PREMIÈRE PARTIE
avait un d'une délicatesse d'assaisonnement que je n'ai jamais rencontrée ailleurs. Si l'on mangeait au ciel, je ne voudrais pas y être mieux servi; Mahomet de ce repas-là aurait pu faire une des joies de son paradis.
Nos dames ne mangeaient point de bouilli ; il ne faisait que paraître sur la table, et puis on Votait pour le donner aux pauvres.
Catherine à son tour s'en passait, disait-elle, par charité pour eux*, et je consentis sur-le-champ à devenir aussi charitable qu'elle. Rien n'est tel que le bon exemple.
Je sus depuis que mon devancier n'avait pas eu comme moi part à l'aumône, parce qu'il était trop libertin pour mériter de la faire et pour être réduit au rôt et au ragoût.
Je ne sais pas au reste comment nos deux sœurs faisaient en mangeant; mais assurément c'était jouer des gobelets que de manger ainsi.
Jamais elles n'avaient d'appétit, du moins on ne voyait point celui qu'elles avaient; il escamotait les morceaux; ils disparaissaient, sans qu'il parût presque y toucher.
On voyait ces dames se servir négligemment de lnurs fourchettes; à peine avaient-elles la force d'ouvrir la bouche ; elles jetaient des regards indifférents sur ce bon vivre. « Je n'ai point de goût aujourd'hui... — Ni moi non plus ...—Je trouve tout fade.... — Et moi tout trop salé. »
Ces discours-là me jetaient de la poudre aux yeux; de manière que je croyais voir les créatures les plus dégoûtées du monde; et cependant le résultat de toutes leurs façons était que les plats se trouvaient si considérablement diminués quand on desservait, que je ne savais d'abord comment ajuster tout cela.
Mais je vis à la fin de quoi j'avais été dupe : c'était de ces airs de dégoût que marquaient nos maîtresses et qui m'avaient caché la sourde activité de leurs dents.
Le plus plaisant, c'est qu'elles s'imaginaient elles-mêmes être de très-petites, de très-sobres mangeuses. Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent gourmandes; qu'il faut se nourrir pour vivre, et non pas vivre pour manger; que, malgré cette maxime raisonnable et chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient trouvé le secret de la gloutonnerie; et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour les viandes, c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient, qu'elles se persuadaient être sobres en se conservant le plaisir de ne pas l'être; c'était à la faveur de cette singerie que leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.
Il faut avouer que le diable est bien fin , mais aussi que nous sommes bien sots.
Le dessert fut à l'avenant du repas : confitures sèches et liquides; et sur le tout de petites liqueurs, pour aider la digestion et pour ravigoter ce goût si mortifié.
Après quoi, Mlle Habert l'aînée disait à la cadette : « Allons, ma sœur, remercions Dieu. — Cela es tbien juste, » répondait l'autre avec
k\k LE PAYSAN PARVENU.
une plénitude de reconnaissance qu'alors elle aurait assurément eu tort dn disputer à Dieu.
a Cela est bien juste, » disait-elle donc; et puis les deux sœurs, se levant de leurs sièges avec un recueillement qui était delà meilleure foi du monde et qu'elles croyaient aussi méritoire que légitime, joignaient posément les mains pour faire une prière commune, ou elles se répondaient par versets l'une à l'autre avec des tons que le sentiment de leur bien-être rendait extrêmement pathétiques.
Ensuite on ôtait le couvert; elles se laissaient aller dans un fauteuil, dont la mollesse et la profondeur invitaient au repos; et là on s'entretenait de quelques réflexions qu'on avait faites d'après de saintes lectures, ou bien d'un sermon du jour ou de la veille, dont elles trouvaient le sujet admirablement convenable pou» monsieur ou pour madame une telle.
Ce sermon-là n'était fait que pour eux; l'avarice, l'amour du monde, l'orgueil et d'autres imperfections y avaient été si bien débattus !
« Mais, disait l'une, comment peut-on assister à la sainte parole de Dieu, et n'en pas revenir avec dessein de se corriger? Ma sœur, com prenez-vous quelque chose à cela ?
« Mme une telle, qui pendant le carême est venue assidûment au sermon, comment l'entend-elle? Je lui vois toujours le même air de coquetterie; et à propos de coquetterie, mon Dieu ! que je fus scandalisée l'autre jour de la manière indécente dont Melle *** était vêtue ! Peut-on venir à l'église en cet état-là? Je vous dirai qu'elle me donna une distraction dont je demande pardon à Dieu, et qui m'empêcha de dire mes prières. En vérité, cela est effroyable !
— Vous avez raison, ma sœur, répondait l'autre; mais quand je vois de pareilles choses, je baisse les yeux; et la colère que j'en ai fait que je refuse de les voir, et que je loue Dieu de la grâce qu'il m'a faite de m'avoir du moins préservée de ces péchés-là, en le priant de tout mon cœur de vouloir bien éclairer de sa grâce les personnes qui les commettent. »
Vous me direz : « Comment avez-vous su ces entretiens, où le prochain essuyait la digestion de ces dames? ■
C'était en ôtant la table, en rangeant dans la chambre où elles étaient.
Mlle Habert la cadette, après que j'eus desservi, m'appela comme je m'en allais dîner; et, me parlant assez bas, à cause d'un léger assoupissement qui commençait à clore les yeux de sa sœur, me dit «* que vous verrez dans la deuxième partie de cette histoire.
J'ai dit dans la première partie de ma vie que Mlle Habert la cadette m'appela pendant que sa sœur 6'endormait.
a Mon fils, me dit-elle, nous vous retenons; j'y ai fait consentir in& sœur et je lui ai répondu de votre sagesse; car je crois que votre physionomie et vos discours ne m'ont point trompée; ils m'ont donné de l'amitié pour vous et j'espère que vous la mériterez. Vous serez avec Catherine, qui est bonne et vertueuse fille, et qui m'a paru aussi vous voir de bon œil; elle vous dira de quoi nous sommes convenues pour vous. Je pense que vous aurez lieu d'être content, et peut-être dans la suite le serez-vous encore davantage; c'est moi qui vous en assure. Allez, mon fils, allez dîner; soyez toujours aussi honnête garçon que vous le paraissez ; comptez que je vous estime et que je n'oublierai point avec quel bon cœur vous m'avez secourue ce matin dans ma faiblesse. »
lly a des choses dont on ne peut rendre ni l'esprit ni la manière; et je ne saurais donner une idée bien complète, ni de tout ce que signifiait le discours de Mlle Habert, ni de l'air dont elle me le tint. Ce qu'il y a de sûr, c'est que son visage, ses yeux, son ton, disaient encore plus que ses paroles, ou du moins ajoutaient beaucoup au sens naturel de ses termes, et je crus remarquer une bonté, une douceur affectueuse, une prévenance pour moi, qui auraient pu n'y pas être, et qui me surprirent en me rendant curieux de ce qu'elles voulaient dire.
Mais, en attendant, je la remerciai presque dans le même goût, et lui répondis avec une abondance de cœur qui aurait mérité correction si mes remarques n'avaient pas été justes; et apparemment elles 1 étaient, puisque ma façon de répondre ne déplut point. Vous verrez dans la suite où cela nous conduira.
