‹ Œuvres choisiesChapitre 31 sur 31 · A*DE PARTIE · texte numérisé non relu

A*DE PARTIE

duré, dam- .me n'avait jamais fait sa cour qu'à l'aînée, dont

i>"' ,.orieux et tracassier lui en imposait davantage, et qui d'ail-

a avait toujours gouverné la maison.

Mais la société des deux sœurs finissant, cela changeait la thèse, et ii était bien plus doux de passer au service de la cadette dont elle aurait été la maîtresse.

Catherine nous apprit que l'aînée était sortie, et qu'elle devait couher chez une dévote de ses amies, de peur que Dieu ne fût offensé si les deux sœurs se revoyaient dans la conjoncture présente. « Et tant mieux qu'elle soit partie, dit Catherine; nous en souperons de meilleur cœur; n'est-ce pas, mademoiselle? — Assurément, reprit Mlle Habert; ma sœur a fait prudemment, et elle est la maîtresse de ses actions comme je le suis des miennes. »

A cela succédèrent plusieurs petites questions de la part de la caressante cuisinière. « Mais vous avez été bien longtemps à revenir? Avez-vous retenu une maison? Est-elle en beau quartier? Y a-t-il loin d'ici? Serons-nous près des marchés? La cuisine est-elle commode? Aurai-je une chambre? »

Elle obtint d'abord quelques réponses laconiques; j'eus aussi ma paît de ses cajoleries, à quoi je repartais avec ma gaillardise ordinaire, sans lui en apprendre plus que ne faisait Mlle Habert, sur qui je me réglais.

« Nous parlerons de tout cela une autre fois, Catherine, dit celleci pour abréger; je suis trop lasse à présent; faites-moi souper de bonne heure, afin que je me couche. »

Là-dessus elle monta à sa chambre, et j'allai mettre le couvert, pour me soustraire aux importunes interrogations de Catherine, dont je m'attendais bien d'être persécuté quand nous serions ensemble.

Je fus long dans mon service. Mlle Habert était revenue dans la chambre où je mettais le couvert, et je plaisantai avec elle de l'inquiétude de Catherine, <* Si nous la menions avec nous, lui disais-je, nous ne pourrions plus être parents; il n'y aurait plus de monsieur de La Vallée. »

Je l'amusais de pareils discours, pendant qu'elle faisait un petit mémoire des meubles qui lui appartenaient et qu'elle devait emporter de chez sa sœur; car, sur l'éloignement que celle-ci témoignait pour elle en s'absentant de la maison, elle avait dessein, s'il était possible, de coucher le lendemain dans son nouvel appartement.

« Monsieur de La Vallée, me dit-elle en badinant, va demain, le plus matin que tu pourras, me chercher un tapissier pour détendre mon cabinet et ma chambre, et dis-lui qu'il se charge aussi des voitures nécessaires pour emporter tous mes meubles: une journée suffira pour transporter tout, si un veut aller un peu vite.

— Je voudrais que cela fùl déjà t'ait, lui dis- je, tant j'ai haie que nous buvions ensemble; car là-bas il faudra bien que mon assiette soit vis-à-vis la vôtre, attendu qu'un parent prend ses repas avec sa parente; ainsi faites votre compte que dès demain tout sera détalé dès .sept heures du matin. »

Ce qui fut conclu fut exécuté. Mlle Habert soupa. Devenu hardi avec elle, je l'invitai à boire à la santé du cousin le dernier coup que je lui versai, pendant que Catherine, qui de temps en temps montait pour la servir, était allée dans sa cuisine.

La santé du cousin fut bue; il fit raison sur-le-champ: car des qu'elle eut vidé sa tasse, je la remplis d'une rasade de vin pur, et puis : « A votre santé, cousine! » Après quoi je descendis pour souper a mon tour.

Je mangeai beaucoup, mais je mâchai peu pour avoir plus tôt fait; j'aimais mieux courir les risques d'une indigestion que de demeurer longtemps avec Catherine, dont l'inquiète curiosité nie tracassa beaucoup; et, sous le prétexte d'avoir à me lever matin le lendemain, je me retirai vite en la laissant tristement ébahie de tout ce qu'elle voyait, aussi bien que de la précipitation avec laquelle j'avais entassé mes morceaux sans lui avoir répondu que des monosyllabes.

« Mais, Jacob, dis-moi donc ceci ! conte-moi donc cela ! — Ma foi ! dame Catherine, Mlle Habert a loué une maison: je lui ai donné le bras dans les chemins; nous étions allés, nous sommes revenus, voilà tout ce que je sais; bonsoir. » Ah 1 qu'elle m'eût de bon cœur dit des injures! Mais elle espérait encore, et la brutale n'osait faire de bruit.

Il me tarde d'en venir à de plus grands événements; ainsi passons vite à notre nouvelle maison.

Le tapissier est venu le lendemain; nos meubles sont partis; nous avons dîné debout, remettant de manger mieux et plus à notre aise au souper dans notre nouveau gîte. Catherine, convaincue enfin qu'elle ne nous suivra pas, nous a traités à l'avenant de notre indifférence pour elle et comme le méritait la banqueroute que nous lui faisions; elle a disputé la propriété de je ne sais combien de nippes à Mlle Habert et soutenu qu'elles étaient à sa sœur aînée; elle lui a fait mille chicanes; elle m'a voulu battre, moi qui ressemble à ce défunt Baptiste qu'elle m'a dit avoir tant aimé. Mlle Habert a écrit un petit billet qu'elle a laissé sur la table pour sa sœur et par lequel elle l'avertit que dans sept ou huit jours elle viendra pour s'arranger avec elle, et régler quelques petits intérêts qu'elles ont à vider ensemble. Un fiacre est venu nous prendre; nous nous y sommes emballés sans façon, la cousine et moi; et puis, fouette cocher.

Nous voilà à l'autre maison; et c'est d'ici qu'on va voir mes aventures devenir plus nobles et plus importantes, c'est ici que ma fortune commence: serviteur au nom de Jacob, il ne sera plus question que de monsieur de La Vallée; nom que j'ai porté pendant quelque temps, et qui était effectivement celui de mon père; mais à celui-là on en joignait un autre qui servait à le distinguer d'un de ses frères, et c'est sous cet autre nom qu'on me connaît dans le monde; c'est celui-ci qu'd n'est pas nécessaire que je dise et que je ne pris qu'après la mort de Mlle Habert; non pas que je fusse mécontent de l'autre, mais parce que les gens de mon pays s'obstinèrent à ne m'appeler que de ce nom -là.

Noire hôtesse nous reçut comme ses amis les plus intime». La cnamore où devait coucher Mlle Habert était déjà rangée, et j'avais un petit lit de camp tout prêt dans l'endroit qui m'était réservé, et dont j'ai déjà l'ait mention.

]1 ne s'agissait plus que d'avoir de quoi souper; le rôtisseur, qui était à notre porte, nous eût fourni ce qu'il fallait; mais notre obligeante hôtesse, à qui j'avais (lit que nous arriverions le soir même, y avait pourvu, et voulut absolument que nous soupasaiom ehei elle.

Elle nous fît bonne chère et notre appétit y fit honneur.

Mlle Habert commença d'abord par établir ma qualité de cousin,

/ quoi je ripostai sans façon par le nom de cousine; et comme il me

restait encore un petit accent et même quelques expressions de village,

on remédia à cela en disant que j'arrivais de la campagne, et que je

n'étais à Paris que depuis deux ou trois mois.

