‹ Œuvres choisiesChapitre 7 sur 31 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

zèle poui adoucir vos peines, que les fourbes qui les ont causées et qui y gagnent.

Je laissai vendre Ses habits dont on me donna ce qu'on voulut, et il y avait déjà quinze jours que ma chère tante, comme on l'appelait, et. je dirais volontiers ma chère mère, ou plutôt mon unique amu (car il n'y a point de qualité qui ne le cède à celle-là, ni de cœur plus tendre, plus infaillible que le cœur inspiré par la véritabl ■ amitié), il y avait donc déjà quinze jours que cette amie était morte, et je les avais passés dans cette auberge sans savoir ce que je deviendrais, ni sans m'en mettre en peine, quand ce religieux dont j'ai déjà parlé, qui venait souvent voir la défunte, et qui avait été malade aussi, vint encore pour savoir de ses nouvelles : il apprit sa mort avec chagrin; et comme il était le seul qui sût le secret de ma naissance, que la défunte avait trouvé à propos de l'en instruire, et que je savais qu'il en était instruit, je le vis arriver avec plaisir.

Il fut extrêmement sensible à mon malheur, et au peu de souci que j'avais de moi dans ma consternation; il me parla là-dessus d'une manière très-touchante, me fit envisager les dangers que je courais en restant dans cette maison, seule, et sans être réclamée de qui que ce soit au monde : et effectivement c'était une situation qui m'exposait d'autant plus que j'étais d'une figure très-aimable , et à cet âge où les grâces sont si charmantes, parce qu'elles sont ingénues el tontes fraîches écloses.

Son discours fit son effet : j'ouvris les yeux sur mon état, et je pris de l'inquiétude de ce que je deviendrais; cette inquiétude me jeta encore mille fantômes dans l'esprit. Où irai-je? lui disais-je en fondant en larmes : je n'ai personne sur la terre qui me connaisse ; je ne suis la fille ni la parente de qui que ce soit. A qui demanderai-je du secours? Oui est-ce qui est obligé de m'en donner? Que ferai-je en sortant d'ici? L'argent que j'ai ne me durera pas longtemps, on peut me le prendre, et voilà la première fois que j'en ai et que j'en dépense,

Ce bon religieux ne savait que me répondre; je crus même voir à la fin que je lui étais à charge, parce que je le conjurais de me conduire; et ces bonnes gens, quand ils vous ont parlé, qu'ils vous ont exhorté, ils ont fait pour vous tout ce qu'ils peuvent faire.

De retourner à mon village, c'était une folie : je n'y avais plus d'asile; je n'y trouverais qu'un vieillard tombé dans l'imbécillité, qui avait tout vendu pour nous envoyer le dernier argent que nous avions reçu, et qui achevait de mourir sous la tutelle d'un successeur que je ne connaissais pas, à qui j'étais inconnue, ou pour le moins indifférente. 11 n'y avait donc nulle ressource de ce côté-là , et en vérité la tête m'en tournait de frayeur.

Enfin, ce religieux, à force de chercher et d'imaginer, pensa à un homme de considération, charitable et pieux, qui s'était, disait-il, dévoué aux bonnes œuvres, et à qui il promit de me recommander dès le lendemain. Mais je n'entendais plus raison, il n'y avait point de lendemain à me promettre; je ne pouvais supporter d'attendre jusquelà, je pleurais, je me désolais : il voulait sortir, je le retenais, je rnj>

jetais à ses genoux : Point de lendemain, lui disnis-je, tirez-moi d'ici tout à l'heure, ou bien vous aile/, me jeter au désespoir. Que voulezvous que je fasse ici? On m'y a déjà pris une partie de ce que j'avais; peut-être cette nuit me prendra-t-on le reste : on fient rn'enlever, je ciiuns pour ma vie, je crains pour tout et, assurément je n'y resterai point, je mourrai plutôt, je fuirai, et vous en serez fâche.

Ce religieux alors, qui était dans une perplexité cruelle, et qui ne pouvait se débarrasser de moi, s'arrêta, se mit à rêver un moment, ensuite prit une plume et du papier, et écrivit un billet à la personne dont il m'avait parlé. Il me le lut; le billet était pressant; il la conjurait, par toute sa religion, à venir où nous étions. Dieu vous y réserve, lui disait-il , l'action de charité la plus précieuse à ses yeux et la plus méritoire que vous ayez faite : et, pour l'exciter encore davantage, il lui marquait mon sexe, mon âge et ma figure, et tout ce qui pouvait en arriver, ou par ma faiblesse, ou par la corruption des autres.

Le billet écrit, je le fis porter à son adresse, et en attendant la réponse, je gardais ce religieux à vue, car j'avais résolu de ne point coucher cette nuit-là dans la maison. Je ne saurais pourtant vous dire précisément quel était l'objet de ma peur, et voilà pourquoi elle était si vive : tout ce que je sais, c'est que je me représentais la physionomie de mon hôte, que je n'avais jamais trop remarquée jusque-là; et dans cette physionomie alors j'y trouvais des choses terribles; celle de sa femme me paraissait sombre, ténébreuse; les domestiques avaient la mine de ne valoir rien; enfin tous ces visages-là me faisaient frémir, je n'y pouvais tenir; je voyais des épées, des poignards, des assassinats, des vols, des insultes ; mon sang se glaçait aux périls que je me figurais : car quand une fois l'imagination est en train, malheur à l'esprit qu'elle gouverne !

J'entretenais le religieux de mes idées noires, quand celui qui avait fait notre message nous vint dire que le carrosse de l'honnête homme en question nous attendait en bas, et qu'il n'avait pu ni écrire ni venir lui-même, parce qu'il était en affaire quand il avait reçu le billet. Sur-le-champ je fis mon paquet; on aurait dit qu'on me rachetait la vie : je fis appeler cet hôte et cette hôtesse si effrayants, et il est vrai qu'ils n'avaient pas trop bonne mine, et que l'imagination n'avait pas grand ouvrage à faire pour les rendre désagréables. Ce qui est de sûr, c'est que j'ai toujours retenu leurs visages; je les vois encore, je les peindrais; et dans le cours de ma vie. j'ai connu quelques honnêtes gens que je ne pouvais souffrir, à cause que leur physionomie avait quelque air de ces visages-là.

Je montai donc dans le carrosse avec ce religieux, et nous arrivons chez la personne en question. C'était un homme de cinquante à soixante ans, encore assez bien fait, fort riche, d'un visage doux et sérieux, où l'on voyait un air de mortification qui empêchait qu'on ne remarquât tout son embonpoint.

11 nous reçut bonnement et sans façon , et sans autre compliment que d'embrasser d'abord le religieux; il jeta un coup d'œil sur moi et puis nous fit asseoir.

Le cœur me battait; j'étais honteuse, emnarrassée; je n'osais lever

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