‹ Œuvres choisiesChapitre 3 sur 31 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

ifficulté de la première condition de leur pays; il n'était pas possible que cela fût autrement, on le savait comme si on l'avait vu : il courait là-dessus un petit raisonnement que chacun d'elles avait grossi de S3 pensée, et qu'ensuite elles croyaient comme si elles ne l'avaient pas fait elles-mêmes.

Mais tout s'use, et les beaux sentiments comme autre chose. Quand mon aventure ne fut plus si fraîche, elle frappa moins l'imagination. L'habitude de me voir dissipa les fantaisies qui me faisaient tant de bien, elle épuisa le plaisir qu'on avait à m'aimer : ce n'avait été qu'un plaisir de passage; et au bout de six mois, cette aimable enfant ne fut plus qu'une pauvre orpheline, à qui on n'épargna pas alors le mot de charité; on disait que j'en méritais beaucoup. Tous les" curés me recommandèrent chez eux, parce que celui chez qui j'étais n'était pas riche; mais la religion de ces dames ne me fut pas si favorable que me l'avait été leur folie, je n'en tirai pas si bon parti, et j'aurais été fort à plaindre sans la tendresse que le curé et sa sœur prirent pour moi.

Cette sœur m'éleva comme si j'avais été son enfant. Je vous ai i dit que son frère et elle étaient de très-bonne famille : on disait qu'ils avaient perdu leur bien par un procès, et que lui, il était venu se réfugier dans cette cure où elle l'avait suivi , car ils s'aimaient beaucoup.

Ordinairement, qui dit nièce ou sœur de curé de village, dit quelque chose de bien grossier et d'approchant d'une paysanne.

Mais cette fille-ci n'était pas de même : c'était une personne pleine de raison et de politesse, qui joignait à cela beaucoup de vertu.

Je me souviens que souvent, en me regardant, les larmes lui coulaient des yeux au souvenir de mon aventure; il est vrai qu'à mon tour je l'aimais comme ma mère. Je vous avouerai aussi que j'avais des grâces, et de petites façons qui n'étaient point d'un enfant ordinaire; j'avais de la douceur et de la gaieté, le geste fin, l'esprit vif, avec un visage qui promettait une belle physionomie; et ce qu'il promettait, il l'a tenu.

Je passe tout le temps démon éducation dans mon bas âge, pendant lequel j'appris à faire je ne sais combien de petites nippes de femme, industrie qui m'a bien servie dans la suite.

J'avais quinze ans plus ou moins (car on pouvait s'y tromper) quand un parent du curé, qui n'avait que sa sœur et lui pour héritiers, leur fit écrire de Paris qu'il était dangereusement malade, et cet homme, qui leur avait souvent donné de ses nouvelles, les priait de se hâter de venir l'un ou l'autre, s'ils voulaient le voir avant qu'il mourût. Le curé aimait trop son devoir de pasteur pour quitter sa cure, et fit partir sa sœur.

Elle n'avait pas d'abord envie de me mener avec elle; mais, deux jours avant son départ, voyant que je m'attristais beaucoup, et que je soupirais : Marianne, me dit-elle, puisque vous craignez tant mon absence, consolez-vous; je veux bien que vous ne me quittiez point, et j'espère que mon frère le voudra bien aussi. Il me vient même actuellement des vues pour vous : j'ai dessein de vous faire entrer chez quelque marchande, car il est temps de songer à devenir quelque

chose; nous vous aiderons toujours pendant que nous vivron.-,, .non frère et moi, sans compter ce que nous pourrons vous laisser après notre morl : mais cela ne suffit pas, non ions vous laisser beat*

coup; le parenl que je vais trouver et dont nous sommes héritiers, ]°. ne le crois pas forl ricin;, et il vous faut choisir un éttll qui puisse contribuer à vous établir. Je vous dis cela parce que vous commencez à. 8tre raisonnable, ma chère Marianne, et je souhaiterais bien, avant de mourir, avoir la consolation de vous voir mariée à quelque honnête homme, ou du moins en situation de l'être avantageusement pour vous : il est bien juste que j'aie ce plaisir -là.

Je me jetai entre ses bras après ce discours, je pleurai et elle pleura : car c'était la meilleure personne que j'aie jamais connue; et de mon côté j'avais le cœur bon , comme je l'ai encore

Le curé entra là-dessus. « Qu'est-ce? dit-il à sa sœur, je crois que Marianne pleure. » Elle lui dit alors ce dont nous parlions, et le dessein qu'elle avait de me mener à Paris avec elle, a Je le veux bien, dit-il; mais si elle y reste, nous ne la verrons donc plus, et cela me fait de la peine, car je l'aime, la pauvre enfant : nous l'avons élevée, je suis bien vieux, et ce sera peut-être pour toujours que je lui dirai adieu. »

Il n'y avait rien de si touchant que cet entretien , comme vous le voyez : je ne répondis point au curé, mais en revanche je me mis à sangloter de toute ma force; cela les attendrit encore davantage, et le bonhomme alors s'approchant de moi : « Marianne, me dit-il, vous partirez avec ma sœur, puisque c'est pour votr« bien et que je dois le préférer à tout. Nous vous avons tenu lieu de vos parents que Dieu n'a pas permis que vous connussiez, non plus que personne de votre famille ; ainsi . ne faites jamais rien sans nous consulter pendant que nous vivons; et si ma sœur vous laisse bien placée à Paris, sans quoi il faut que vous reveniez, écrivez-nous dans toutes les occasions où vous aurez besoin de nos conseils; pour nous, nous ne vous manquerons jamais. »

Je ne vous rapporterai point tout ce qu'il me dit encore avant que nous partissions. J'abrège; car je m'imagine bien que toutes ces minuties de mon bas âge vous ennuient; cela n'est pas fort intéressant, et il me tarde d'en venir à d'autres choses; j'en ai beaucoup à dire, et il faut que je vous aime bien pour m'être mise en train de vous faire une histoire qui sera très-long.ie : je vais barbouiller bien du papier; mais je ne veux pas songer à cela, il ne faut pas seulement que ma paresse le sache : avançons toujours.

Nous partîmes donc, la sœur du curé et moi, et nous voilà à Paris; il fallait presque le traverser tout entier pour arriver chez le parent dont j'ai parlé.

Je ne saurais vous dire ce que je sentis en voyant cette grande ville, et son fracas, et son peuple, et ses rues. C'était pour moi l'empire de la lune : je n'étais plus à moi , je ne me ressouvenais plus de rien ; j'allais, j'ouvrais les yeux, j'étais étonnée, et voilà tout.

Je me retrouvai pourtant dans la longueur du chemin, et alors je jouis de toute ma surprise : je sentis mes mouvements, je fus charmés

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