CHAPITRE V
De la Russie.
La Russie est une puissance toute conquérante; depuis Pierre-le-Grand elle ne travaille qu'à s'agrandir : c'est là son système, c'est là le seul but de ses efforts et de sa politique. Ce n'est que dans cette vue qu'elle consentirait à se faire l'alliée du gouvernement français.
Ainsi cette alliance nous mettrait dans la nécessité de choisir entre deux partis, ou de devenir conquérants
avec elle, ou de faciliter ses conquêtes sans être con- ([uérants nous-mêmes.
Or, vouloir nous agrandir par des conquêtes , ce serait, d'un côté, abjurer nos principes politiques, en violant l'indépendance des nations; de l'autre, mettre en péril notre propre liberté, parce qu'il nous faudrait investir le chef de l'État d'un pouvoir plus grand que le pouvoir légitime, et détruire ainsi l'équilibre de la constitution.
En second lieu, si nous favorisons seulement les projets ambitieux de la Russie, nous rendons plus redoutable encore cette puissance, déjà trop formidable pour ses lumières; nous lui donnons des forces que le seul caprice d'un prince peut un jour tourner contre nousmêmes; pour éviter un danger nous nous exposons à un danger plus grand. En effet, la Russie, aidée de notre secours, pourrait s'accroître au point de devenir aussi forte que l'est aujourd'hui la coalition tout entière; or, une coalition peut se dissoudre étant composée d'éléments divers; la force de la Russie, unie, concentrée, indissoluble serait plus à craindre.
L'alliance de la Russie n'est pas plus solide que celle de l'Autriche, et ne peut point l'être.