Jusqu'ici donc mes discours avaient toujours eu une petite tournure champêtre; mais il y avait plus d'un mois que je m'en corrigeais assez bien, quand je voulais y prendre garde: et je n'avais conservé cette tournure avec Mlle Habert que parce qu'elle me réussissait auprès d'elle, et que je lui avais dit tout ce qui m'avait plu à la faveur de ce langage rustique; mais il est certain que je parlais meilleur français quand je voulais. J'avais déjà acquis assez d'usage pour cela, et je crus devoir m'anpliquer à parler mieux qu'à l'ordinaire.

Notre repas fut le plus gai du monde, et j'y fus plus gai que personne.

Ma situation me paraissait assez douce; il y avait grande apparence que Mlle Habert m'aimait; elle était encore assez aimable; elle était riche pour moi , elle jouissait bien de quatre raille livres de rente et au delà; et j'apercevais un avenir très-riant et très -prochain, ce qui devait réjouir l'âme d'un paysan de mon âge, qui, presque au sortir de la charrue, pouvait sauter tout d'un coup au rang honorable de bon bourgeois de Paris; en un mot j'étais à la veille d'avoir pignon sur rue et de vivre de mes rentes, chéri d'une femme que je ne haïssais pas, et que mon cœur payait du moins d'une reconnaissance qui ressemblait si bien à de l'amour, que je ne m'embarrassais pas d'en examiner la différence.

Naturellement j'avais l'humeur gaillarde; on a pu s'en apercevoir dans les récits que j'ai faits de ma vie; et quand à cette humeur naturellement gaillarde il se joint encorede nouveaux motifs de gaillardise, Dieu sait comme on pétille! Aussi faisais-je; mettez avec cela un peu d'esprit, car je n'en manquais pas; assaisonnez le tout d'une physionomie agréable ; n'a-t-on pas de quoi plaire à table avec tous ces agréments-là? N'y remplit-on pas bien sa place?

Sans doute j'y valais quelque chose; car notre hôtesse, qui était amie de la joie ( à la vérité plus capable de la goûter quand elle la trouvait que de la faire naître, car sa conversation était trop diffuse pour être piquante; et à table il ne faut que des mots et point de récits), notre hôtesse donc ne savait quel compliment me faire qui fût digne du plaisir que lui donnait ma compagnie, disait-elle; elle s'at- Marivaux. — i 28

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tendrissait ingénument en me regardant; je lui gagnais )e cœur; elle le disait bonnement, elle ne s'en cachait pas.

Sa fille, qui avait, comme je l'ai dit, dix-sept OU dix-huit an • t ilitnt le cœur était plus discret et plus matois, me regardait du coin de l'œil; et, prenant un extérieur plus dissimulé que modeste, ne témoignait que la moitié du goût qu'elle prenait à ce que je disais.

Mlle Habert, d'une autre part, me paraissait stupéfaite de toute la vivacité que je montrais; je voyais à sa mine qu'elle m'avait cru de l'esprit, mais non pas autant que j'en avais.

Je pris garde en même temps qu'elle augmentait d'estime et de penchant pour moi, mais que cette augmentation de sentiment n'allait pas sans inquiétude.

Les éloges de ma naïve hôtesse l'intriguaient; les regards fins et dérobés que la jeune fille me lançait de côté ne lui échappaient pas. Quand on aime, on a l'œil à tout, et son âme se partageait entre le souci de me voir si aimé et la satisfaction de me voir si aimable.

Je m'en aperçus à merveille, et cet art de lire dans l'esprit des gens et de débrouiller leurs sentiments secrets est un talent que j'ai toujours eu et qui m'a quelquefois bien servi.

Je fus charmé d'abord de voir Mlle Habert dans ces dispositions-la; c'était bon signe pour mes espérances; cela me confirmait son inclination pour moi et devait hâter ses bons desseins, d'autant plus que les regards de la jeune personne et les douceurs que me disait la mère me mettaient comme à l'enchère.

Je redoublai donc d'agréments le plus qu'il me fut possible pour entretenir Mlle Habert dans les alarmes qu'elle en prenait; mais comme il fallait qu'elle eût peur du goût qu'on avait pour moi et non pas de celui qu'elle m'aurait senti pour quelqu'une de ces deux personnes, je me ménageai de façon que je ne devais lui paraître coupable de rien; elle pouvait juger que je n'avais d'autre intention que de me divertir et non pas de plaire, et que, si j'étais aimable, je n'en voulais profiter que dans son cœur et non dans celui d'aucune de ces deux femmes.

Pour preuve de cela j'avais soin de la regarder très-souvent avec des yeux qui demandaient son approbation pour tout ce que je disais; de sorte que j'eus l'art de la rendre contente de moi, de lui laisser ses inquiétudes qui pouvaient m'être utiles, et de continuer de plaire à nos deux hôtesses, à qui je trouvai aussi le secret de persuader qu'elles me plaisaient, afin de les exciter à me plaire à leur tour et de les maintenir dans ce penchant qu'elles marquaient pour moi et dont j'avais besoin pour presser Mlle Habert de s'expliquer. S'il faut tout dire, peut-être aussi voulais-je voir ce qui arriverait de cette aventure et tirer parti de tout; on est bien aise d'avoir, comme on dit, plus d'une corde à son arc.

Mais j'oubliais'une chose, c'est le portrait de la jeune fille, et il est nécessaire que je le fasse.

J'ai dit son âge. Agathe, dans son éducation bourgeoise, avait bien plus d'esprit que sa mère, dont les épanchements de cœur et la naïveté

babillarde lui paraissaient ridicules; ce que je connaissais par certains petits sourires malins qu'elle faisait de temps en temps, et dont la signification passait la mère, qui était trop bonne et trop franche pour être si intelligente.

Agathe n'était pas belle; cependant elle avait beaucoup de délicatesse dans les traits, avec des yeux vifs et pleins de feu, mais d'un l'eu que la petite personne retenait et ne laissait éclater qu'en sournoise; ce qui tout ensemble lui faisait une physionomie piquante, spirituelle et friponne, et de laquelle on se méfiait déjà à cause de ce je ne sais quoi de rusé qui brochait sur le tout, et qui ne la rendait pas bien sûre.

Agathe, à vue de pays, avait du penchant à l'amour; on lui sentait plus de disposition à être amoureuse que tendre, plus d'hypocrisie que de mœurs, plus d'attention pour ce qu'on dirait d'elle que pour ce qu'elle serait dans le fond-, c'était la plus intrépide menteuse que j'aie connue. Je n'ai jamais vu son esprit en défaut sur les expédients; vous l'auriez crue timide; il n'y avait point d'àme plus ferme, plus résolue, point de tôle qui se démontât plus difficilement; il n'y avait personne qui se souciât moins d'avoir fait une faute, de quelque nature qu'elle fût; personne en même temps qui se souciât tant de la couvrir ou de l'excuser; personne qui en craignît moins le reproche quand elle ne pouvait l'éviter; et alors vous parliez à une coupable si tranquille, que sa faute ne vous paraissait plus rien.

Ce ne fut pas sur-le-champ que je démêlai tout ce caractère que je développe ici; je ne le sentis qu'à force de voir Agathe.

11 est certain qu'elle me trouva à son gré aussi bien. que sa mère, à qui je plus beaucoup et qui était une bonne femme dont on pouvait mener le cœur bien loin; ainsi, des deux côtés, je voyais une assez belle carrière ouverte à mes galanteries, si j'en avais voulu tenter le succès.

Mais Mlle Habert était plus sûre que tout cela; elle ne répondait de ses actions à personne, et ses desseins, s'ils m'étaient favorables, n'étaient sujets à aucune contradiction. D'ailleurs je lui devais de la reconnaissance, et c'est là une dette que j'ai toujours bien payée à tout le monde.

Ainsi, malgré la -faveur que j'acquis dès ce jour dans la maison, malgré toutes les apparences qu'il y avait que je serais en état de me faire valoir, je résolus de m'en tenir au cœur le plus prêt et le plus maître de se déterminer.

