PREMIÈRE PARTIE
•i moi, qui paraissais n'avoir tout au plus que deux ou trois ans. Ja chanoine s'enfuit, pendant que, tombée dans la portière, je faisais des cris épouvantables, à demi étouffée sous le corps d'une femme qui avait été blessée, et qui, malgré cela, voulant se sauver, était retombée dans la portière où elle mourut sur moi, et m'écrasait. . Les chevaux ne faisaient aucun mouvement, et je restai dans cet état un bon quart d'heure, toujours criant, et sans pouvoir me débarrasser.
Remarquez qu'entre les personnes qui avaient été tuées, il y avait deux femmes : l'une belle et d'environ vingt ans, et l'autre d'environ quarante; la première fort bien mise, et l'autre habillée comme léserait une femme de chambre.
Si l'une des deux était ma mère, il y avait plus d'apparence que c'était la jeune et la mieux mise, parce qu'on prétend que je lui ressemblais un peu, du moins à ce que disaient ceux qui la virent morte, ei qui me virent aussi, et que j'étais vêtue d'une manière trop distinguée pour n'être que la fille d'une femme de chambre.
J'oubliais à vous dire qu'un laquais, qui était un des cavaliers de la voiture, s'enfuit blessé à travers les champs, et alla tomber de faiblesse à l'entrée d'un village voisin, où il mourut sans dire à qui il appartenait; tout ce qu'on put tirer de lui, un moment avant qu'il expirât, c'est que son maître et sa maîtresse venaient d'être tués : mais cela n'apprenait rien.
Pendant que je criais sous le corps de cette femme morte qui était la plus jeune, cinq ou six officiers qui couraient la poste passèrent, et voyant quelques personnes étendues mortes auprès du carrosse qui ne bougeait, entendant un enfant qui criait dedans, s'arrêtèrent à ce terrible spectacle, ou par la curiosité qu'on a souvent pour les choses qui font une certaine horreur, ou pour voir ce que c'était que cet enfant qui criait et pour lui donner du secours. Ils regardent dans le carrosse, y voient encore un homme tué, et cette femme morte tombée dans la portière, où ils jugeaient bien par mes cris que j'étais aussi.
Quelqu'un d'entre eux, à ce qu'ils ont dit depuis, voulait qu'ils se retirassent; mais un autre, ému de compassion pour moi, les arrêta et, mettant le premier pied à terre, alla ouvrir la portière où j'étais, et les autres le suivirent. Nouvelle horreur qui les frappe : un côté du jrisage de cette dame morte était sur le mien et elle m'avait baignée de son sang. Ils repoussèrent cette dame toute sanglante et me . ^citèrent de dessous elle.
Après cela, il s'agissait de savoir ce qu'on israit de moi et où l'on me mettrait : ils voient de loin un petit village où ils concluent qu'il far.it me porter , et me donnent à un domestique qui me tenait enveloppée dans un manteau.
Leur dessein était de me remettre entre les mains du curé de ce village afin qu'il me cherchât quelqu'un qui voulût bien prendre soin de moi: mais ce curé, chez qui tous les habitants les conduisirent, était allé voir un de ses confrères; il n'y avait chez lui que sa sœur, 5Ue très-pieuse, à qui je fis tant de pitié qu'elle voulut bien me garder
en attendant l'aveu de son frère; il y eut même un prœèe-verbal de
fait sur tout ce que je vous ai dit, et qui fut écrit par une espèce de procureur fisc;il du lieu.
Chaoun de me conducteurs ensuite donna généreusement pour moi quelque argent , qu'on mit dans une bourse dont on chargea la sa HT du curé; après quoi tout le monde s en alla.
C'est de la sœur de ce curé que je tiens tout ce que je viens de vous raconter.
Je suis sûre que vous en frémissez; on ne peut, en entrant dans la vie, éprouver d'infortune plus grande et plus bizarre. Heureusement je n'y étais pas quand il m'arriva; car ce n'est pas y être que de l'éprouver à l'âge de deux ans.
Je ne vous dirai point ce que devint te carrosse, ni ce qu'on fit des voyageurs tués; cela ne me regarde point.
Quelques-uns des voleurs furent pris trois ou quatre jours après, et, pour comble de malheur, on ne trouva, dans les habits des personnes qu'ils avaient assassinées, rien qui pût apprendre à qui j'appartenais. On eut beau recourir au registre qui est toujours chargé du nom des voyageurs, cela ne servit de rien; on sut bien par là qui ils étaient tous, à l'exception de deux personnes, d'une dame et d'un cavalier, dont le nom assez étranger n'instruisit de rien, et peut-être qu'ils n'avaient pas dit le véritable. On vit seulement qu'ils avaient pris cinq places, trois pour eux et une petite fille, et deux autres pour un laquais et une femme de chambre qui avaient été tués aussi.
Par tout cela ma naissance devint impénétrable, et je n'appartins plus qu'à la charité de tout le monde.
L'excès de mon malheur m'attira d'assez grands secours chez le curé où j'étais, et qui consentit, aussi bien que sa sœur, à me garder.
On venait pour me voir de tous les cantons voisins, on voulait savoir quelle physionomie j'avais, elle était devenue un objet de curiosité; on s'imaginait remarquer dans mes traits quelque chose qui sentait mon aventure, on se prenait pour moi d'un goût romanesque. J'étais jolie; j'avais l'air fin; vous ne sauriez croire comme tout cela me servait, combien cela rendait noble et délicat l'attendrissement qu'on sentait pour moi. On n'aurait pas caressé une petite princesse infortunée d'une façon plus digne; c'était presque du respect que la passion que j'inspirais.
Les dames surtout s'intéressaient pour moi au delà de ce que je puis vous dire; c'était à qui d'entre elles me ferait le présent le plus joli, me donnerait l'habit le plus galant.
Le curé, qui, quoique curé de village, avait beaucoup d'esprit et était un homme de très-bonne famille, disait souvent depuis, que dans tout ce que ces dames avaient alors fait pour moi, il ne leur avait jamais entendu prononcer le mot de charité ; c'est que c'était un mot trop dur, et qui blessait la mignardise des sentiments qu'elles avaient.
Aussi quand elles parlaient de moi, elles ne disaient point cette petite fille; c'était toujours celte aimable enfant.
Etait-il question de mes uarants, c'étaient des étrangers, et sans
difficulté é