CHAPITRE XI
Oe l'Allemagne.
11 y a un peuple en Europe que son gouveriiemenl semble reléguer parmi le vulgaire des nations européennes, mais qui s'en éloigne à des distances inlinies, par son caractère, ses sciences, sa philosophie.
La morale la plus pure, une sincérité qui ne trompe jamais, une probité à toute épreuve se rencontrent chez la nation allemande. Au milieu des guerres les plus terribles, des inimitiés les plus atroces, de la plus insupportable oppression, ce caractère ne s'est point démenti. Jamais un soldat français n'a péri par trahison dans ce pays que désolait la France.
Privée presque entièrement du commerce maritime, I Allemagne a été préservée de cet esprit mercantile ijui met le calcul à la place des beaux sentiments, mène à l'égoïsme et à l'oubli de ce qu'il y a de grand et de noble; on n'y demande point comme en Angleterre, combien vaut tel homme? pour dire, combien possède -t- il? Le mérite ne s'y mesure point aux richesses.
Une chose remarquable surtout, c'est que cette bonté de naturel, cette simplicité de mœurs, qui est le caractère du peuple se répand sur les gouvernants ; l'autorité arbitraire y est douce et paternelle.
Une nation peut s'offrir sous trois aspects, se trouver
dans trois étals divers : le premier est de ramper sous un gouvernement arbitraire ; de se plaire dans sa servitude, et de ne concevoir rien de plus désirable que la faveur de ceux qui gouvernent, rien de plus noble que les distinctions qu'elle donne.
Le second est d'avoir su s'élever au-dessus de l'étal social où l'on vit, par les lumières philosophiques et la noblesse des senlimenls; de s'être arraché à ces idées de faveur qu'il faut acheter par des bassesses; d'avoir vu qu'il y avait au-delà quelque chose de plus digne de l'homme, et d'y avoir tendu, en luttant contre le cours des choses, mais sans chercher à le changer.
Le troisième, et le meilleur sans doute, est de s'être fait un gouvernement dont chacun peut être membre, s'il en est digne, d'employer tous ses soins, ses Iravaux, ses lumières au maintien et à la perfection de l'ordre social établi. Ce dernier état est celui de l'Angleterre et de la France ; le second est celui de l'Allemagne.
Il est beau, sans doute, de s'être élevé à la hauteur des sentiments les pkis nobles, du milieu de l'abaissement de la servitude; de s'être dérobé, par l'indépendance de la pensée , à la gêne d'une domination absolue ; mais il est plus beau, je pense, d'avoir su se créer un gouvernement libre, dans lequel on puisse se reposer sans bassesse et sans honte.
L'Allemagne s'est élancée hors de son état social, et l'a laissé au-dessous d'elle; l'Angleterre et la France se sont élevées, et ont élevé leurs gouvernements jusqu'à elles.