PREMIÈRE PARTIE
À l'égard de ses fils, mes secours les ont mis aujourd'hui en posture d'honnêtes gens ; ils sont bien établis; et malgré cela je n'en ai fait que des ingrats, parce que je leur ai reproché qu'ils étaient trop glorieux.
En effet, ils ont quitté leur nom, et n'ont plus de commerce avec eur père, qu'ils venaient autrefois voir de temps en temps.
Qu'on me permette de dire sur eux encore un mot ou deux.
Je remarquai leur fatuité à la dernière visite qu'ils lui rendirent. Ils 'appelèrent monsiiur dans la conversation. Le bonhomme à ce terme e retourna, s'imaginant qu'ils parlaient à quelqu'un qui venait et u'il ne voyait pas.
«Non, non. lui dis-je alors; il ne vient personne, mon frère, et c'est à vous que l'on parle. — A moi! reprit-il. Eh ! pourquoi cela? Est-ce que vous ne me connaissez plus, mes enfants? Ne suis- je pas votre père? — Oh 1 leur père tant qu'il vous plaira, lui dis-je; mais il. n'est pas décent qu'ils vous appellent de ce nom-là. — Est-ce donc qu'il est malhonnête d'être le père fie ses enfants? reprit-il; qu'est-ce que c'est que cette mode-là?
— C'est lui dis-je, que le terme de mon père est trop ignoble, trop grossier; il n'y a que les petites gens qui s'en servent; mais chez les personnes aussi distinguées que messieurs vos fils, on supprime dans le discours toutes ces qualités triviales que donne la nature; et, au lieu de dire rustiquement mon père, comme le menu peuple, on dit monsieur; cela a plus de dignité. »
.Mes neveux rougirent beaucoup de la critique que je fis de leur impertinence; leur père se fâcha, et ne se fâcna pas en monsieur, mais en vrai père et en vrai aubergiste.
Laissons là mes neveux, qui m'ont un peu détourné de mon histoire; et tant mieux, car il faut qu'on s'accoutume de bonne heure à mes digressions; je ne sais pas pourtant si j'en ferai de fréquentes; peutêtie que oui, peut-être que non, je ne réponds de rien; je ne me gênerai point, je conterai toute ma vie, et si j'y mêle autre chose, c'est que cela se présentera sans que je le cherche.
J'ai dit que c'était mon frère aîné qui conduisait chez nos maîtres le vin de la terre dont mon père avait soin.
Or, son mariage le fixant à Paris, je lui succédai dans son emploi de conducteur de vin.
J'avais dix-huit à dix-neuf ans : on disait que j'étais beau garçon, beau comme peut l'être un paysan, dont le visage est à la merci du hâle de l'aie et du travail des champs. Mais, à cela près, j'avais effectivement assez bonne mine ; ajoutez-y je ne sais quoi de franc dans ma physionomie, l'œil vif, qui annonçait un peu d'esprit, et qui ne mentait pas totalement.
L'année d'après le mariage de mon frère, j'arrivai donc à Paris avec ma voiture et ma bonne façon rustique.
Je fus ravi de me trouver dans cette grande ville* lout ce que j'y voyais m'étonnait moins qu'il ne me divertissait; ce ]u'on appelle le grand monde me paraissait plaisant.
Marivaux — l. 25
Je fus Tort bien accueilli dans la maison de notre seigneur. Les domestiques m'affectionnèrent tout d'un coup: je disais mon sentiment sur tout ce qui s'offrait à mes yeux; et ce sentiment avait assez souvent un fond de raison villageoise qui faisait qu'on aimait à rn'interroger.
Il n'était question que de Jacob pendant les cinq ou six premiers jours que je fus dans la maison. Ma maîtresse même voulut me voir, sur le récit que ses femmes lui firent de moi.
C'était une dame qui passait sa vie dans toutes les dissipations du grand monde, qui allait aux spectacles, soupait en ville, se couchait à quatre heures du matin, se levait à une heure après midi ; qui avait aes amants, qui les recevait à sa toilette, qui y lisait les billets doux qu'on lui envoyait, et puis les laissait traîner partout; les lisait qui voulait ; mais on n'en était point curieux; ses femmes ne trouvaient :ien d'étrange à tout cela; le mari ne s'en scandalisait point. On eût dit que c'étaient là, pour une femme, des dépendances naturelles du mariage. Madame, chez elle, ne passait pas pour coquette; elle ne l'était point non plus; car elle l'était sans réflexion, sans le savoir; et une femme ne dit point qu'elle est coquette quand elle ne sait pas qu'elle l'est, et qu'elle vit dans sa coquetterie comme on vivrait dans l'état le plus décent et le plus ordinaire.
Telle était notre maîtresse, qui menait ce train de vie tout aussi franchement qu'on boit et qu'on mange; c'était, en un mot, un petit libertinage de la meilleure foi du monde.
Je dis petit libertinage, et c'est dire ce qu'il faut; car, quoiqu'il fût fort franc de sa part et qu'elle n'y réfléchît point, il n'en était pas moins ce que je dis.
Du reste, je n'ai jamais vu une meilleure femme; ses manières ressemblaient à sa physionomie, qui était toute ronde.
Elle était bonne, généreuse, ne se formalisait de rien, familière avec ses domestiques, abrégeant les respects des uns, les révérences des autres; la franchise, avec elle, tenait lieu de politesse. Enfin, c'était un caractère sans façon. A.vec elle on ne faisait point de fautes capitales, il n'y avait point de réprimandes à essuyer; elle aimait mieux qu'une chose allât mal que de se donner la peine de dire qu'on la fît bien. Aimant de tout son cœur la vertu, sans inimitié pour le vice, elle ne blâmait rien, pas même la malice de ceux qu'elle entendait blâmer les autres. Vous ne pouviez manquer de trouver éloge ou grâce auprès d'elle; je ne lui ai jamais vu haïr que le crime, et elle le haïssait peut-être plus fortement que personne. Au demeurant, amie de tout le monde, et surtout de toutes les faiblesses qu'elle pouvait vous connaître.
a Bonjour, mon garçon, me dit-elle quand je l'abordai. Eh bien! comment te trouves-tu à Paris? » Et puis se tournant du côté de ses femmes : « Vraiment, ajouta-t-elle, voilà un paysan de bonne mine.
— Bon! madame, lui répondis-je, je suis le plus mal fait de notre village. — Va, va, me dit-elle, tu ne me parais ni sot ni mal bâti, et je te conseille de rester à Paris; tu y deviendras quelque chose.