11 était minuit quand nous sortîmes de table; on conduisit Mlle Habert à sa chambre; et, dans l'espace du peu de chemin qu'il fallait faire pour cela, Agathe trouva plus de dix fois le moment de jouer de la prunelle sur moi d'une manière très-flatteuse et toujours sournoise; à quoi je ne pus m'empêcher de répondre à mon tour, et le tout si rapidement de part et d'autre qu'il n'y avait] que nous qui pussions saisir ces éclairs-là.

Quant à moi, je ne répondais à Agathe, ce me semble, que pour ne pas mortifier son amour-propre; car il est dur de faire le cruel avec de beaux yeux qui cherchent les vôtres.

i.;i mère m'avait pris bous le bras, et ne te lassait point de dite: ■j Allez, vous êtes na plaisant garfon ; on ne s'ennuiera point nv<"

— Je ne l'ai jamais vu si gaillard, répliquait à ce!a J;i d'un ton qui me disait : Vous l'êtes trop.

— Ma foi, mes dames, disais-je, mon humeur est de l'être toujours: mais avec de bon vin, bonne chère ef lionne compagnie, on l'est encore plus qu'à son ordinaire. N'est-il pas vrai, cousine? » ajoutai-je en lui serrant le bras que je tenais aussi.

Ce fut en tenant de pareils discours que nous arrivâmes h l'appartement de Mlle Habert.

« Je crois que je dormirai bien,» dit-elle quand nous y fûmes, affectant une lassitude qu'elle n'avait pas et qu'elle feignait pour engager notre hôtesse à prendre congé d'elle.

Mais notre hôtesse n'était pas expéditive dans ses politesses, et, par abondance d'amitié pour nous, il n'y eut point de petites commodités dans cet appartement qu'elle ne se piquât de nous faire remarquer.

Elle proposa ensuite de me mener à ma chambre; mais je compris à l'air de la cousine que cet excès de civilité n'était pas de son goût, et je la refusai le plus honnêtement qu'il me fut possible.

Enfin nos dames s'en allèrent, chassées par les bâillements de Mlle Habert, qui en fit à la fin de très-vrais, peut-être pour en avoir fait de faux.

Et moi je sortais avec nos hôtesses pour me retirer décemment chez moi, quand la cousine me rappela.

a Monsieur de La Vallée, cria-t-elle, attendez un instant, j'ai une commission à vous donner pour demain. » Et là-dessus je rentrai en souhaitant le bonsoir à la mère et à la fille, honoré moi-même de leurs révérences, et surtout de celle d'Agathe qui ne confondit pas la sienne avec celle de sa mère, qui la fit à part afin que je la distinguasse et que je prisse garde à tout ce qu'elle y mit d'expressif et d'obligeant pour moi.

Quand je fus entré chez Mlle Habert et que nous fûmes seuls, je présumai qu'il allait être question de quelque réflexion chagrine sur nos aventures de table et sur l'avantage que j'avais eu d'y paraître si amusant.

Cependant je me trompai, mais non pas sur les intentions; car ce qu'elle me dit marquait que ce n'était que partie remise.

« Notre joyeux cousin, me dit-elle, j'ai à vous parler; mais il est trop tard et heure indue, ainsi différons la conversation jusqu'à demain. Je me lèverai plus matin qu'à l'ordinaire pour ranger quelques hardes qui sont dans ces paquets, et je vous attendrai entre huit et neuf dans ma chambre, afin de voir quelles mesures nous devons prendre sur mille choses que j'ai dans l'esprit; entendez- vous? N'y manquez pas; car notre hôtesse a tout l'air de venir demain savoir det nouvelles de ma santé, et peut-être de la vôtre; et nous n'aurions pas le temps de nous entretenir si nous ne prévenions pas la fureur de ses politesses. »

Ce petit discours, comme vous voyez, était un prélude d'humeur ja-

iouse ou du moins inquiète; ainsi je ne doutai pas un instant du sujet d'entretien que nous traiterions le lendemain.

Je ne manquai pas au rendez- vous; j'y fus même un peu plus tôt qu'elle ne me l'avait dit, pour lui témoigner une impatience qui ne pouvait que lui être agréable; aussi m'aperçus -je qu'elle m'en sut bon grê.

a Ah! voilà qui est bien, dit-elle en me voyant; vous êtes exact, monsieur de La Vallée. N'avez-vous vu encore aucune de nos hôtesses depuis que vous êtes levé ?

— lion! lui dis-je, je n'ai pas seulement songé si elles étaient au monde. Est-ce que nous avons affaire ensemble? J'avais, ma foi, bien autre chose dans la tête.

— Eli ! qu'est-ce donc qui vous a occupé? reprit-elle. — Notre rendezvous, lui dis-je, que j'ai eu toute la nuit dans la pensée.

— Je n'ai pas laissé que d'y rêver aussi, reprit-elle; car ce que j'ai à te dire, La Vallée, est de conséquence pour moi. — Eh! mardi, ma chère cousine, repartis-je là-dessus, faites donc vite, vous me rendez malade d'inquiétude. Dès que le sujet regarde votre personne, je ne saurais plus durer sans le savoir. Est-ce qu'il y a quelque chose qui vous fait peine?Ya-t-il du remède? N'y en a-t-il paa ? iMe voilà comme un troublé, si vous ne parlez vite.

— Ne t'inquiète pas, me dit-elle; il ne s'agit de rien de fâcheux. — Dame! répondis-je, c'est qu'il faut compter que j'ai un cœur qui n'entend envers vous pas plus de raison qu'un enfant; et ce n'est pas ma faute. Pourquoi m'avez-vous été si bonne? Je n'ai pu y tenir.

— Mais, mon garçon, me dit-elle alors en me regardant avec une attention qui me conjurait d'être vrai, n'exagères-tu pas ton attachement pour moi, et me dis-tu ce que tu penses ? Puis-je te croire ?

— Comment ! repris-je en faisant un pas en arrière, vous doutez de moi, mademoiselle! Pendant que je mettrais ma vie en gage, et une centaine avec, si je les avais, pour acheter la santé de la vôtre et sa continuation, vous doutez de moi ! Hélas! il n'y aura donc plus de joie en moi; car je n'ai vaillant que mon pauvre cœur; et dès que vous ne le connaissez pas, c'est tout comme si je n'avais plus rien; voilà qui est fini. Après toutes les grâces que j'ai reçues d'une maîtresse qui m'a donné sa parenté pour rien, si vous me dites : « M'aimes-tu, cousin? » que je vous dise : « Eh ! pardi oui, cousine; » et que vous repartiez : « Peut-être que non, cousin; » votre parent est donc pis qu'un ours; il n'y a point dans les bois d'animal qui soit son pareil, ni si dénaturé que lui. N'est-ce pas là un beau bijou que vous avez mis dans votre famille? Allez, que Dieu vous le pardonne, mademoiselle: car il n'y a plus de cousine; j'aurais trop de confusion de proférer ce nom-là, après la barbarie que vous me croyez dans l'àmc. Allez, mademoiselle, j'aimerais mieux ne vous avoir jamais ni vue ni aperçue que de m'entendre accuser de la sorte par une personne qui a été l'objet de la première affection que j'aie eue dans le cœur, hormis père et mère que je ne compte pas, parce qu'on est leur race, et que l'amitié qu'on a pour eux n'ôte point la part des autres. Mais j'avais une grande consola-

tion à croire que vous saviez le fond de ma pensée; que le ciel me soit en aide., et à vous aussi ! Hélas! de gaillard que j'étais, rne voilà bien triste! »

Je me ressouviens bien qu'en lui parlant ainsi, je ne sentais rien en moi qui démentit mon discours. J'avoue pourtant que je tâchai d'avoir l'air et le ton touchants, le ton d'un homme qui pleure, et que je voulais orner un peu la vérité; et ce qu'il y a de singulier, c'est que mon intention me gagna tout le premier. Je fis si bien que j'en fus la dupe moi-même, et je n'eus plus qu'à me laisser aller sans m'embarrasser de rien ajouter à ce que je sentais; c'était alors l'affaire du sentiment qui m'avait pris, et qui en sait plus que tout l'art du monde.