Je faisais ma révérence à Mlle Habert pour descendre dans ma cuisine, quand un ecclésiastique entra dans la chambre.
C'était le directeur ordinaire de ces dames; je dis ordinaire, parce qu'elles étaient amies de plusieurs autres ecclésiastiques qui leur rendaient visite et avec qui, par surcroît, elles s'entretenaient aussi des affaires de leur conscience.
Pour celui-ci, il en avait la direction en chef; c'était l'arbitre de leur conduite.
Encore une fois, que tout ce que je dis là ne scandalise personne et n'induise pas à penser que je raille indirectement l'usage où l'on est de donner sa conscience à gouverner à ce qu'on appelle des directeurs et de les consulter sur toutes ses actions.
Cet usage est sans doute louable et saint en lui-même ; c'est bien fait de le suivre, quand on le suit comme il faut, et ce n'est pas de cela que je badine; mais il y a des minuties dont les directeurs ne devraient pas se mêler aussi sérieusement qu'ils le font, et je ris de ceux qui portent leur direction jusque-là.
il 6 LE PAYSAN PARVENU.
Ce directeur-ci était un assez petit homme, mais bien fait dans sa taille un peu ronde; il avait le teint frais, d'une fraîcheur rep l'œil vif, mais de cette vivacité qui n'a rien d'étourdi ni d'ardent.
N'avez-vous jamais vu de ces visages qui annoncent dans ceux qui les ont je ne sais quoi d'accommodant, d'indulgent et de consolant pour les autres, et qui sont comme les garants d'une âme rempLc île douceur et de charité ?
C'était là positivement la mine de notre directeur.
Du reste, imaginez-vous de courts cheveux dont l'un ne passe pas Fautre, qui siéent on ne peut mieux et qui se relèvent en demi-boucles autour des joues par un tour qu'ils prennent naturellement, lequel ne doit rien au soin de celui qui les porte ; joignez à cela des lèvres assez vermeilles, avec de belles dents qui ne sont belles et blanches à leur tour que parce qu'elles se trouvent heureusement ainsi sans qu'on y touche.
Tels étaient les agréments, soi-disant innocents, de cet ecclésiastique, qui dans ses habits n'avait pas oublié que la religion même veut qu'on observe sur soi une propreté modeste, afin de ne choquer les yeux de personne. Il excédait seulement un peu cette propreté de devoir; mais il est bien difficile d'en trouver le point juste; de sorte qae notre ecclésiastique, contre son intention sans doute, avait été jusqu'à l'ajustement.
Mlle Habert l'aînée, qui s'était assoupie, devina plus son arrivée qu'elle ne l'entendit; car il ne fit pas grand bruit en entrant; mais une dévote en pareil cas a l'ouïe bien subtile.
Celle-ci se réveilla sur-le-champ en souriant de la bonne fortune qui lui venait en dormant; j'entends une bonne fortune toute spirituelle.
Cet ecclésiastique, pour qui j'étais un visage nouveau, me regarda avec assez d'attention.
« Est-ce là votre domestique, mesdames? leur dit-il. — Oui, monsieur; c'est un garçon que nous avons d'aujourd'hui, répondit l'aînée; et c'est un service qu'il a rendu à ma sœur qui en est cause. »
Là-dessus elle se mit à lui conter ce qui m'était arrivé avec sa cadette, et moi je jugeai à propos de sortir pendant l'histoire.
Quand je fus au milieu de l'escalier, songeant aux regards que ce directeur avait jetés sur moi, il me prit envie de savoir ce qu'il en dirait. Catherine m'attendait pourtant dans sa cuisine; mais n'importe, je remontai doucement l'escalier. J'avais fermé la porte de la chambre, et j'en approchai mon oreille le plus près qu'ii me fut possible.
Mon aventure avec Mlle Habeit la cadette fut bientôt racontée: de temps en temps je regardais à travers la serrure; et de la manière dont le directeur était placé, je voyais son visage en plein, aussi bien que celui de la sœur cadette.
Je remarquai qu'il écoutait le récit qu'on lui faisait d'un maintien troid, pensif, et tirant sur l'austère.
Ce n'était plus cette physionomie si douce, si indulgente qu'il avait quand il était entré dans la chambre; il ne faisait pas encore la mine:
mais je devinais qu'il allait la faire et que mon aventure allait devenir un cas de conscience.
Quand il eut tout entendu , il baissa les yeux en homme qui va porter un jugement de conséquence et donner le résultat d'une réflexion profonde.
Et puis : « Vous avez été bien vite, mesdames, » dit-il en les regardant toutes deux avec des yeux qui rendaient le cas grave et important, et qui disposaient m«s maîtresses à le voir presque traiter de crime.
A ces premiers mots qui ne me surprirent point, car je ne m'attendais pas à mieux, la sœur cadette rougit, prit un air embarrassé, mais à travers lequel on voyait du mécontentement.
« Vous avez été bien vite, reprit-il encore une fois. — Eh ! quel mal peut-il- y avoir la dedans, reprit cette cadette d un ton à demi timide et révolté, si c'est un honnête garçon, comme il y a lieu de le penser? Il a besoin de condition, je le trouve en chemin, il me rend un service, '.1 me reconduit ici; il nous manque un domestique et nous le prenons; quelle offense peut-il y avoir là contre Dieu ? J'ai cru faire, au contraire, une action de cbarité et de reconnaissance.
— Nous le savons bien, ma sœur, répondit l'aînée; mais n'importe; puisque monsieur, qui est plus éclairé que nous, n'approuve pas ce que nous avons fait, il faut se rendre. A vous dire la vérité, tantôt, quand vous m'avez parlé de garder ce jeune homme, il me semble que j'y ai senti quelque répugnance; j'ai eu un pressentiment que ce ne serait pas l'avis de monsieur, et Dieu sait que j'ai remis le tout à sa décision. »
Ce discours ne persuadait pas la cadette, qui n'y répondait que par des mines qui disaient toujours : « Je n'y vois point de mal. »
Le directeur avait laissé parler l'aînée sans l'interrompre, et semblait même un peu piqué de l'obstination de l'autre.
Prenant pourtant un air tranquille et bénin : « Ma chère demoiselle, écoutez-moi, dit-il à cette cadette. Vous savez avec quelle affection particulière je vous donne mes conseils à toutes deux »
Ces dernières paroles, à toutes deux, furent partagées de façon que la cadette en avait pour le moins les trois quarts et demi pour elle, et ce ne fut même que par réflexion subite qu'il en donna le reste à l'aînée; car, dans son premier mouvement, l'homme saint n'avait point du tout songé à elle.
« Vraiment, dit l'aînée, qui sentit cette inégalité de partage, et l'oubli qu'on avait d'abord fait d'elle; vraiment, monsieur, nous savons bien que vous nous considérez toutes deux l'une autant que l'autre, et que votre piété n'admet point de préférence, comme cela est juste. »
Le ton de ce discours fut un peu aigre, quoique prononcé en riant, de peur qu'on n'y vît de la jalousie.
a Hélas! ma sœur, reprit la cadette un peu vivement, je ne l'entends pas autrement non plus; et quand même monsieur serait plus attaché à vous qu'à moi, je n'y trouverais rien à redire; il vous ren-
drait justice; il connaît le fond de votre âme et les graees que Dieu vous (ait, et vous êtes assurément bien plus digne de son attention que moi.
