‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrine (volume 2)Chapitre 120 sur 131 · EXTRAIT DE MON OUVRAGE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE MON OUVRAGE

SLR LA THÉORIE DE l'oRGANISATION SOCIALE.

Les gouvernants ont considéré jusqu'ici les nations comme des patrimoines; toutes leurs combinaisons politiques ont eu essentiellement pour objet, ou d'exploiter ces domaines, ou de les agrandir. Celles même de ces combinaisons qui se sont trouvées profitables aux gouvernés, n'ont réellement été conçues par les gouvernants que comme des moyens de rendre leur propriété ou plus productive, ou plus solide. Les avantages qui en sont résultés ont été envisagés, même par les peuples, non comme des devoirs, mais comme des bienfaits des gouvernants.

Cet ordre de choses a, sans doute, éprouvé successivement de grandes modifications; mais il n'a éprouvé que des modifications, c'est-à-dire, que le progrès des lumières a toujours diminué de plus en plus l'action gouvernante, mais qu'il n'en a point encore changé la nature. Telle qu'elle existe aujourd'hui parmi nous, cette action s'exerce moins librement et dans un cercle moins

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étendu, mais elle conserve le même caractère. L'ancien principe que les rois sont, de droit divin, propriétairesnés de leurs peuples, est encore admis, au moins en théorie, comme le principe fondamental; la preuve en est que toute tentative pour le réfuter est traitée par la loi comme un attentat à l'ordre social.

D'un autre côté, néanmoins, un nouveau principe général de politique a été posé, par les gouvernés. Il a été reconnu que les gouvernants ne sont que les administrateurs de la société , qu'ils doivent la diriger conformément aux intérêts et aux volontés des gouvernés, et qu'en un mot le bonheur des nations est le but unique et exclusif de l'organisation sociale. Ce principe a été adopté par les gouvernants, ou, du moins, il a déjà été admis par eux en concurrence avec l'ancien principe; c'est-à-dire, que les gouvernants ont reconnu qu'ils devaient administrer dans ce sens , en se regardant toutefois comme les administrateurs-nés. On peut considérer le nouveau principe comme constitué, puisque l'un des trois pouvoirs parlementaires (la chambi-c des communes) a pour fonctions constitutionnelles de le défendre et de le faire valoir.

L'établissement de ce principe est, sans contredit, un pas tout à fait capital vers l'organisation d'un nouveau système politique; mais, néanmoins, ce principe ne peut ^voir, dans son état actuel, aucunes conséquences vraiment importantes. On ne peut point se dissimuler qu'il n'a été jusqu'à présent, qu'il n'est encore que princi[)e modificateur, et non principe dirigeant. Cela tient à ce qu'il est beaucoup trop vague pour qu'il puisse devenir effectivement la base et le point de départ d'un nouvel ordre social. Il ne prendra nettement ce caractère que

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lorsqu'il aura été précisé, ou, pour mieux dire, complété. Voilà ce que nous allons entreprendre de développer et de prouver.

Dans l'état présent des choses, il est admis que le devoir perpétuel et unique des gouvernements est de travailler au bonheur de la société. Mais quels sont les moyens de bonheur pour la société? C'est sur quoi l'opinion publique ne s'est nullement prononcée jusqu'à ce jour. Peut-être même n'existe-t-il pas sur ce point une seule idée fixe et généralement reçue. Qu'en résulte-t-il? Que la direction générale de la société est, de toute nécessité, entièrement abandonnée à la décision arbitraire des gouvernants. Leur dire : rendez-nous heureux, sans leur prescrire par quels moyens, c'est leur laisser forcément la fonction d'imaginer ce qu'ils doivent faire pour notre bonheur , en même temps que celle de l'exécuter : c'est, par conséquent, nous mettre • le nous-mêmes à leur discrétion, aussi complètement «lu'il est possible. Dès lors, si nos chefs sont ambitieux, ils nous organiseront pour la conquête ou pour le monopole. S'ils ont le goût du faste, ils chercheront à nous lendre heureux en se bâtissant de beaux palais, et en donnant des fêtes magnifiques. Sont-ils dévots, ils nous organisent pour obtenir le paradis, etc. ; car les gouvernants sont très portés, par un effet naturel de leur [)Osition, à prendre sincèrement ce qui satisfait leurs passions ou leurs goûts dominants pour ce qu'il y a de plus avantageux aux nations (i). Supposez même que

(I) On se rappcllp le mot de Louis XIV à madame de Maintenon, qui l'pxhortait à faire des aumônes : Un roi fait l'aumône vu dépensant beaucoup.

les gouvernants se soient élevés jusqu'à vouloir se faire un plan régulier d'administration, ce à quoi l'organisation parlementaire les pousse jusqu'à un certain point; attendu que les seules combinaisons dont les gouvernants se soient montrés capables jusqu'à présent (et cela sous toutes les formes de gouvernement), se réduisent toujours à celle de la force avec la ruse; c'est par la force et par la ruse qu'ils se proposeront de faire prospérer la société.