Aussi ne manquai -je pas mon coup; je convainquis, je persuadai si bien Mlle Habert, qu'elle me crut jusqu'à en pleurer d'attendrissement, jusqu'à me consoler de la douleur que je témoignais, jusqu'à me demander excuse d'avoir douté.

Je ne m'apaisai pourtant pas d'abord; j'eus le cœur gros encore quelque temps; le sentiment me menait ainsi, et il me menait bien : car lorsqu'on est une fois en train de se plaindre des gens, surtout en fait de tendresse, les reproches ont toujours une certaine durée; et on se plaint encore d'eux, même après leur avoir pardonné; c'est comme un mouvement qu'on a communiqué à quelque chose; il ne cesse pas lout d'un coup, il diminue, et puis il finit.

Mes tendres reproches finirent donc, et je me rendis ensuite à tout ce qu'elle me dit d'obligeant pour m'apaiser.

Rien n'attendrit tant de part et d'autre que ces scènes-là, surtout dans un commencement de passion; cela fait faire h Tamour un progrès infini; il n'y a plus dans le cœur discrétion qui tienne; il dit en un quart d'heure ce que, suivant la bienséance, il n'aurait osé dire qu'en un mois, et le dit sans paraître aller trop vite : c'est que tout lui échappe.

Voilà du moins ce qui arriva alors à Mlle Habert. Je suis persuadé qu'elle n'avait pas dessein de s'avancer tant qu'elle le fit, et qu'elle ne m'eût annoncé ma bonne fortune qu'à plusieurs reprises; mais elle ne fut pas maîtresse d'observer cette économie-là. Son cœur s'épancha ; j'en tirai tout ce qu'il méditait pour moi, et peut-être qu'à son tour elle tira du mien plus de tendresse qu'il n'en avait à lui rendre; car je me trouvai moi-même étonné de l'aimer tant, et je n'y perdis rien, comme on va le voir dans la suite de notre conversation , qu'il est nécessaire que je rapporte parce que c'est celle où Mlle Habert se déclare.

« Mon enfant, me dit-elle, après m'avoir vingt fois répété : Je te crois, voilà qui est fait; mon enfant, me dit- elle donc, je pense qu'à présent tu vois bien de quoi il s'agit. — Hélas! lui dis-je, ma gracieuse parente, il me paraît que je vois quelque chose; mais l'appréhension de m'abuser me rend la vue trouble, et les choses que je vois me confondent à cause de mon petit mérite. Est-ce qu'il se pourrait. Dieu me p3-donne ! que ma personne ne fût pas déplaisante à la vôtre? Est-ce qu'un bonheur cammûcalni-U serait la part d;un pauvre garçon

qui sort du village? Car voilà ce qui m'en semble; et, si j'en étais bien certain, il faudrait donc mourir de joie.

— Oui, Jacob, me répondit-elle alors, puisque tu m'entends, et que cela te fait tant de plaisir, réjouis-t'en en toute sûreté.

— Doucement donc, lui dis-je; car je m'en pâmerai d'aise. Il n'y a qu'une raison qui me chicane à tout ceci, ajoutai-je. — Eh! laquelle? me dit-elle.— C'est, lui repartis-je, que vous me direz : « Tu n'as rien , ni o revenu, ni profit d'amassé; rien à louer, tout à acheter, rien à vena dre; point d'autre gîte que la maison du prochain, ou bien la rue; « pas seulement du pain pour attraper le bout du mois; après cela, mon « petit monsieur, n'ètes-vouspas bien fatigué de vous réjouir tant de ce « (jue je vous aime? Ne faudra-t-il pas encore vous remercier de la peine» « que vous prenez d'en être si ravi? » Voilà , ma précieuse cousine, ce qu'il vous est loisible de répondre au contentement que je témoigne de votre affection; mais Dieu le sait, ma parente, ce n'est point pour l'amour de toutes ces provisions-Là que mon cœur se transporte.

— J'en suis persuadée, me dit-elle, et tu ne penserais pas à m'en assurer si cela n'était pas vrai, mon cher enfant.

— Tenez, cousine, ajoutai-je, je ne songe non plus à pain, à vin, ni à gîte, que s'il n'y avait ni blé, ni vigne, ni logis dans le monde. Je les prendrai pourtant quand ils viendront, mais seulement parce qu'ils seront là. Pour ce qui est de l'argent, j'y rêve comme auMogol; mon cœur n'est pas une marchandise; on ne l'aurait pas quand on m'en offrirait mille écus plus qu'il ne vaut, mais on l'a pour rien quand il y prend goût; et c'est ce qu'il a fait avec vous sans rien demander en retour. Que ce cœur vous plaise ou vous fâche, n'importe; il a pris sa secousse, il est à vous. Je confesse bonnement néanmoins que vous pouvez me faire du bien, parce que vous en avez; mais je ne rêvais pas à cette arithmétique-là quand je me suis rendu à votre mérite, à votre jolie mine, à vos douces façons; et je m'attendais à votre amitié, comme à voir un samedi arriver le dimanche. La mienne est une affaire qui a commencé sur le pont Neuf; de là jusqu'à votre maison, elle a pris vigueur et croissance; sa perfection est venue chez vous, et deux heures après, il n'y avait plus rien à y mettro; en voilà le récit bien véritable.

— Quoi ! me répondit-elle, si tu avais été plus riche et en situation de me dire: «Je vous aime, mademoiselle; tu me l'aurais dit, Jacob? *

— Qui? moi ? m'écriai-je; eh! merci de ma vie! je vous l'aurais dit avant que de parler, tout ainsi que je l'ai fait, ne vous déplaise; et si j'avais été digne que vous m'eussiez envisagé à bon escient, vous auriez bien vu que mes yeux vous disaient des paroles que je n'osais prononcer; jamais ils ne vous ont regardée qu'ils ne vous aient tenu les mêmes discours que je vous tiens; et toujours je vous aime, et quoi encore? je vous aime; je n'avais que ces mots-là dans l'œil. — Eh bien! mon enfant, me répondit-elle en jetant un soupir qui partait d'une abondance de tendresse, tu viens de m'ouvrir ton cœur; il faut que je t'ouvre le mien.

« Quand tu m'as rencontrée, il v avait longtemps que l'humeur dif-

(icile <le ma so>ur m'avait rebutée ûê son commerce; d'un autre côté, je ne savais quel parti prendre, ni à quel genre de vie je devais rne destiner en me séparant d'elle. J'avais quelquefois envie de me mettre en pension; mais cette façon de vivre a ses désagréments : il faut le plus souvent sacrifier ce qu'on veut à ce que veulent les autres, et cela m'en dégoûtait. Je songeais quelquefois au mariage : « Je ne suis pa « core en âge d'y renoncer, me disais-je; je puis apporter un assez beau « bien à celui qui m'épousera; et si je rencontre un bonnéte homme. « un esprit doux, un bon caractère, voilà du repos pour le reste de mes * jours. » Mais cet bonnête homme, où le trouver? Je voyais bien des gens qui jetaient des discours à la dérobée pour m'attirer à eux. Il y en avait de riches; mais ils ne me plaisaient point . les uns étaient d'une profession que je n'aimais pas : j'apprenais que les autres n'avaient point de conduite; celui-ci aimait le vin, celui-là le jeu, un autre les femmes; car il y a si peu de personnes dans le monde qui vivent dans la crainte de Dieu, si peu qui se marient pour remplir les devoirs de leur état! Parmi ceux qui n'avaient point ces vices-là, l'un était un étourdi, l'autre était sombre et mélancolique; et je cherchais quelqu'un d'un caractère ouvert et gai, et qui eût le cœur bon et sensible, qui répondît à la tendresse que j'aurais pour lui. Peu m'importait qu'il fût riche ou pauvre, qu'il eût quelque rang ou qu'il n'en eût pas. Je n'étais pas délicate non plus sur l'origine, pourvu qu'elle fût honnête; c'est-à-dire pourvu qu'elle ne fût qu'obscure, et non pas vile et méprisable; et j'avais raison de penser modestement là-dessus; car je ne suis née moi-même que de parents honorables, et non pas connus. J'attendais donc que la Providence, à qui je remettais le tout, me fît trouver l'homme que je cherchais; et ce fut dans ce temps-là que je te rencontrai sur le pont Neuf. »

Je l'interrompis à cet endroit de son discours.