— Mes chères sœurs, leur répondit là-dessus cet ecclésiastique qui ▼oyait que ce petit débat venait par sa faute, ne vous troublez point; vous m'ôtes égales devant Dieu parce que vous l'aimez également t deux; et si mes soins avaient à se fixer plus sur l'une que sur l'autre, ce serait en faveur de celle que je verrais marcher le plus lentement dans la voie de son salut; sa faiblesse m'y attacherait davantage, parce qu'elle aurait plus besoin de secours; mais, grâce au ciel, vous marchez toutes deux du même pas; aucune de vous ne reste en arrière, et ce n'est pas cela dont il s'agit. Nous parlons du jeune homme que vous avez retenu (cette jeunesse lui tenait au cœur): vous n'y voyez point de mal, j'en suis persuadé; mais daignez m'entendre. »
Là il fit une petite pause comme pour se recueillir.
Et puis continuant : « Dieu, par sa bonté, ajouta-t-il, permet souvent que ceux qui nous conduisent aient des lumières qu'il nous refuse ; et c'est afin de nous montrer qu'il ne faut pas nous en croire, et que nous nous égarerions si nous n'étions pas dociles.
a De quelle conséquence est-il, me dites- vous, d'avoir retenu ce garçon qui paraît sage? D'une très-sérieuse conséquence.
«Premièrement, c'est avoir agi contre la prudence humaine-, car enfin, vous ne le connaissez que de l'avoir rencontré dans la rue. Sa physionomie vous paraît bonne, et je le veux: chacun a ses yeux làdessus, et les miens ne lui sont pas tout à fait aussi favorables; mais je vous passe cet article. Eh bien ! depuis quand, sur la seule physionomie, fie-t-on son bien et sa vie à des inconnus? Quand je dis son bien et sa vie, je n'exagère pas à votre égard. Vous n'êtes que trois filles toutes seules dans une maison; que ne risquez-vous pas si cette physionomie vous trompe, si vous avez affaire à un aventurier, comme cela peut arriver? Qui vous a répondu de ses mœurs, de sa religion, de son caractère ? Un fripon ne peut-il pas avoir la mine d'un honnête homme? A Dieu ne plaise que je le soupçonne de l'être, un fripon; la charité veut qu'on pense à son avantage; mais la charité ne doit pas aller jusqu'à l'imprudence, et c'en est une que de s'y fier comme vous faites.
— Ah! ma sœur, ce que monsieur dit est sensé! s'écria l'aînée à cet endroit. Effectivement ce garçon a d'abord quelque chose qui prévient; mais monsieur a raison pourtant, à présent que j'y songe; il a un je ne sais quoi dans le regard qui a pensé m'arrêter, moi qui vous parle.
— Encore un mot, ajouta l'ecclésiastique en l'interrompant; vous approuvez ce que j'ai dit et ce n'est pourtant rien en comparaison de <Je ce que j'ai à vous dire.
« Ce garçon, est dans la première jeunesse, il a l'air hardi et dissipé; vous n'êtes pas encore dans un âge à l'abri de .a censure; ne craignez-vous point les mauvaises pensées qui peuvent venir là-dessus à ceux qui le verront chez vous? Ne savez-vous pas que les hommes se scandalisent aisément, et que c'est un malheur terrible que d m-
duire son prochain au moindre scandale? Ce n'est point moi qui vous le dis, c'est l'Evangile. D'ailleurs, mes chères sœurs (car il faut tout dire) , nous-mêmes ne sommes-nous pas faibles ? Que faisons-nous dans la vie, que combattre incessamment contre nous, que tomber, qut, nous relever? Je dis dans les moindres petites choses; et cela ne doitil pas nous faire trembler? Ah! croyez-moi, n'allons point, dans l'affaire de notre salut, chercher de nouvelles difficultés à vaincre; ne nous exposons point à de nouveaux sujets de faiblesse. Cet homme-ci est trop jeune ; vous vivriez avec lui, vous le verriez presque atout UMinent; la racine du péché est toujours en nous, et je me défie déjà (je suis obligé de vous le dire en conscience), je me défie déjà de la bonne opinion que vous avez de lui , de cette affection obstinée que vous avez déjà prise pour lui; elle est innocente, le sera-t-elle toujours? Encore une fois, je m'en méfie. J'ai vu Mlle Habert, ajouta-t-il en regardant la sœur cadette, n'être pas contente des sentiments que j'ai d'abord marqués là-dessus; d'où vient cet entêtement dans son sens, cet éloignement pour mes idées, elle que je n'ai jamais vue résister un instant aux conseils que ma conscience m'a dictés pour la sûreté de la sienne? Je n'aime point cette disposition d'esprit-là, elle m'est suspecte: on dirait que c'est un piège que le démon lui tend; et, dans cette occurrence, je suis obligé de vous exhorter à renvoyer ce jeune homme, dont la mine, au surplus, ne me revient point autant qu'à vous; et je me charge de vous donner un domestique de ma main. C'est un peu d'embarras pour moi, mais Dieu m'inspire de le prendre; et je vous conjure, en son nom, de vous laisser conduire. Mêle promettez- vous?
— Pour moi, monsieur, dit l'aînée avec un entier abandon à ses volontés, je vous réponds que vous êtes le maître, et vous verrez quelle est ma soumission; car, dès cet instant, je m'engage à n'exiger aucun service du jeune homme en question et je ne doute pas que ma sœur ne m'imite.
— En vérité, reprit la cadette avec un visage presque enflammé de colère, je ne sais comment prendre tout ce que j'entends. Voilà déjà ma sœur liguée contre moi! la voilà charmée du tort imaginaire qu'on me donne! et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle est de cette façon-là à mon égard, puisqu'il faut le dire, et que la façon dont on me parle m'y force. Elle ne doute pas, dit-elle, que je ne me conforme à sa conduite; eh! je n'ai jamais fait autre chose depuis que nous vivons ensemble; il a toujours fallu plier sous elle pour avoir la paix. Diei. sait, sans reproche, combien de fois je lui ai sacrifié ma volonté, qui n'avait pourtant point d'autre défaut que de n'être pas la sienne! et franchement . je commence à me lasser de cette sujétion que je ne lui dois point Oui, ma sœur; vous ferez de ce que je vous dis l'usaga qu'il vous plaira; mais vous avez l'humeur haute, et c'est cette humeur-là dont il serait à propos que monsieur s'alarmât pour vous, et non pas de l'action que j'ai faite en amenant ici un pauvre garçon à qui j'ai peut-être obligation de la vie, et qu'on veut que j'en récompense en le chassant après que nous lui avons toutes deux donné pa-
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rôle de le garder. Monsieur m'objecte qu'il n'a point de répondant; mais ce jeune homme m'a dit qu'il en trouverait, si nous en voulions: ainsi cette objection tombe. Quant à moi, à qui il a rendu un si grand service, je ne lui dirai point de s'en aller, ma sœur; je ne saurais.
