‹ Œuvres choisiesChapitre 6 sur 31 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

flexion qu'on se dérange : car en y songeant, qui est-ce qui voudrait cesser d'être pauvre, à condition d'être infâme? »

Quelqu'un de la maison, qui entra alors, l'empêcha d'en dire davantage -, peut-être êtes-vous curieuse de savoir ce que je lui répondis? Rien , car je n'en eus pas la force. Son discours et les idées de sa mort "n'avaient bouleversé l'esprit : je lui tenais son bras que je baisai mille ois, voilà tout. Mais je ne perdis rien de tout ce qu'elle me dit; et en vérité , je vous le rapporte presque mot pour mot, tant j'en fus frappée; aussi avais-je alors quinze ans et demi pour le moins, avec toute l'intelligence qu'il fallait pour entendre cela.

Venons maintenant à l'usage que j'en ai fait. Que de folies je vais bientôt vous direl Faut-il qu'on ne soit sage que quand il n'y a point de mérite à l'être? Que veut-on dire en parlant de quelqu'un, quand on dit qu'il est en âge de raison? C'est mal parler; cet âge de raison est bien plutôt l'âge de la folie. Quand cette raison nous est venue, nous l'avons comme un bijou d'une grande beauté, que nous regardons souvent, que nous estimons beaucoup, mais que nous ne mettons jamais en œuvre. Souffrez mes petites réflexions; j'en ferai toujours quelqu'une en passant : mes faiblesses m'ont bien acquis le droit d'en faire. Poursuivons. J'ai été jusqu'ici à la charge d'autrui, et je vais bientôt être à la mienne.

La sœur du curé m'avait dit qu'elle craignait de mourir dans la première faiblesse qui lui prendrait, et elle prophétisait. Je ne voulus point me coucher cette nuit-là; je la veillai; elle reposa assez tranquillement jusqu'à denx heures après minuit; mais alors je l'entendis se plaindre : je courus à elle, je lui parlai, elle n'était plus en état de me répondre. Elle ne fit que me serrer la main très-légèrement, et elle avait le visage d'une personne expirante.

La frayeur alors s'empara de moi , et ce fut une frayeur qui me vint de la certitude de la perdre : je tombai dans l'égarement; je n'ai de ma vie rien senti de si terrible; il me sembla que tout l'univers était un désert où j'allais rester seule : je connus combien je l'aimais, combien elle m'avait aimée; tout cela se peignit dans mon cœur d'une manière si vive, que cette image-là me désolait.

Mon Dieu! combien de douleur peut entrer dans notre âme! jusqu'à quel degré peut-on être sensible! Je vous avouerai que l'épreuve que j'ai faite de cette douleur dont nous sommes capables, est une des choses qui m'a le plus épouvantée dans ma vie quand j'y ai songé; je lui dois même le goût de retraite où je suis à présent

Je ne sais point philosopher, et je ne m'en soucie guère; car je crois que cela n'apprend rien qu~;à discourir : les gens que j'ai entendus raisonner là-dessus ont bien de l'esprit assurément; mais je crois que sur certaine matière ils ressemblent à ces nouvellistes qui font des nouvelles quand ils n'en ont point, ou qui corrigent celles qu'ils reçoivent quand elles ne leur plaisent pas. Je pense, pour moi, qu'il n'y a que le sentiment qui nous puisse donner des nouvelles un peu sûres de nous, et qu'il ne faut pas trop se fier à celles que notre esprit veut faire à sa guise, car je le crois un grand visionnaire.

Mais reprenons vite mon récit; j': suis toute honteuse du raisonnement que je viens de faire1, el j'étais tonte gforieuse en In • vous verrez que j'y prendrai goût; car dans tout il n'y a, dit-on, qne le premier pas qui coûte. Eh! pourquoi n'y reviendrais-je pu? Est-ce à cause que je ne suis qu'une femme, et que je ne sais rien? Le bon ■st de tout sexe; je ne veux instruire personne, j:;ii Cinquante ans pas é ; et un honnête homme très -savant me disait l'autre four que, quoique je ne susse rien, je n'étais pas plus ignorante que ceux qu. en savaient plus que moi : oui. c'est un savant du premier ordre qui a parlé comme cela; car ces hommes, tout fiers qu'ils sont fie leur science, ils ont quelquefois des moments où la vérité leur échappe d'abondance de cœur, et où ils se sentent si las de leur présomption, qu'ils la quittent pour respirer en francs ignorants comme ils sont : cela les soulage; et moi, de mon côté, j'avais besoin de dire un peu ce que je pensais d'eux.

Je fus donc frappée d'une douleur mortelle en voyant que cette vertueuse fille, à qui je devais tant, se mourait : elle avait eu beau me parler de sa mort, je n'avais point imaginé que sa maladie la conduisît jusque là.

Mes gémissements firent retentir la maison, ils réveillèrent tout le monde; l'hôte et l'hôtesse, se doutant de la vérité, se levèrent et vinrent frapper à la porte de notre chambre ; je l'ouvris sans savoir que je l'ouvrais; ils me parlèrent et je faisais des cris pour toute réponse : ils furent bientôt instruits de la cause de ma désolation et voulurent secourir cette fille expirante, et peut-être déjà expirée, car elle n'avait plus de mouvement; mais une demi-heure après on vit qu'elle était morte. Les domestiques arrivèrent; il se fit un fracas pendant lequel je perdis connaissance, et on me porta dans une chambre voisine sans que je le sentisse. De l'état où je fus ensuite, je, n'en parlerai point; vous le devinez bien, et moi-même ce récit-là m'attriste encore.

Enfin me voilà seule, et sans autre guide qu'une expérience de quinze ans et demi, plus ou moins. Comme la défunte m'avait fait passer pour sa nièce, et que j'avais l'air raisonnable, on me rendit compte de tout ce qu'on disait lui avoir trouvé, et qui ne valait pas la peine qu'on y fît plus de cérémonie, quand même on m'aurait remis tout ce qu'il y avait. Mais une partie du linge fut volé avec d'autres bagatelles ; et de près de quatre cents livres que je savais qui lui restaient, on en prit bien la moitié, je pense: je m'en plaignis, mais si faiblement que je n'insistai point. Dans l'affliction où j'étais, je n'avais plus rien à cœur. Comme je ne voyais plus personne qui prît part à moi, ni à ma vie, je n'y en prenais plus moi-même; et cette manière de penser me mettait dans un état qui ressemblait à de la tranquillité : mais qu'on est à plaindre avec cette tranquillité-là ! on est plus digne de pitié que dans le désespoir le plus emporté.

Tout le monde de la maison paraissait s'intéresser beaucoup à moi, surtout l'hôte et sa femme, qui venaient tendrement me consoler d'un malheur dont ils avaient fait leur profit; et tout est plein de pareilles gens dans la vie ■ en général, personne ne marque tant de

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