Sans entrer dans des considérations plus détaillées, toute personne qui réfléchira un instant sur ce sujet sera persuadée que tant que la société se bornera à ordonner vaguement à ses gouvernants de la rendre heureuse, sans avoir arrêté ses idées sur les moyens généraux de prospérité pour elle, l'arbitraire régnera nécessairement sous le rapport le plus général et le plus essentiel , puisque les gouvernants se trouveront cumuler avec leur fonction naturelle de guider la société dans une direction donnée, celle, bien autrement importante, de déterminer la direction (1). Il s'ensuit donc que l'objet capital des travaux des publicistes doit être aujourd'hui de fixer les idées sur la direction de prospérité que la société doit prendre, et de la déterminer à prendre cette direction.

Or, demandons - nous maintenant quels sont les

[\] Qu"on s'étonne après cela que l'arbitraire ne soit pas anéanti : U est évident qu'on ne doit pas s'en prendre uniquement aux gouvernants, puisque en les supposant même animés des meilleures intentions, l'arbitraire a dû toujours subsister, tant qu^ la société ne s'est pas donné un but positif d'association. \\ est, de plus, évident que ce n'est point en changeant la forme de gouvernement qu'il est possible de faire disparaître l'arbitraire, puisque tout ce que nous avons dit est indépendant de la forme des gouvernements, et s'applique également à toutes.

moyens généraux de bonheur pour la société. Nous ne craignons pas de l'avancer hardiment, et tout homme sensé en établira facilement la preuve , il n'y en a pas d'autres que les sciences , les beaux-arts et les arts et métiers ; car les hommes ne peuvent être heureux que par la satisfaction de leurs besoins physiques et de leurs besoins moraux, ce qui est le but unique et l'objet plus ou moins direct des sciences, des beaux-arts et des arts et métiers. C'est à ces trois directions, et à elles seules , que se rapportent tous les travaux vraiment utiles à la société : hors de là on ne trouve que les parasites et les dominateurs. Dans tout ce qu'on a entrepris jusqu'ici, et dans tout ce qu'on pourra jamais entreprendre pour le bonheur des hommes, il n'y a jamais eu, et il n'y aura jamais d'utile à l'amélioration de leur sort, que ce qui tend, soit directement, soit indirectement, à appliquer, à répandre ou à perfectionner les connaissances acquises dans les sciences, dans les beaux-arts et dans les arts et métiers. On ne saurait trop le répéter, il n'y a d'action utile exercée par l'homme que celle de l'homme sur les choses. L'action de l'homme sur l'homme est toujours, en elle-même, nuisible k l'espèce, par la double destruction de forces qu'elle entraîne ; elle ne devient utile qu'autant qu'elle est secondaire et lorsqu'elle concourt à exercer une plus grande action sur la nature.

Certes, nous sommes loin de prétendre que, dans l'état actuel des choses , il n'y ait d'hommes utiles que les savants, les artistes et les artisans, et de travaux utiles que les leurs. Car, à la manière dont la société est encore constituée, ces trois classes étant dominées par les parasites, tous les hommes qui, sans appartenir

T. Il ^1.

à aucune de ces classes, s'occu[)eiil de les débarrasser de cette domi nation , exercent une action non seulement très utile, mais même absolument indispensable. Leur influence, quoique indirecte, est, sans contredit, avantageuse aux sciences, aux beaux-arts et aux arts et métiers. Mais qui ne voit que l'utilité de cet ordre de travaux est, pour ainsi dire, de circonstance, et qu'elle doit cesser avec le fait (nécessairement passager) sur lequel elle est fondée? D'ailleurs, on ne peut point organiser la société sur une base critique ; et , comme ce que nous cherchons ici, c'est un principe susceptible de servir de base à un nouveau système social, nous devons faire abstraction totale de tout ce qui se rapporte à la transition.

Ainsi, nous croyons pouvoir poser en principe que, dans le nouvel ordre politique , l'organisation sociale doit avoir pour objet unique et permanent d'appliquer le mieux possible, à la satisfaction des besoins de l'homme, les connaissances acquises dans les sciences, dans les beaux-arts et dans les arts et métiers, de répandre ces connaissances, de les perfectionner et de les accroître le plus possible : en un mot, de combiner le plus utilement possible tous les travaux particuliers dans les sciences, dans les beaux-arts et dans les arts et métiers.