— Kh bien ! ma sœur, reprit l'aînée, je me charge, si vous me le permettez, de le congédier pour vous sans que vous vous en mêliez; avec promesse, de ma part, de réparer mes hauteurs passées par une condescendance entière pour vos avis, quoique vous ne soyez que ma cadette. Si vous aviez eu la charité de m'avertir de mes défauts, je m'en serais peut-être corrigée avec l'aide de Dieu et. des prières de monsieur, qui ne m'a pourtant jamais reprise de cette hauteur dont vous parlez; mais comme vous avez plus d'esprit qu'une autre, plus de pénétration, vous ne saunez vous être trompée, et je suis bien heureuse que vous aperceviez en moi ce qui est échappé à la prudence de monsieur même.
— Je ne suis pas venu ici, dit alors l'ecclésiastique en se levant d'un air dépité, pour semer la zizanie entre vous, mademoiselle; et, dès que je laisse subsister les défauts de mademoiselle votre sœur, que je ne suis pas assez éclairé pour les voir, que d'ailleurs mes avis sur votre conduite ne vous paraissent pas justes, je conclus que je vous suis inutile, et qu'il faut que je me retire.
— Comment! monsieur, vous retirer! s'écria l'aînée; ah! monsieur, mon salut m'est encore plus cher que ma sœur, et je sens bien qu'il n'y a qu'avec un aussi saint homme que vous que je le puis faire. Vous retirer, mon Dieu! non, monsieur; c'est d'avec ma sœur qu'il faut que je me retire. Nous pouvons vivre séparément l'une de l'autre; elle n'a que faire de moi, ni moi d'elle; qu'elle reste, je lui cède cette maison-ci, et je vais de ce pas m'en chercher une autre où j'espère de votre piété que vous voudrez bien me continuer les visites que vous nous rendiez ici. Eh! juste ciel! où en sommes-nous? »
L'ecclésiastique ne répondit rien à ce dévot et tendre emportement qu'on marquait en sa faveur. Ne conserver que l'aînée, c'élait perdre beaucoup. 11 me sembla qu'il était extrêmement embarrassé; et comme la scène menaçait de devenir bruyante par les larmes que l'atnée commençait à répandre et par les éclats de voix dont elle remplissait la chambre, je quittai mon poste et descendis vite dans la cuisine, où il y avait près d'un quart d'heure que Catherine m'attendait pour dîner.
Je n'ai que faire, je pense, d'expliquer pourquoi le directeur opinait sans quartier pour ma sortie. Il leur avait dit dans son sermon quil était indécent que je demeurasse avec elles; mais je crois qu'il aurait passé là-dessus, qu'il n'y aurait pas même songé sans un autre motif que voici : c'est qu'il voyait la sœur cadette obstinée à me garder; cela pouvait signifier qu'elle avait du goût pour moi; ce goût pour moi aurait pu }a. dégoûter d'être dévote, et puis d'être soumise; adieu l'autorité du directeur, et on aime a gouverner les gens. 11 y a bien de la douceur à les voir obéissants et attachés; à être leur roi, pour ainsi dire, et un roi souvent d'autant plus chéri, qu'il est inflexible et rigoureux.
SECONDE PARTTE. 421
Après cela, j'étais un gros garçon de bonne mine, et peut-être savnit-il que Mlle Habert n'avait point d'antipathie pour les beaux garçons: car enfin un directeur sait bien des choses. Retournons à notre cuisine.
« Vous avez été bien longtemps à venir, me dit Catherine qui m'y attendait en (liant, et en faisant chauffer notre potage. De quoi parliez vous donc tous si haut dans la chambre? J'ai entendu quelqu'un qui criait comme un aigle. Eh! tenez, écoutez le beau tintamarre qu'elles font encore. Est-ce que nos demoiselles se querellent?
— Ma foi! madame Catherine, je n'en sais rien, luidis-je; mais elles ne peuvent pas se quereller, car ce serait offenser Dieu; et elles ne sont pas capables de cela.
— Oh! que si, reprit-elle. Ce sont les meilleures filles du monde, cela vit comme des saintes; mais c'est justement à cause de leur sainteté qu'elles sont mutines entre elles deux; cela fait qu'il ne se passe point de jour qu'elles ne se chamaillent sur le bien, sur le mal, à cause de l'amour de Dieu qui les rend scrupuleuses, et quelquefois j'en ai ma part aussi, moi; mais je me moque de cela, je vous les rembarre qu'il n'y manque rien; je hausse le coude et puis je m'en vais, et Dieu pardessus tout! allons, mangeons; ce sera autant de fait. »
Ce que le directeur avait dit de moi ne m'avait pas ôté l'appétit. « En arrive ce qui pourra, disais-je en moi-même; mettons toujours ce dîner à l'abri du naufrage. »
Là-dessus, je doublais les morceaux, et j'entamais la cuisse d'un excellent lapereau, quand le bruit d'en haut redoubla jusqu'à dégénérer en charivari.
a A qui diantre en ont-elles donc? dit Catherine, la bouche pleine. On dirait qu'elles s'égorgent. »
Le bruit continua, a 11 faut que j'y monte dit-elle; je gage que c'est quelque cas de conscience qui leur tourne le cerveau. — Bon! luidis-je, un cas de conscience! Est-ce qu'il n'y a pas un casuiste avec elles? 11 peut bien mettre le holà; il doit savoir la Bible et l'Évangile par cœur.— Eh! oui, me dit-elle en se levant; mais cette Bible et cet Évangile ne répondent pas à toutes les fantaisies musquées des gens, et nos bonnes maîtresses en ont je ne sais combien de celles-là; attendezmoi en mangeant; je vais voir ce que c'est. » Elle monta.
Pour moi, je suivis ses ordres à la lettre, et je continuai de dîner comme elle me l'avait recommandé , d'autant plus que j'étais bien aise, comme je l'ai déjà dit, de me munir toujours d'un bon repas,, dans l'incertitude où j'étais de tout ce qui pourrait m'arriver de tout ce tapage.
Cependant Catherine ne revenait point, et j'avais achevé de dîner; j'entendais quelquefois sa voix primer sur celle des autres; elle était reconnaissante par un ton brusque et décisif. Le bruit continuait et même augmentait.
Je regardais mon paquet que j'avais porté le même jour dans cette maison et qui était resté dans un coin de la cuisine, a J'ai bien la mine de te reporter, disais-je en moi-même, et j'ai bien peur que ceci n'ar-
rête tout court les bons gages qu'on m'a promis et qui courent de et malin. »
(/étaient là les pensées dont je m'entretenais quand il ne ■emMa que le tintamarre baissait.
Un moment après, la porte de la chambre s'ouvrit et quelqu'un descendit l'escalier. Je me mis à l'entrée <l<' la cuisine pour voir qui sortait; c'était notre directeur.
Il avait l'air d'un homme dont l'Ame est en peine; il descendait d'un pas mal assuré.
Je voulus repousser la porte de la cuisine pour m'énargner le coup de chapeau qu'il aurait fallu lui donner en me montrant; mais je n'y gagnai rien, car il la rouvrit et entra.
« Mon garçon, me dit-il en rappelant à lui toutes les ressources de son art, je veux dire de ces tons dévots et pathétiques qui font sentir que c'est un homme de bien qui vous parle; mon garçon, vous êtes ici la cause d'un grand trouble. —Moi, monsieur! lui répondis-je. Eh! je ne dis mot; je n'ai pas prononcé quatre paroles là-haut depuis que je suis dans la maison.