« Je veux, lui dis-je , acheter une tablette pour écrire l'année, le jour, l'heure et le moment, avec le mois, la semaine, et le temps qu'il faisait, le jour de cette heureuse rencontre.

— La tablette est tout achetée, mon fils, me dit-elle, et je te la donnerai; laisse-moi achever.

« J'étais extrêmement faible quand nous nous rencontrâmes, et il faut aVouer que tu me secourus avec beaucoup de zèle..

* Lorsque, par tes soins, je fus revenue à moi, je te regardai avec beaucoup d'attention, et tu me parus d'une physionomie tout à fait prévenante.

— Grand merci à Dieu qui a permis que je la portasse, m ecriai-je encore à ces mots. — Oui, dit-elle, tu me plus d'abord, et le penchant que j'eus pour toi me parut être si subit et si naturel que je ne pus m'empêcher d'y faire quelque réflexion. « Qu'est-ce que c'est que « ceci? me dis-je; je me sens comme obligée d'aimer ce jeune homme 1 » Là-dessus je me recommandai à Dieu qui dispose de tout, et le priai de vouloir bien dans la suite me manifester sa sainte volonté sur une aventure qui m'étonnait moi-même.

— Eh bien ! cousine, lui dis-je alors, ce jour-là. nos prières Darti-

rent donc l'une quand et quand Pautre ; car, pendant que vous faisie* la vôtre, je fis aussi ma petite oraison à part, u Mon Dieu ! disais-je, « qui avez mené Jacob sur ce pont Neuf, mon Dieu ! que vous seriez « clément envers moi, si vous mettiez dans la fantaisie de cette hona note demoiselle de me garder toute sa vie, ou seulement toute la « mienne, à son aimable service ! »

— Est-il bien possible, me répondit Mlle Habert, que cette idée-là te soit venue, mon garçon ?

— Par ma foi, oui, lui dis-je; et je ne la sentis point venir, je la trouvai tout arrivée.

— Que cela est particulier! reprit-elle. Quoi qu'il en soit, tu m'aidas à revenir chez moi; et, durant le chemin, nous nous entretînmes de la situation. Je te fis plusieurs questions, et je ne saurais t'exprimer combien je fus contente de tes réponses et des mœurs que tu montrais. Je te voyais une simplicité, une candeur qui me charmait, et j'en revenais toujours à ce penchant que je ne pouvais m'empêcher d'avoir pour toi. Toujours je demandais à Dieu qu'il daignât m'éclairer là-dessus et me manifester ce qu'il voulait que cela devînt. «Si sa vo- « lonté est que j'épouse ce garçon-là, disais-je, il arrivera des choses « qui me le prouveront pendant qu'il demeurera chez nous. »

« Et je raisonnais fort bien; Dieu ne m'a pas laissée longtemps dans l'incertitude. Le même jour, cet ecclésiastique de nos amis vint nous voir, et je t'ai dit la querelle que nous eûmes ensemble.

— Ah! ma cousine, la bonne querelle! m'écriai-je, et que ce bon directeur a bien fait d'être si fantasque 1 Comme tout cela s'arrange ! Une rue où l'on se rencontre, une prière d'un côté, une oraison d'un autre, un prêtre qui arrive et qui vous réprimande; votre sœur qui me chasse; vous qui me dites: Arrête; une division entre deux filles pour un garçon que Dieu envoie; que cela est admirable ! Et puis vous me demandez si je vous aime? Eh! mais cela se peut-il autrement? Ne voyez-vous pas bien que mon affection se trouve là par une prophétie divine, et que cela était décidé avant nous? 11 n'y a rien de si visible.

— En vérité, tu dis à merveille, me répondit-elle, et il semble que Dieu te fournisse de quoi achever de me convaincre. Allons, mon fils, je n'en doute pas, tu es celui à qui Dieu veut que je m'attache, tu es l'homme que je cherchais, avec qui je dois vivre, et je me donnerai à toi.

— Et moi, lui dis-je, je m'humilie devant ce bienheureux don, ce béni mariage que je ne mérite point, sinon que c'est Dieu qui vous l'ordonne et que vous êtes trop bonne chrétienne pour aller là-contre. Tout le profit en est à moi, et toute la charité à vous. *

Je m'étais jeté à genoux pour lui parler ainsi, et je lui baisai la main , qu'elle crut dévotement devoir abandonner aux transports de ma reconnaissance.

« Lève-toi, La Vallée; oui, me dit-elle après, oui, je t'épouserai; et comme on ne peut se mettre trop tôt dans l'état où la Providence nous demande, que d'ailleurs, malgré notre parenté établie, on pour-

rait trouver indécent de nous voir loger ensemble, il faut liàt(;r notre mariage.

— Il est matin, répondis-je; en se trémoussant le reste de la journée, en allant et venant, est-ce qu'on ne pourrait pas faire en sorte, avec le notaire et le prêtre, de nous bénir après minuit? Je ne sais pas comment cela se pratique.

— Non, me dit-elle , mon enfant, les choses ne sauraient aller ri vite; il faut d'abord que tu écrives à ton père de t'envoyer son consentement.

— Bon! repartis-je, mon père n'est pas dégoûté; il consentirait, quand il serait mort, tant il serait aise de ma rencontre.

— Je n'en doute pas, dit-elle, mais commence par faire ta lettre ce matin; il nous faudra des témoins, je les veux discrets; mon dessein est de cacher d'abord notre mariage, à cause de ma sœur, et je ne sais qui prendre.

— Prenons notre hôtesse, lui dis-je, et quelqu'un de nos amis; c'es' une bonne femme qui ne dira mot.

— J'y consens, dit-elle, d'autant plus que cela fera cesser toutes ces petites amitiés qu'elle te fit hier, et qu'elle continuerait peut-être encore, aussi bien que sa fille qui est une jeune étourdie assez mal élevée, à ce qu'il m'a paru, et à qui je te prie de battre froid. *

Nous en étions là, quand nous entendîmes du bruit; c'était notre hôtesse, escortée de sa cuisinière qui nous apportait du café.

aËtes-vous levée, ma voisine? s'écria-t-elle à la porte. — Il y a longtemps, dit Mlle Habert, en allant lui ouvrir; entrez, madame. — Ah ! bonjour, lui dit l'autre; comment vous portez-vous? Avez-vous bien reposé? Monsieur de La Vallée, je vous salue. » Je passe tous nos compliments, et la conversation qui se fit en prenant du café.

Quand la cuisinière eut remporté les tasses : « Madame, lui dit Mlle Habèrt, vous me paraissez la meilleure personne du monde, et j'ai une confidence à vous faire sur une chose où j'ai même besoin de voire secours.

