CHAPITRE XII
Suite.
Une grande agitation se fait sentir maintenant en Allemagne; les idées de liberté germent dans tous les esprits; tout dit qu'une révolution se prépare.
Le souvenir de la révolution d'Angleterre, le souvenir plus récent de celle de France effraie la nation allemande : elle n'ose se croire réservée à tant de maux, elle espère que son caractère la sauvera ; elle s"abuse.
Le caractère national, quel qu'il soit, ne peut rien contre la force des choses, et c'est de la force des choses qu'il s'agit ici. Il n'y a point de changement dans l'ordre social, sans un changement dans la propriété. L'enthousiasme du bien public peut bien faire consentir d'abord aux sacrifices que ce changement commande, et c'est la première époque de toute révolution; mais on se repent bientôt, on s'y refuse, et c'est la seconde. Or, la résistance des propriétaires ne peut être vaincue, si les non-propriétaires ne s'arment; et de là la guerre civile, les proscriptions, les massacres.
Qui peut préserver une nation de ces désastres? Rien, sinon une protection extérieure qui favorise les partisans du nouvel ordre social, et contienne les propriétaires qui s'opposent à la révolution.
Les malheurs de la révolution anglaise étaient inévitables; car nulle force alors en Europe ne pouvait seconder l'établissement d'un ofouvernement libre.
La France pouvait être sauvée par l'Angleterre; l'Angleterre lui a refusé son secours. Loin d'éteindre le feu, elle a cherché à l'augmenter encore : la France a été inondée de sang.
Ce qu'ont été l'Angleterre et la France, l'Allemagne l'est aujourd'hui : les mêmes maux la menacent, les mêmes secours peuvent la sauver.
Bien plus une circonstance propre à l'Allemagne doil accroître la violence de sa révolution : elle a plus h faire que l'Angleterre et la France. Non-seulement elle doit changer sa Constitution, il faut encore qu'elle se rassemble en un seul corps et qu'elle réunisse, sous un même gouvernement, une multitude de gouvernements épars. L'Allemagne divisée est à la merci de tout le monde; ce n'est qu'en s'unissant qu'elle peut devenir puissante.
Le premier ouvrage du parlement anglo-franyais doit être de hâter la réorganisation de l'Allemagne, en i-endant la révolution moins longue et moins terrible.
La nation allemande, par sa population qui comprend près de la moitié de l'Europe, par sa position centrale, et plus encore par son caractère noble et .généreux, est destinée à jouer le premier rôle en Europe, aussitôt qu'elle sera réunie sous un gouvernement libre.
Lorsque le temps sera venu où la société anglofrançaise se sera accrue par la réunion de l'Allemagne ; où un parlement commun aux trois nations aura été établi, la réorganisalion du reste de l'Europe deviendra plus prompte et plus facile; car ceux des Allemands qui seront appelés à faire partie du gouvernement commun, porteront dans leurs opinions cette pureté
lie inorale, cette noblesse de sentiments qui les distingue, et élèveront jusqu'à eux, par la puissance de l'exemple, les Anglais et les Français, que leurs occupations commerciales rendent plus personnels et moins détachés de leur intérêt propre. Alors les principes du parlement deviendront plus libéraux, ses opérations plus désintéressées, sa politique plus favorable au reste des nations.