— N'importe, mon enfant, repartit-il; je ne vous dis pas que ce soit vous qui fassiez le trouble, mais c'est vous qui en êtes le sujet; et Di<ju ne vous demande pas ici puisque vous en bannissez la paix sans y contribuer que de votre présence.
a Une de ces demoiselles vous souffre volontiers, mais l'autre ne veut point de vous; ainsi vous mettez la division entre elles; et ces filles pieuses qui, avant que vous entriez ici, ne disputaient que de douceur, de complaisance et d'humilité l'une avec l'autre, les voilà qui vont se séparer pour l'amour de vous; vous êtes la pierre de scandale pour elles; vous devez vous regarder comme l'instrument du démon ; c'est de vous qu'il se sert pour les désunir, pour leur enlever la paix dans laquelle elles vivaient en s'édifiant réciproquement, A mon égard, j'en ai le cœur saisi; et je vous déclare, de la part de Dieu, qu'il vous arrivera quelque grand malheur, si vous ne prenez votre parti. Je suis bien aise de vous avoir rencontré en m'en, allant; car, si j'en juge par votre physionomie, vous êtes un garçon sage et de bonnes mœurs, et vous ne résisterez pas aux conseils que je vous donne pour votre bien et pour celui de tout le monde ici. — Moi, monsieur, un garçon de bonnes mœurs! lui dis-je après l'avoir écouté d'un air distrait et peu touché de son exhortation; vous dites que vous voyez à ma physionomie que je suis sage; non, monsieur, vous vous méprenez, vous ne songez pas à ce que vous dites. Je vous soutiens que vous ne voyez point cela sur ma mine; au contraire, vous me trouvez l'air d'un fripon qui n'aura pas les mains engourdies pour emporter l'argent d'une maison. 11 ne faut pas se fier à moi : je pourrais fort bien couper, la gorge aux gens pour avoir leur bourse; voilà ce qui vous en semble.
— Eh! qui est-ce qui vous dit cela, mon. enfant? me répondit-il en rougissant. — Oh ! repris-je, je parle d'après un habile homme qui m'a bien envisagé; Dieu lui inspire que je ne vaux rien. Vous faites 1«
discret; mais je sais bien votre pensée. Cet honnête homme a dit aussi que je suis trop jeune, et que, si ces demoiselles me gardaient, cela ferait venir de mauvaises pensées aux voisins. Sans compter que le diable est un éveillé qui pourrait bien tenter mes maîtresses de moi; car je suis un vaurien de bonne mine. N'est-ce pas, monsieur le directeur?— Je ne sais ce que cela signifie, me dit-il en baissant les yeux. — Oh! que si, lui répondis-je. Ne trouvez-vous pas encore que MHeHabert la cadette m'affectionne déjà trop à cause du service que je lui ai rendu? Il y a peut-être un péché là-dessous qui veut prendre racine, voyez-vous! Il n'y a rien à craindre pour l'aînée; elle est bien obéis santé, celle-là. Je pourrais rester s'il n'y avait qu'elle; ma mine ne la dérange point, car elle veut bien qu'on me chasse; mais cette cadette fait l'opiniâtre, c'est mauvais signe; elle nie voudrait trop de bien, et il faut qu'elle n'ait de l'amitié qu'envers son directeur, pour le salut de sa conscience et pour le contentement de la vôtre. Prenez-y garde pourtant: car, à propos de conscience, sans la bonté de la vôtre, la paix de Dieu serait encore ici; vous le savez bien, monsieur le directeur.
— Qn'est-ce que c'est donc que ce langage? dit-il alors. —Tant y a, lui répondis-je, que Dieu ne veut pas qu'on chercha midi à quatorze heures. Rêvez à cela; quand vous prêchiez ces demoiselles, je n'étais pas loin de la chaire. Pour ce qui est de moi, je n'y entends point finesse, je ne saurais gagner ma vie à gouverner les filles, je ne suis pas si aisé, et je la gagne à faire le tracas des maisons; que chacun dans son métier aille aussi droit que moi. Il m'est avis que celui que vous exercez est encore plus casuel que le mien, et je ne suis pas aussi friand de ma condition que vous l'êtes de la vôtre. Je ne ferai jamais donner congé à personne, de peur d'avoir le mien. »
Notre homme, àce discours, me tourna le dos sans me répondre, et se retira.
Il y a de petites vérités contre lesquelles on n'est point en garde. Sa confusion ne lui donna pas le temps d'ajuster sa réplique, et le plus court était de se sauver.
a Cependant Catherine ne revenait point, et je fus bien encore un quart d'heure à l'attendre; enfin elle descendit, et je la vis entrer en evant les mains au ciel, et en s'écriant : « Eh! mon Dieu ! qu'est-ce que c'est que tout cela?
— Quoi! lui dis-je, madame Catherine, s'est-on battu là-haut? Quelqu'un est-il mort? — C'est notre ménage qui se meurt, mon pauvre garçon, me dit-elle; le voilà qui s'en va.
— Eh! qu'est-ce qui l'a tué? lui dis-je.— Hélas! reprit-elle, c'est le scrupule qui s'est mis après, par le moyen d'une prédication de monsieur le directeur. 11 y a longtemps que j'ai dit que cet homme-là lanternait trop après les consciences.
— Mais encore, de quoi s'agit-il? lui dis-je. — Que tout est chu, re* prit-elle, et que nos demoiselles ne peuvent plus gagner le ciel ensemole; conclusion que c'est une affaire faite; notre demoiselle la cadette va louer une autre maison, et elle m'a dit que tu l'attendes Dour aller
424 le paysan parvenu.
avec elle-, vous n'avez qu'à m'attend re ions deux. Cette aînée e t une pie-grièche; moi j'ai la tête trop près du bonnet: j prêtrei
n'ont pu me guérir de cela, car je suis Picarde; cela vient du terroir, et comme deux têtes ne valent rien dans une maison, il faudra que j'aille porter la mienne avec la cadette qui n'en a point. »
A peine Catherine achevait-elle ce discours, que cette cadette parut.
« Mon enfant, me dit-elle en entrant, ma sœur ne veut pas que vous restiez ici; mais moi, je vous garde; elle et l'ecclésiastique qui sort. viennent de me dire là-dessus des choses qui m'y engagent, et vous rofîterez de l'imprudence choquante avec laquelle on m'a parlé. C'est moi qui vous ai produit ici, je vous ai d'ailleurs obligation; ainsi vous me suivrez. Je vais de ce pas chercher un appartement; venez m'aider à marcher, car je ne suis pas encore trop forte.
— Allons, mademoiselle, lui dis-je; il n'y a que vous qui êtes ma maîtresse ici, et vous serez contente de mon service assurément.
— Mademoiselle, dit alors Catherine, nous ne nous quitterons pas non plus, entendez-vous? Je vous ferai ailleurs d'aussi bonnes fricassées qu'ici. Que notre aînée s'accommode; je commençais à en être bien lasse; ce n'est jamais fini avec elle; tantôt il y a trop de ci, tantôt il y a trop de ça; pardi! allez, sans vous il y aurait longtemps que j'aurais planté là sa cuisine; mais vous êtes douce, on est chrétienne, on prend patience, et puis je vous aime.