— Eh ! mon Dieu, ma chère demoiselle, quel service puis-je vous rendre? répondit l'hôtesse avec une effusion de zèle et de bonté qui était sincère; parlez. Mais non, ajouta-t-elle tout de suite, attendez que j'aille fermer les portes; dès que c'est un secret, il faut que personne ne nous entende. »

Elle se leva, sortit, et puis, du haut de l'escalier, appela sa cuisinière. t> Javote, lui cria-t-elle, si quelqu'un vient me demander, dites que je suis sortie; empêchez aussi qu'on ne monte chez mademoiselle; surtout que ma fille n'y entre pas, parce que nuus avons a parler en secret ensemble, entendez-vous?» Et après ces mesures si discrètement prises contre les importuns, la voilà qui revient à nou9 en fermant portes et verrous, de sorte que, par respect pour la confidence qu'on devait lui faire, elle débuta par avertir toute la maison qu'on devait lui en faire une. Son zèle et sa bonté n'en savaient pas davantage, et c'est assez là le caractère des meilleures gens du monde. Les âmes excessivement bonnes sont yolontiers imprudentes par excès

de bonté môme, et, d'un autre côté, les âmes prudentes sont assez rarement bonnes.

« Eli! madame, lui dit Mlle Habert, vous ne deviez point dire à votre cuisinière que nous avions à nous entretenir en secret; je no voulais point qu'on sût que j'ai quelque chose à vous confier.

— Oh 1 n'importe, dit-elle, ne vous embarrassez pas. Si je n'a\ais pas averti, on serait venu nous troubler; et, n'y eùt-il que ma fille, la précaution était nécessaire. Allons, mademoiselle, voyons de quoi il s'agit; je vous défie de trouver quelqu'un qui vous veuille tant de bien que moi, sans compter que je suis la confidente de tous ceux qui me connaissent; quand on m'a dit un secret, tenez, j'ai la bouche cousue, j'ai perdu la parole. Hier encore, Mme une telle, qui a un mari qui lui mange tout, m'apporta mille francs qu'elle me pria de lui cacher, et qu'il lui mangerait aussi s'il le savait; mais je les lui garde. Ah ! çà, dites. »

Toutes ces preuves de la discrétion de notre bonne hôtesse n'encourageaient point Mlle Habert, mais, après lui avoir promis un secret, il était peut-être encore pis de le lui refuser que de le lui dire; ainsi il fallut parler.

« J'aurai fait en deux mots, dit Mlle Habert, c'est que nous allons nous marier, M. de La Vallée que vous voyez, et moi.

— Ensemble? dit l'hôtesse avec un air de surprise. — Oui, reprit Mlle Habert , je l'épouse.

— Oh, oh! dit-elle, eh bien ! il est jeune, il durera longtemps. Je voudrais en trouver un comme lui, moi, j'en ferais de même. Y a-t-il longtemps que vous vous aimez? — Non, dit Mlle Habert en rougissant. — Eh bien ! c'est encore mieux, mes enfants, vous avez raison; pour faire l'amour, il n'y a rien de tel que d'être mari et femme. Mais n'avez-vous pas vos dispenses? Car vous êtes cousins.

— Nous n'en avons pas besoin, dis-je alors, nous n'étions parents que par prudence, que par honnêteté pour les discours du monde.

— Ah ! ah ! cela est plaisant, dit-elle. Eh ! mais, vous m'apprenez là des choses que je n'aurais jamais devinées. C'est donc de votre noce que vous me priez ?

— Ce n'est pas là tout, dit Mlle Habert, nous voulons tenir notre mariage secret, à cause de ma sœur qui ferait du bruit peut-être.

— Eb '. pourquoi du bruit? A cause de votre âge? reprit notre hôtesse. Eh! pardi, voilà bien de quoi! La semaine passée, n'y eut-il pas un femme de soixante et dix ans pour le moins, qu'on fiança dans notre paroisse avec un cadet de vingt ans? L'âge n'y fait rien que pour ceux et celles qui l'ont; c'est leur affaire.

— Je ne suis pas si âgée, dit Mlle Habert d'un air un peu déconcerté qui ne l'avait pas quittée. — Eh ! pardi non, dit l'hôtesse; vous êtes en Age d'épouser, ou jamais; après tout, on aime ce qu'on aime. 11 se trouve que le futur est jeune; eh bien! vous le prenez jeune. S'il n'a que vingt ans, ce n'est pas votre faute non plus que la sienne. Tant mieux qu'il soit jeune, ma voisine-, il aura de la jeunesse pour vous deux. Dix ans de plus, dix ans de moins ; quand ce serait vingt, quand

ce serait trente, il y a encore quarante par-dessus, »:t l'un n'offense pas plus Dieu que l'autre. Qu'est-ce que vous voulez qu'on 'lise? Que ro-us seriez sa mère? Eh bien ! le pis aller de tout cela, c'est qu'il serait votre fils. Si vous en aviez un, il n'aurait peut-être pas si bonne mine, et il vous aurait déjà coûté davantage •. moquez-vous du caquet des gens, et achevez de me conter votre affaire.

a Vous voulez cacher votre mariage n'est-ce pas? Eh! cela vous sera aisé; car de marmot, il n'y a point à craindre, vous en voilà quitte, et il n'y a que cela qui trahisse ; après ?

— Si vous faites toujours vos réflexions aussi longues sur chaque art::ie, dit alors Mlle Habert excédée de ses discours, je n'aurai pas le temps de vous mettre au fait. A l'égard de l'âge, je suis bien aise de vous dire, madame, que je n'ai pas lieu de craindre tant les caquets, et qu'à quarante-cinq ans que j'ai....

— Quarante-cinq ans! s'écria l'autre en l'interrompant, eh! ce n'est rien que cela; ce n'est que vingt-cinq ans de plus qu'il a; pardi! je vous en croyais cinquante pour le moins; c'est sa mine qui m'a trompée en comparaison de la vôtre. Rien que quarante-cinq ans! ma voisine; oh! votre fils pourra bien vous en donner un autre. Vis-à-vis de nous, il y a une dame qui accoucha le mois passé à quarante-quatre et qui n'y renonce pas à quarante-cinq; et si, son mari en a plus de soixante et douze. Oh! nous voilà bien; vous qui êtes appétissante, et lui qui est jeune : il y aura famille. Eh! dites-moi donc? est-ce un notaire pour le contrat que vous voulez que je vous enseigne? Je vous mènerai tantôt chez le mien, ou bien je vais dire à Javote d'aller le prier de passer ici.

— Eh! non, madame, dit Mlle Habert, ne vous souvenez-vous plus que je veux tenir mon mariage secret? — Ah! oui, à propos, dit-elle; nous irons donc chez lui en cachette. Ah ! çà ! il y a les bans à cette heure?

— C'est relativement à tout cela, lui dis-je alors, que Mlle Habert souhaitait que vous l'aidassiez, soit pour des témoins, soit pour parler aux prêtres de la paroisse.

— Laissez-m'en le soin , dit-elle; c'est après-demain dimanche, il faut faire publier un ban; tantôt nous sortirons pour arranger le tout. Je connais un prêtre qui nous mènera bon train; ne vous inquiétez pas, je lui parlerai ce matin. Je vais m'habiller; sans adieu, voisine. A quarante-cinq ans, appréhender qu'on ne cause d'un mariage ! Eh ! vous n'y songez pas, voisine. Adieu, adieu, ma bonne amie; votre servante, monsieur de La Vallée. A propos, vous me parlâtes hier d'une ^.usinière; vous en aurez une tantôt. Javote me l'a dit, elle est allée ce matin l'avertir de venir; elle est de sa connaissance , elles sont toutes deux du même pays; ce sont des Champenoises, et moi aussi; c'est déjà trois, et cela fera quatre avec vous; car je vous crois de Champagne, n'est-ce pas ? ajouta-t-elle en riant. — Non, c'est moi, lui disje ; vous vous êtes méprise, madame. — Eh bienl oui, dit-elle, je savais bien qu'il y en avait un de vous deux du pays, n'importe qui. Bonjour, jusqu'au revoir. »

Quand elle fut partie : a Voilà une sotte femme, me dit Mlle Habert, avec son âge, et sa mère, et son fils; je suis bien fAchée de lui avoir déclaré nos affaires. Jacob, si je suis aussi vieille à tes yeux que je le suis aux siens, je ne te conseille pas de m'épouser.

