‹ Œuvres choisiesChapitre 4 sur 31 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

de me trouver là, je respirai un air qui réjouit mes esprits; il y avait une douce sympathie entre mon imagination et les objets que je voyais, et je devinais qu'on pouvait tirer de cette multitude de choses différentes je ne sais combien d'agréments que je ne connaissais pas encore; enfin il me semblait que les plaisirs habitaient au milieu de tout cela. Voyez si ce n'était pas là un vrai instinct de femme, et même un pronostic de toutes les aventures qui devaient m'arrivm-.

Le destin ne tarda pas à me les annoncer: car, dans la vie d'une femme comme moi, il faut bien parler du destin. Le parent que nous iillions trouver était mort quand nous arrivâmes : il y avait, nous dit-on , vingt-quatre heures qu'il était expiré.

Ce n'est pas là tout, c'est qu'on avait mis le scellé chez lui; cet nomme avait été dans les affaires, et on prétendait qu'il devait plus qu'il n'avait vaillant.

Je ne vous dirai point comment on justifiait cela, c'est un détail qui me passe; tout ce que je sais, c'est que nous ne pûmes loger chez lui, que tout était saisi, et qu'après bien des discussions qui durèrent trois ou quatre mois, on nous fit voir qu'il n'y avait pas le sou à espérer de ta succession, et que c'était dommage qu'elle ne fût pas plus grande parce qu'elle en aurait mieux payé ses dettes.

N'était-ce pas là un beau voyage que nous étions venues faire? Aussi la sœur du curé en prit-elle un si grand chagrin, qu'elle en tomba malade dans l'auberge où nous étions.

Hélas! ce fut à cause de moi qu'elle s'affligea tant; elle avait esp/>n': que cette succession la mettrait en état de me faire du bien ; et d'ailleurs, ce voyage inutile l'avait épuisée d'argent; ce qu'elle en avait apporté diminuait beaucoup; et son frère, qui n'avait que sa cure, aurait eu bien de la peine à lui en envoyer encore. Pour comble d'embarras, elle était malade : quelle pitié!

Je l'entendais soupirer : jamais cette chère fille ne m'aima tant, parce qu'elle me voyait plus à plaindre que jamais; et moi, je la consolais, je lui faisais mille caresses, et elles étaient bien vraies, car j'étais remplie de sentiment : j'avais le cœur plus fin et plus avancé que l'esprit, quoique ce dernier ne le fût déjà pas mal.

Vous jugez bien qu'elle avait informé le curé de toute notre histoire; et comme il y a des temps où les malheurs fondent sur les gens avec furie (car on ne saurait le penser autrement), cet honnête homme, en allant voir ses confrères, avait fait une chute six semaines après notre départ, accident dangereux pour un homme âgé; il n'avait pu se lever depuis, et il ne faisait que languir: et les fâcheuses nouvelles qu'il reçut de sa sœur, venant là-dessus, il tomba dans des infirmités qui l'obligèrent de se nommer un successeur, et dont son esprit se ressentit autant que son corps. II eut cependant le temps de nous envoyer encore quelque argent; après quoi il ne fut plus question de le compter parmi les vivants.

Je frissonne encore en me ressouvenant ae ces choses-là : il faut que !a terre soit un séjour bien étranger pour la vertu, car elle ne fait qu'y souffrir

Page 1