— Je vous remercie de ce sentiment-là, dit Mlle Habert, et nous verrons comment nous ferons quand j'aurai arrêté une maison. J'ai beaucoup de meubles ici, je n'en puis sortir que dans deux ou trois jours, et nous aurons le temps de nous ajuster. Allons, Jacob, partons. » C'était le nom que j'avais pris, et dont cette demoiselle se souvint alors.
Sa réponse, à ce qu'il me parut, déconcerta un peu dame Catherine; et, toute prompte qu'elle était ordinairement à la repartie, elle 'ven trouva point alors et demeura muette.
Pour moi, je vis très-bien que Mlle Habert n'avait pas dessein qu'elle fût des nôtres; et, à dire la vérité, il n'y avait pas grande perte; car, quoiqu'elle bredouillât plus de prières en un jour qu'il n'en eût fallu pour un mois si elles avaient été conditionnées de l'attention nécessaire, ce devait être ordinairement la plus revêche et la plus brutale créature dont on pût se servir. Quand elle vous disait une douceur, c'était du ton dont les autres querellent.
Mais laissons -la bouder de la réponse que Mlle Habert lui avait faite.
Nous partîmes, cette dernière et moi; elle me prit sous le bra?, et de ma vie je n'ai aidé quelqu'un à marcher d'aussi bon cœur que je le fis alors. Le procédé de cette bonne demoiselle m'avait gagné. Y at-'l rien de si doux que d'être sûr de l'amitié de quelqu'un ? J'étais sûr de la sienne, absolument sûr; et même cette amitié, dont je ne doutais pas, je ne saurais dire comment je la comprenais. Mais dans mon esprit je la faisais d'une espèce très-flatteuse; elle me touchait plus que n'aurait dû faire une bienveillance ordinaire. Je lui trouvais des
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agréments que la bienveillance n'a pas, et j'en témoignai ma reconnaissance d'une manière assez particulière à mon tour; car il s'y mêlait quelque chose de caressant.
Quand cette demoiselle me regardait, je prenais garde à moi, j'ajustais mes yeux ; tous mes regards étaient presque autant de compliments, et cependant je n'aurais pu moi-même rendre aucune raison de tout cela; car ce n'était que par instinct que j'en agissais ainsi, et l'instinct ne débrouille rien.
Nous étions déjà à cinquante pas de la maison et nous n'avions pas encore dit une parole, mais nous marchions de bon cœur. Je la soutenais avec joie, et le soutien lui faisait plaisir; voilà du moins ce que je sentais, et je ne me trompais pas.
Pendant que nous avancions sans parler, ce qui venait, je crois, de ne savoir par où commencer pour entamer la conversation, j'aperçus un écriteau qui annonçait à peu près ce qu'il fallait d'appartements à Mlle Habert, et je saisis ce prétexte pour rompre un silence dont, suivant toute apparence, nous étions tous deux embarrassés.
« Mademoiselle, lui dis-je, voulez- vous voir ce que c'est que cette maison-ci? — Non, mon enfant, me répondit-elle; je serais trop voisine de ma sœur; allons plus loin, voyons dans un autre quartier.
— Eh! mon Dieu, repris-je, mademoiselle, comment est-ce donc que cette sœur a fait pour se brouiller avec vous, vous qui êtes si douce? Car on vous aimerait, quand on serait Turc. Moi, par exemple, qui ne vous ai vue que d'aujourd'hui , je n'ai jamais eu le cœur si content.
— Tout de bon, Jacob? me dit-elle. — Oh! pardi, mademoiselle, lui dis-je, cela est aisé à connaître ; il n'y a qu'à me voir. — Tant mieux, me dit-elle, et tu fais bien; car tu m'as plus d'obligation que tu ne penses.
— Tant mieux aussi, lui dis-je; car il n'y a rien qui fasse tant de plaisir que d'avoir obligation aux personnes qui vous ont gagné l'âme.
— Eh bien! me dit-elle, apprends, Jacob, que je ne me sépare d'avec ma sœur qu'à cause de toi. Je te le répète encore; tu m'as secourue tantôt avec tant d'empressement, que j'en ai été sérieusement touchée.
— Quel bonheur pour moi ! repris-je avec un geste qui me fit un peu serrer le bras que je lui tenais. Dieu soit loué d'avoir adressé mon chemin sur le pont Neuf! Pour ce qui est du secours que je vous ai donné, il n'y a pas tant à se récrier, mademoiselle: car qui est-ce qui pourrait *oir une personne comme vous se trouver mal, sans en être en peine? J'en ai été tout en frayeur. Tenez, ma maîtresse, je vous demande pardon de mes paroles; mais il y a des gens doués d'une mine qui rend tous les passants leurs bons amis; et de ces mines-là, votre mère, de sa grâce, vous en a donné une.
— Tu t'expliques plaisamment, me dit-elle, mais si naïvement que tu plais. Dis-moi, Jacob, que font tes parents à la campagne? — Hélas ! mademoiselle, lui dis-je, ils ne sont pas riches; mais pour honorables, oh! c'est la crème de notre paroisse; il n'y a pas à dire non. Pour ce oui est de la profession, mon père est le -vigneron et le fermier du
seigneur de notre village. Mais je dis mal, je ne sais [«lus ce qu'il est; il n'y a plus ni vignes ni ferme; car notre seigneur est mort, el de son logis de Paris que je sors. Pour ce qui est de mes autres parents, ce n'est pas du fretin non plus; on les appelle monsitui dame, hors une tante que j'ai, qui ne s'appelle que mademoiselle, faute d'avoir été mariée au chirurgien de notre pays qui ne put achever la noce à cause qu'il mourut; et par dépit de celte mort BU tant" s'est mise à être maîtresse d'école de notre village; on la salua, il faut voir! Outre cela, j'ai deux oncles dont l'un est curé, qui a toujours de bon vin chez lui, et l'autre a pensé l'être plus de trois fois; mais il va toujours son train de vicaire, en attendant mieux. Le tabellion de chez nous est aussi notre cousin pour le moins, et même on dit par le pays que nous avons eu une grand'mère qui était la fille d'un gentilhomme ; il est vrai, pour n'en pas mentir, que c'était du côté gauche ; mais le côté droit n'en est pas loin ; on arrive en ce monde du côté qu'on peut, et c'est toujours de la noblesse à gauche. Au reste, ce sont tous de braves gens, et voilà au juste tout le compte de la parenté, sinon que j'oublie un petit marmot de cousin qui ne fait encore rien que d'être au maillot.
— Eh bienl reprit Mlle Habert, on peut appeler cela une bonne famille de campagne, et il y a bien des gens qui font figure dans le monde et qui n'ont pas une si honnête origine. Nous autres, par exemple, nous en avons une comme la vôtre, et je ne m'en tiens pas déshonorée. Notre père était le fils d'un gros fermier dans la Beauce qui lui laissa de quoi faire un grand négoce, et nous sommes restées, ma •œur et moi, fort à notre aise.