— Eh! ne voyez-vous pas, lui dis-je, que c'est un peu par rancune? Tenez, entre nous, ma parente, je crois, si vous me laissiez là, qu'elle me prendrait en cas que je le voulusse, et je ne le voudrais pas; il n'y a point de femme qui me fût quelque chose après vous. Mais attendez, jo m'en vais vous montrer votre vieillesse; et je courus, en disant ces mots, détacher un petit miroir qui était accroché à la tapisserie. Tenez, lui dis-je, regardez vos quarante-cinq ans, pour voir s'ils ne ressemblent pas à trente, et gageons qu'ils en approchent plus que vous ne dites.

— Non, mon cher enfant, reprit-elle; j'ai l'Age que je viens de dire, et il est vrai que presque personne ne me les donne. Ce n'est pas que je me vante d'être fraîche ou jolie, quoiqu'il n'ait tenu qu'à moi d'être bien cajolée; mais je n'ai jamais pris garde à ce qu'on m'a dit làdessus. »

Nous n'eûmes pas le temps d'en dire davantage; car Agathe arriva.

« Hélas! mademoiselle, dit-elie en entrant à Mlle Habert, vous me prenez donc pour une causeuse, puisque vous n'avez pas voulu que je susse ce que vous avez confié à ma mère? Elle assure qu'elle s'en va pour vous chez son notaire, et puis de là à la paroisse. Est-ce pour un mariage? »»

A ce mot de mariage, Mlle Habert rougit sans savoir que répondre. « C'est pour un contrat, dis-je en prenant la parole, et il faut même à cause de cela que j'écrive tout à l'heure une lettre qui presse. » Ce que je dis à dessein afin que la petite fille nous laissât en repos; car je sentais que sa présence pesait à Mlle Habert, qui ne pouvait revenir de la surprise où la jetait la conduite étourdie de la mère.

Sur-le-champ je cherchai du papier et me mis en effet à écrire à mon père; Mlle Habert faisait semblant de me dicter tout bas ce que j'écrivais; de façon qu'Agathe sortit.

Tout indiscrète qu'était la mère, elle nous servit pourtant à merveille. En un mot, toutes les mesures furent prises; nous eûmes le surlendemain un ban de publié. I.'apr's-midi du même jour nous allâmes chez le notaire, où le contrat fut dressé; Mlle Habert m'y donna tout ce qu'elle avait pour en jouir pendant ma vie. Le consentement de mon père arriva quatre jours âpres; et nous étions à la veille de nos noces secrètes, quand, pour je ne sais quoi dont je ne me ressouviens plus, nous fûmes obligés d'aller parler à ce prêtre de la connaissance de notre hôtesse. C'était lui qui devait nous marier le lendemain, c'est-à-dire pendant la nuit, et qui s'était même chargé d'une quantité de petits détails par considération pour notre hôtesse, à qui il avait quelque obligation.

Ce fut Mlle Habert qui donna le soir à souper à celle-ci, à sa fille et à quatre témoins. On était convenu qu'on sortirait de table à onze heures, que la mère et la fille se retireraient dans leur appartement,

qu'on laisserait coucher Agathe; et qu'à deux heures après minuit. nous partirions, notre hôtesse, les quatre témoins ses amis, Mlle Hahert et moi, pour aller à l'église.

Nous nous rendîmes donc sur les six heures du soir à la paroi»-'!. où devait se trouver cet ecclésiastique à qui nous avions à parler; il était averti que nous viendrions, mais il n'avait pu nous attendre; et un de ses confrères nous dit, de sa part, qu'il se rendrait dans une heure ou deux chez notre hôtesse.

Nous nous en retournâmes, et nous étions prêts à nous mettre à table, quand on nous annonça l'ecclésiastique en question, qu'on ne nous avait pas nommé, et à qui on n'avait pas dit notre nom non plus.

Il entre; figurez-vous notre étonnement, quand , au lieu d'un homme que nous pensions ne pas connaître, nous vîmes ce directeur qui, chez Mlles Habert, avait décidé pour ma sortie de chez elles!

Ma prétendue fit un cri en le voyant, cri assez imprudent; mais ce sont de ces mouvements qui vont plus vite que la réflexion. Moi, j'étais en train de lui tirer une révérence que je laissai à moitié faite; il avait la bouche ouverte pour parler, et il demeura sans mot dire. Notre hôtesse marchait à lui, et elle s'arrêta avec des yeux stupéfaits de nous voir tous immobiles; un des témoins, ami de l'hôtesse, qui s'était avancé vers l'ecclésiastique pour l'embrasser, était resté les bras tendus; et nous composions tous le spectacle le plus singulier du monde : c'était autant de statues à peindre.

Notre silence dura bien deux minutes. A la fin, le directeur le rompit; et s'adressant à l'hôtesse : « Madame, lui dit-il, est-ce que les personnes en question ne sont pas ici? (Car il ne s'imagina pas que nous fussions les sujets de sa mission présente, c'est-à-dire, ceux qu'il devait marier cinq ou six heures après.) — Eh! pardi, réponJit-elle, les voilà toutes deux , Mlle Habert et M. de La Vallée. »

A peine put-il le croire, et effectivement il était fort singulier que ce fût nous. C'était de ces nouvelles qu'on peut apprendre, et dont on ne se doute point.

« Quoi! dit-il après avoir, un instant ou deux, promené ses regtrds étonnés sur nous, vous nommez ce jeune homme monsieur de La Vallée, et c'est lui qui épouse cette nuit Mlle Habert?

— Lui-même, répondit l'hôtesse; je n'en sache point d'autre, et apparemment que mademoiselle n'en épouse pas deux. »

Ma future ni moi nous ne répondions rien ; je tenais mon chapeau à la main de l'air le plus dégagé qu'il m'était possible; je souriais même en regardant le directeur pendant qu'il interrogeait notre hôtesse; mais je ne souriais que par contenance, et non pas tout de bon, et je suis persuadé que ma façon dégagée n'empêchait pas que je n'eusse l'air assez sot. Il faudrait avoir un furieux fond d'effronterie pour tenir bon contre de certaines choses, et je n'étais né que hardi, et point effronté.

A l'égard de ma future, sa contenance était d'avoir les yeux baissés, avec une mine qu'il serait assez difficile de définir. 11 y avait de tout, du chagrin, de la confusion, de la timidité, qui venaient d'un resta

de respect dévot pour ce directeur; et, sur le tout, un air pensif comme d'une personne qui a envie dédire : <* Je me moque de cela, » mais qui est encore trop étourdie pour être si résolue.

Cet ecclésiastique, après avoir jeté les yeux sur nous : « Madame, dit-il en s'adressant à notre hôtesse, cette affaire-ci mérite un peu de réflexion; voulez-vous bien que je vous dise un mot en particulier? Passons un moment chez vous, je vous prie; notre entretien ne sera que d'un instant.

