse là ; vous la frustrez de ses droits; elle ne voudrait que vous humilier, et vous faites sa charge; vous vous humiliez vous-même, elle ne sait plus que dire.
Les hommes ont beau faire, ils ont des mœurs malgré eux; ils trouvent qu'il est beau d'affronter des mépris injustes ; cela les rend à la raison. Ils sentent dans ce courage une noblesse qui les fait taire; c'est une fierté qui confond un orgueil impertinent.
Mais c'est assez parler là-dessus. Ceux que ma réflexion regarde se trouveront bien de m'en croire.
La coutume, en faisant un livre, c'est de commencer par un petit préambule, et en voilà un. Revenons à moi.
La récit de mes aventures ne sera pas inutile ;i eètll qui aiment à s'instruire. Voilà, en partie, ce qui fait que je les donne; je cherche iiussi h m'amuser moi-même.
Je \ is dans une campagne où je me suis retiré, et on mon loisir
m'inspire un esprit de réflexion que je vais exercer sur les évéi emerits de ma vie. Je les écrirai du mieux que je pourrai ; chacun a sa façon de s'exprimer, qui vient de sa façon de sentir.
Parmi les faits que j'ai à raconter, je crois qu'il y en aura de curieux; qu'on me passe mon style en leur faveur, j'ose assurer qu'ils sont vrais. Ce n'est point ici une histoire forgée à plaisir; je crois qu'on le verra hien.
Pour mon nom , je ne le dis point, on peut s'en passer ; si je le disais, cela me gênerait dans mes récits.
Quelques personnes pourront me reconnaître ; mais je les sais discrètes, elles n'en abuseront point. Commençons.
Je suis né dans un village de la Champagne, et, soit dit en passant, c'est au vin de mon pays que je dois le commencement de ma fortune.
Mon père était le fermier de son seigneur, homme extrêmement riche (je parle de ce seigneur), et à qui il ne manquait que d'être noble pour être gentilhomme.
Il avait gagné son bien dans les affaires, s'était allié à d'illustres maisons par le mariage de deux de ses fils, dont l'un avait pris le parti de la robe, et l'autre celui de l'épée.
Le père et les fils vivaient magnifiquement; ils avaient pris des noms de terre ; du véritable , je crois qu'ils ne s'en souvenaient plus eux-mêmes.
Leur origine était comme ensevelie sous d'immenses richesses. On la connaissait bien, mais on n'en parlait plus. La noblesse de leurs alliances avait achevé d'étourdir l'imagination des autres sur leur compte ; de sorte qu'ils étaient confondus avec tout ce qu'il y avait de meilleur à la cour et à la ville. L'orgueil des hommes, dans le fond, est d'assez bonne composition sur certains préjugés; il semble que lui-même il en sente le frivole.
C'était là leur situation, quand je vins au monde. La terre seigneuriale dont mon père était le fermier, et qu'ils avaient acquise, n'était considérable que par le vin qu'elle produisait en assez grande quantité.
Ce vin était le plus exquis du pays, et c'était mon frère aîné qui le conduisait à Paris chez notre maître ; car nous étions trois enfants, deux garçons et une fille, et j'étais le cadet de tous.
Mon aîné, dans un de ces voyages à Paris, s'amouracha de la veuve d'un aubergiste, qui était à son aise, dont le cœur ne lui fut pa.= cruel, et qui l'épousa avec ses droits, c'est-à-dire avec rien.
Dans la suite, lés enfants de ce frère ont eu grand besoin que je les reconnusse pour mes neveux; car leur père, encore vivant, qui est actuellement avec moi, et qui avait continué le métier d'aubergiste, vit en dix ans ruiner sa maison par les dissipations de sa femme