— Cela se connaît fort bien, lui dis-je, au bon ménage que vous tenez, mademoiselle, et j'en suis ravi pour l'amour de vous qui mériteriez d'avoir toutes les métairies de la ville et des faubourgs de Paris; mais cela me fait songer que c'est grand dommage que vous ne laissiez personne de votre race; il y a tant de mauvaise graine dans le monde, que c'est péché de n'en pas porter de bonne quand on le peut; l'une raccommode l'autre, et les galants ne vous auraient non plus manqué que l'eau à la rivière.
— Peut-être bien, me dit-elle en riant; mais il n'est plus temps; ils me manqueraient aujourd'hui, mon pauvre Jacob.
— Ils vous manqueraient! m'écriai-je ; oh ! que nenni, mademoiselle; il faudrait donc pour cet effet que vous missiez un crêpe sur votre visage ; car tant qu'on le verra, c'est du miel qui fera venir les mouches Jerni de ma vie ! qui est-ce qui ne voudrait pas marier sa mine avec la vôtre, quand même ce ne serait pas par-devant notaire? Si j'étais aussi bien le fils d'un père qui eût été l'enfant d'un gros fermier de la Beauce, et qui eût pu faire le négoce, ah! pardi nous verrions un peu si :e minois-là passerait son chemin sans avoir affaire à mm. »
Mlle Habert ne répondait à mes discours qu'en riant presque de toute sa force, et c'était d'un rire qui venait moins de mes plaisanteries que des éloges qu'elles contenaient. On voyait que son cœur savait bon gré au mien de ses dispositions.
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Plus elle riait, plus je poursuivais. Petit à petit mes discours augmentaient de force; d'obligeants, ils étaient déjà devenus flatteurs, et puis quelque chose de plus vif encore, et puis ils s'approchaient du tendre, et puis, ma foi! c'était de l'amour, au mot près que je n'aventurai point, parce que je le trouvais trop gros à prononcer; mais je lui en donnai bien la valeur, et de reste.
fille ne faisait pas semblant d'y prendre garde, et laissait tout pas bf sous prétexte du plaisir innocent, qu'elle prenait à ma naïveté.
Je profitai fort bien de son hypocrite façon de m'entendre. J'ouvris alors les yeux sur ma bonne fortune, et je conclus sur-le-champ qu'il fallait qu'elle eût du penchant pour moi, puisqu'elle n'arrêtait pas des discours aussi tendres que les miens.
Rien ne rend si aimable que de se croire aimé; et comme j'étais naturellement vif, que d'ailleurs ma vivacité m'emportait et que j'ignorais l'art des détours, qu'enfin je ne mettais d'autre frein à mes pensées qu'un peu de retenue maladroite que l'impunité diminuait à tout moment, je laissais échapper des tendresses étonnantes; et cela avec un courage, avec une ardeur qui persuadaient du moins que je disais vrai; et ce vrai-là plaît toujours, même de la part de ceux qu'on n'aime point.
Notre conversation nous intéressa tant tous deux, que nous en avions oublié la maison qu'elle voulait louer.
A la fin pourtant, l'embarras que nous trouvâmes dans une rue nous força de nous arrêter, et je remarquai que Mlle Habert avait les yeux bien plus gais qu'à l'ordinaire.
Pendant cet embarras de rue, elle vit à son tour un écriteau. « J'aime assez ce quartier-ci, me dit elle (c'était du côté de Saint-Gervais) ; voici une maison à louer; allons voir ce que c'est. » Nous y entrâmes effectivement, et nous demandâmes à voir l'appartement qui était à louer.
La propriétaire de cette maison y avait son logement; elle vint à nous.
C'était la veuve d'un procureur qui lui avait laissé assez abondamment de quoi vivre, et qui vivait à proportion de son bien. Femme avenante au reste, à peu près de l'âge de Mlle Habert, aussi fraîche et plus grasse qu'elle; un peu commère par le babil, mais commère d'un bon esprit, qui vous prenait d'abord en amitié, qui vous ouvrait son cœur, vous contait ses affaires, vous demandait les vôtres, et puis revenait aux siennes, et puis à vous; elle vous parlait de sa fille, car elle en avait une: vous apprenait qu'elle avait dix-huit ans, vous racontait les accidents de son bas Age, ses maladies; tombait ensuite sur le chapitre de défunt son mari, en prenait l'histoire du temps qu'il était garçon, et puis venait à leurs amours, disait ce qu'ils avaient duré; passait de là à leur mariage, ensuite au récit de la vie qu'ils avaient menée ensemble: c'était le meilleur homme du monde, trèsappliqué à son étude; aussi avait-il gagné du bien par sa sagesse et par son économie; un peu jaloux de son naturel, mais aussi parce qu'il aimait beaucoup sa femme; sujet à la gravelle; Dieu sait ce qu'il
avait souffert, les soins qu'elle avait eus de lui! Enfin, il était mort nien chrétiennement. Ce qui se disait en s'essnyant les yeux qui en effet larmoyaient, à cause que la tristesse du récit le voulait et non pas à cause de la chose même; car de là on allait à un accident de ménage qui demandait d'être dit en riant, et on riait.
Pour faire ce portrait-là, il ne m'en a coûté que de me ressouvenir de tous les discours que nous tint cette bonne veuve. Après que nous eûmes vu l'appartement en question, et en attendant que nous convinssions du prix sur lequel il y avait dispute, elle nous fit entrer dans une chambre où était sa fille, nous fit asseoir amicalement, se mit devant nous, et là nous accabla, si cela se peut dire, de ce déluge de confiance et de récits que je vous rapporte ici.
Son babil m'ennuya beaucoup, moi ; mais il n'empêcha pas que son caractère ne me plût, parce qu'on sentait qu'elle ne jasait tant que parce qu'elle avait l'innocente faiblesse d'aimer à parler, et comme qui dirait une bonté de cœur babillai de.
Elle nous offrit la collation, la fit venir, quoique nous la refusassions, nous fit manger sans que nous en eussions envie, et nous dit qu'elle ne nous laisserait pas sortir que nous ne fussions d'accord. Je dis nous; car on se rappellera que j'avais un habit uni et sans livrée, que m'avait fait faire la-femme du seigneur de notre village; et, dans cet équipage dont j'avais l'assortiment,, et avec la physionomie que je portais, on pouvait me prendre ou pour un garçon de boutique ou pour un parent de Mlle Habert. La manière simple, quoique honnête, dont elle était elle-même vêtue permettait qu'on me fît cet honneur-là; d'autant plus que, dans la conversation, cette demoiselle se tournait souvent de mon côté, d'un air amical et familier; et moi je m'y conformais comme si elle m'avait donné le mot.
Pour en agir ainsi, elle avait ses raisons que je ne pénétrais pas encore; mais, sans m'en embarrasser, je prenais toujours et j'étais charmé de son procédé.
La séance dura bien deux bonnes heures, un peu par la faute de Mlle Habert, qui ne haïssait pas les entretiens diffus et qui perdait son temps assez volontiers. 11 faut bien se sentir de ce qu'on est; toute femme a du caquet, on s'amuse avec plaisir de celui des autres; l'amour du babil est un tribut qu'elle paye à son sexe. Il y a pourtant des femmes silencieuses; mais je crois que ce n'est point par caractère qu'elles le sont; c'est l'expérience ou l'éducation qui leur ont appris à le devenir.
Enfin Mlle Habert se ressouvint que nous avions du chemin à faire pour nous en retourner; elle se leva.