— Oui-da, monsieur, répondit-elle, charmée de se trouver de toute manière un personnage si important dans l'aventure; mademoiselle, ne vous impatientez pas, cria-t-elle à Mlle Hahert en partant; monsieur dit que nous aurons bientôt fait. »

Là-dessus elle prend un flambeau, sort avec l'ecclésiastique, et nous laisse, ma future, ceux qui devaient nous servir de témoins et qui ne témoignèrent rien, Agathe, à qui on avait tout caché, et moi, dans la chambre.

« Monsieur de La Vallée, me dit alors un de nos témoins, qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que M. Doucin (parlant du prêtre) vous connaît? — Oui, lui dis-je; nous nous sommes rencontrés chez mademoiselle.

— Ah ! ah! vous vous mariez donc? dit Agathe à son tour. — Eh ! mais, pas encore, comme vous voyez, » répondis-je.

Et jusque-là, pas un mot de la part de Mlle Habert; mais, pendant son silence, sa confusion se passait; l'amour reprenait le dessus, et la déharrassait de tous ces petits mouvements qui l'avaient d'abord déconcertée. * Et il n'en sera ni plus ni moins, dit-elle en s'asseyant courageusement.

— Savez-vous, lui dit un de nos témoins, l'ami de l'hôtesse, ce que M. Doucin va dire à Mme d'Alain? (C'était le nom de notre hôtesse.)

— Oui, monsieur, lui répondit-elle ; je m'en doute, mais je ne m'en soucie guère.

— C'est un fort honnête homme, un saint homme que M. Doucin, au moins, dit la malicieuse Agathe; c'est le confesseur de ma tante.

— Eh bien 1 mademoiselle, je le connais mieux que vous, dit ma future; mais il n'est pas question de sa sainteté: on le canonisera s'il est saint. Qu'est-ce que cela fait ici?

— Oh! ce que j'en dis, reprit la petite friponne, n'est que pour montrer l'estime que nous avons pour lui ; car, du reste, je n'en parle pas, cène sont point mes affaires. Je suis fâchée de ce qu'il ne se comporte pas à votre fantaisie; mais il faut croire que c'est apparemment pour votre bien: car il est si prudent ! »

Aces mots, la mère rentra, a Vous revenez sans M. Doucin! dit notre témoin; je pensais qu'il souperail avec nous.

— Oui, souper! répondit Mme d'Alain; vraiment, il est bien question de celai Allons, allons, il n'y aura point de mariage cette nuit non plus; et s'il n'y en a point du tout, ce sera encore mieux. Soupons, puisque nous y voilà. C'est un bon cœur que ce M. Doucin, et vous lui avez bien obligation, mademoiselle! dit-elle à ma future; on ne

saurait croire combien il vous aime toutes deux, votre bonne sœur et vous. Le pauvffl homme! Il s'en va presque- la larme à l'œil, et j'ai pleuré moi-même en le quittant; je ne fais que d'essuyer mes yeux. Quelle nouvelle pour cette sœur! Mon Dieu! qu'est-ce que c'est qui nous !

— A qui en avez-vou3 donc, madame, avec vos exclamations? lu dit Mlle Habert. — Oh ! rien, reprit-elle; mais me voilà bien ébaubit. . Passe pour se quitter toutes deux; on n'est pas obligé de vivre ensemble, et vous serez aussi bien ici; mais se marier en cachette! Et puis ce pont Neuf où l'on se rencontre; un mari sur le pont Neuf! Vous qui êtes si pieuse, si raisonnable, qui êtes de famille, qui êtes riche ! Oh! pour cela, vous n'y songez pas; je n'en veux pas dire davantage; car on m'a recommande de ne vous parler qu'en secret; c'est une affaire qu'il ne faut pas que tout le monde sache. — Et que vous apprenez pourtant à tout le monde, lui répondit Mlle Habert d'un ton de dépit.

— Non. non, reprit la discrète d'Alain, je ne parle que de rencontre sur le pont Neuf, et personne ne sait ce que c'est; demandez plutôt à ma fille, et à monsieur, ajouta-t-elle en monirant notre témoin, s'ils y comprennent quelque chose? Il n'y a que vous et ce garçon qui était avec vous, qui m'entendiez.

— Oh ! pour moi, je n'y entends rien, dit Agathe, sinon que c'est sur le pont Neuf que s'est faite la connaissance de M. de La Vallée et vous; voilà tout.

— Encore n'y a-t-il que six jours, reprit la mère, et c'est de quoi je ne dis mot. — Six jours! s'écria le témoin. — Oui, six jours, mon voisin; mais n'en parlons plus, car aussi bien vous ne saurez rien de moi; il est inutile de m'interroger : il suffit que nous en causions, Mlle Habert et moi. Mettons-nous à table, et que M. de La Vallée s'y mette aussi, puisque M. de La Vallée y a. Ce n'est pas que je méprise personne assurément; il est bon garçon et de bonne mine, et il n'y a point de bien que je ne lui souhaite; s'il n'est pas encore un monsieur, peut-être qu'il le sera un jour: aujourd'hui serviteur, demain maître; il y en a bien d'autres que lui qui ont été aux gages des gens, et puis qui ont eu des gens à leurs gages.

— M. de. La Vallée aux gages des gens! s'écria Agathe. — Taisezvous, petite fille, lui dit la mère; de quoi vous mêlez-vous?

— Etait-ce aux gages de mademoiselle qui est présente? dit alors notre témoin. — Eh! qu'importe? répondit -elle; laissons tout cela, mon compère; à bon entendeur, salut. C'est aujourd'hui M. de La Vallée, on vous le donne pour cela; prenez-le de même, et mangeons.

— Comme vous voudrez, reprit-il; mais c'est qu'on aime à être avec les gens de sa sorte; au surplus, je ferai comme vous, commère : on ne saurait faillir en vous imitant. »

Ce petit dialogue, au reste, alla si vite, qu'à peine eûmes-nous le temps de nous reconnaître, Mlle Habert et moi; chaque détail nous assommait, et le temps se passe à rougir en pareille occasion. Imaginezvous ce que c'est que de voir toute notre histoire racontée, article par

article, par cette fermais qui ne devait en parler qu'à Mlle Uabert; qui se tue de dire : « Je ne dirai mot, » et qui conte tout, en disant toujours qu'elle na contera rien.

Pour moi, j'en fus terrassé; je restai muet, rien ne me vint, et ma future n'y sut que se mettre à pieurer en se renversant dans le fauteuil ou elle tHait assise.

Je me remis pourtant au discours que tint notre témoin quand il dit qu'on aimait à être avec les gens de sa sorte.

Cet honnôte convive n'avait pas une mine fort imposante, malgré un habit de drap neuf qu'il avait pris; malgré une cravate bien blanche, bien longue, bien empesée et bien roide, avec une perruque toute neuve aussi, qu'on voyait que sa tête portait avec respect, et dont elle était était plus eipbarrassée que couverte, parce qu'apparemment elle n'y était pas encore familiarisée et que cette perruque n'avait peut-être servi que deux ou trois dimanches.

Le bonhomme, épicier du coin, comme je le sus après, s'était mis dans cet équipage-là pour honorer notre mariage et la fonction de témoin qu'il y devait faire. Je ne dis lien de ses manchettes, qui avaient leur gravité particulière; je n'en vis jamais de si droites.

« Elit mais vous, monsieur, qui parlez des gens de votre sorte, lui dis-je, de quelle sorte êtes-vous donc? Le cœur me dit que je vous vaux bien, hormis que j'ai mes cheveux, et vous ceux des autres. — Ahl oui, dit-il, nous nous valons bien, l'un pour demander à boire, et l'autre pour en apporter; mais ne bougez, je n'ai point de soif, ftonsoir, madame d'Alain; je vous souhaite une bonne nuit, mademoiselle. » Et puis voilà notre témoin sorti.

PIN DU PHKMISh VOLLMi .

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