On parla encore assez longtemps debout; après quoi elle s'approcha de la porte, où se fit une autre station qui enfin termina l'entretien, et pendant laquelle Mlle Habert, caressée, flattée sur son air doux et modeste, sur l'opinion qu'on avait de ses bonnes qualités morales et chrétiennes, de son aimable caractère, conclut aissi le marché de l'appartement.
H fut arrêté qu'elle y viendrait loger trois jours après; on ne demanda ni avec qui, ni combien elle avait de personnes cui la sui-
vraient; c'est une question qu'on oublia dans le nombre des choses qui furent dites : ce qui fut fort heureux; car on verra que Mlle Habert aurait été très-embarrassée s'il avait fallu répondre sur-le-champ là- dessus.
Nous voilà donc en chemin pour nous en retourner: je passe une infinité de choses que nous nous dîmes encore, Mlle Habert et moi. Nous parlâmes de l'hôtesse chez qui nous devions loger.
« J'aime cette femme-là, me dit-elle; il y a apparence que nous serons bien chez elle, et il me tarde déjà d'y être; il ne s'agit plus que de trouver une cuisinière; car je t'avoue, Jacob, que je ne veux point de Catherine; elle a l'esprit rude et difficile; elle serait toujours en commerce avec ma sœur, qui est naturellement curieuse » (sans compter que toutes les dévotes le sont; elles se dédommagent des péchés qu'elles ne font pas par le plaisir de savoir les péchés des autres; c'est toujours autant de pris) ; et c'est moi qui fais cette réflexion -là. ce n'est pas Mlle Habert, qui, continuant à me parler de sa sœur, me dit : « Puisque nous nous séparons, il faut que la chose soit sans retour, voilà qui est fini ; mais tu ne sais pas faire la cuisine; et quand tu la saurais faire, mon intention n'est pas de t'employer à cela.
— Vous m'emploierez à tout ce qu'il vous plaira, lui dis-je; mais puisque nous discourons sur ce sujet, est-ce que vous songez pour moi à quelque autre ouvrage?
— Ce n'est pas ici le lieu de te dire mes pensées, reprit-elle; mais, en attendant, tu as dû remarquer que je n'ai rien dit chez notre hôtesse qui pût te faire connaître pour un domestique; elle n'aura pas non plus deviné sur ton habit que tu en es un ; ainsi je te recommande, quand nous irons chez elle, de régler tes manières sur les miennes. Ne m'en demande pas aujourd'hui davantage; c'est là tout l'éclaircissement que je puis te donner à présent.
— Que le ciel bénisse les volontés que vous avez ! répondis-je, enchanté de ce petit discours qui me parut d'un bon pronostic. Mais écoutez, mademoiselle, il faut encore ajuster une autre affaire; on pourra s'enquêter à moi de ma personne, et me dire: «Qui êtes-vous, i qui n'ètes-vous pas?» Or, à votre avis, qui voulez- vous que je sois? Voilà que vous me faites un monsieur; mais ce monsieur, qui sera-ce? Monsieur Jacob? Cela va-t-il bien? Jacob est mon nom de baptême; il est beau et bon ce nom-là; il n'y a qu'à le laisser comme il est, sans le changer contre un autre qui ne vaudrait pas mieux; ainsi je m'y tiens; mais j'en ai besoin d'un autre; on appelle notre père le bonhomme La Vallée, et je serai monsieur de La Vallée, son fils, si cela vous convient.
— Tu as raison , me dit-elle en riant, tu as raison, monsieur de La Vallée; appelle-toi ainsi. — 11 n'y a pas encore là tout, lui dis-je; si on me dit : « Monsieur de La Vallée, que faites-vous chez Mlle Habert? » que faut-il que je réponde ?
— Eh bien ! reprit-elle, la difficulté n'est pas grande, je ne laisserai pas longtemps les choses indécises; et dans l'appartement que je viens de prendre, il y a une chambre trns-éloitçnée de l'endroit que
j'habiterai; tu seras là à part et décemment sous le titre d'un parent qui vit avec moi, et qui me secourt dam mes affaires. D'ailleurs, somme je te dis, nous nous mettrons bientôt à notre aise sur cet article-là; quelques jours suffiront pour me déterminer à ce que je médite, et il faut se hâter ; car les circonstances ne permettent pas que je diffère. Ne parle de rien au logis de ma sœur, et vis ;t ton ordinaire durant le peu de temps que nous y serons. Retourne des demain ehex notre hôtesse; elle me paraît obligeante; tu la prieras de vouloir bien nous chercher une cuisinière . et si elle te fait des questions qui te regardent, réponds-y suivant ce que nous venons de dire; prends le nom de La Vallée, et sois mon parent ; tu as assez bonne mine pour cela.
— Vertubleu! que je suis aise de toute cette manigance-là! m'écnaije; que j'ai de joie qui me trotte dans le cœur, sans savoir pourquoi ! Je serai donc votre cousin? Pourtant, ma cousine, si on me mettait à même de prendre mes qualités, ce n'est pas votre parent que je voudrais être; non, j'aurais bien meilleur appétit que cela. La parenté me fait bien de l'honneur néanmoins; mais quelquefois l'honneur et le plaisir vont de compagnie, n'est-ce pas? »
Nous approchions du logis pendant que je parlais ainsi, et je sentis sur-le-champ qu'elle ralentissait sa marche pour avoir le temps de me répondre et de me faire expliquer.
a Je ne vous entends pas bien, monsieur de La Vallée, me dit-elle d'un ton de bonne humeur, et je ne sais pas ce que c'est que cette qualité que vous voudriez.
— Oh! malepeste! cousine, lui dis-je, je ne saurais m'avancer plus avant, et je ne suis pas homme à perdre le respect envers vous, toute ma parente que vous êtes; mais si, par hasard, quelque jour vous aviez envie de prendre un camarade de ménage, là.... de ces garçons qu'on n'envoie point dans une chambre à part, et qui sont assez hardis pour dormir côte à côte du monde ; comment appelle-t-on la profession de ces gens-là ? On dit chez nous que ce sont des maris ; estce ici de même? Eh bien! cette qualité, par exemple, le camarade qui l'aura, et que vous prendrez, la voudrait-il troquer contre la qualité de parent que j'ai de votre grâce? Répondez en conscience. Voilà mon énigme, devinez-la.
— Je t'en dirai le mot une autre fois, me dit-elle en se retournant de mon côté avec bienveillance; mais ton énigme est jolie. — Oui-da, cousine, répliquai-je; on en pourrait faire quelque chose de bon, si on voulait s'entendre.
— Paix! me dit-elle alors; il n'est pas question ici d'un pareil badinage; » et dans l'instant qu'elle m'arrêta, nous étions à la porte du logis, où nous arrivâmes à l'entrée de la nuit.
Catherine vint au-devant de nous, toujours fort intriguée des inten^ lions de Mlle Habert sur soti chapitre.
.le ne dirai rien des façons empressées qu'elle eut pour nous, ni du dégoût qu'elle disait avoir pour le service de la sœur aînée. Ce dégoûtlà était alors sincère, parce que la retraite de la sœur cadette allait ta laisser seule avec l'autre; mais aussi, pendant que leur union avait