Ce n'est point ici le lieu de représenter en détail à quel étonnant degré de prospérité la société pourrait prétendre avec une telle organisation ; il est d'ailleurs facile de se l'imaginer, et nous nous bornerons à l'indiquer par la considération suivante.

Jusqu'à présent, les hommes n'ont exercé, pour ainsi dire, sur la nature que des elforts purement individuels

el isolés. 11 y a plus : leurs l'orces se sont toujours entre-détruites en très grande partie, puisque l'espèce humaine a été jusqu'à présent divisée en deux fractions^ inégales, dont la plus petite a constamment employé toutes ses forces, et souvent même une portion de celles de la plus grande, à dominer celle-ci; tandis que cette dernière a consumé une partie considérable des siennes à repousser la domination. 11 est certain néanmoins que, malgré cette énorme perte de forces, l'espèce humaine est parvenue, dans les pays les plus civilisés, à un degré assez remarquable d'aisance et de prospérité. Qu'on juge, d'après cela, à quel point elle atteindrait s'il n'y avait presqu'aucune force perdue, si les hommes, cessant de se commander les uns aux autres, s'organisaient pour exercer sur la nature des efforts combinés, et si les nations suivaient entre elles le même système.

Nous avons essayé tout k l'heure de faire sentir la nécessité pour la société de se donner un but positif d'organisation, autre que le but vague de bonheur.

Maintenant que nous avions fixé ce but, nous pouvons nous faire de cette nécessité une idée bien plus exacte. Il suffit pour cela de comparer ce que doit être le système social, dans les deux suppositions d'un but vague et d'un but positif que nous avons déterminé. Le parallèle fera ressortir, sous un nouveau point de vue, l'importance du principe que nous avons proposé-

Qu'on se représente une nombreuse caravane, disant à ses conducteurs : menez-nous où nous serons le mieux. Dès ce moment, les conducteurs sont tout, la caravane n'est rien; elle ne marche plus qu'en aveugle; car, pour qu'un voyage de cette nature puisse avoir lieu, seule-

ment pendant vingt-quatre heures, il faut que la caravane accorde à ses chefs une confiance illimitée, une obéissance tout à fait passive. Elle est donc entièrement h la merci de leur mauvaise foi et de leur ignorance. Elle ne peut plus se réserver d'autre droit que celui de déclarer que tel désert où on l'aura menée ne lui-convient pas, et qu'il faut la conduire ailleurs; mais ce droit ne peut guère lui servir qu'à faire, à ses dépens, une série d'expériences qui lui seront toujours inutiles, tant qu'elle laissera à ses guides à déterminer le but du voyage.

Supposons, au contraire, que la caravane dise à ses conducteurs : vous savez le chemin de la Mecque, meneznous y. Dans ce nouvel état de choses, les conducteurs ne sont plus des chefs; ils ne sont que des guides; leurs fonctions, quoique très importantes, ne sont que subalternes; l'action principale est partie de la caravane. Chaque voyageur conserve le droit de faire, toutes les fois qu'il le juge convenable, des observations critiques sur la route que l'on tient, et de proposer, suivant ses lumières, les modifications qu'il croit utiles. Comme la discussion ne peut jamais rouler que sur une question très positive et très jugeable (nous éloignons-nous ou nous rapprochons-nous de la Mecque?), ce n'est plus à la volonté des guides que la caravane obéit (en la supposant un peu éclairée), c'est à sa propre conviction, résultant des démonstrations qui lui ont été présentées.

La première supposition est l'image de la société enjoignant vaguement à ceux qui la dirigent de faire son bonheur; la seconde correspond h la société, organisée pour travailler à accroître sa prospérité par les

sciences, les beaux-arts et les arts et métiers. On peut même dire que l'énorme différence qui existe entre les deux états de la caravane ne donne qu'une idée imparfaite de celle qu'il y a entre ces deux systèmes sociaux. Leur opposition nous semble fidèlement rendue par ce peu de mots : dans l'ancien système, la société est essentiellement gouvernée par des hommes; dans le nouveau, elle n'est plus gouvernée que par des principes. Nous avons déjà suffisamment établi plus haut la première partie de cette assertion; occupons-nous de la seconde.

Dans une société organisée pour le but positif de travailler à sa prospérité par les sciences, les beauxarts et les arts et métiers, l'acte politique le plus important, celui qui consiste à fixer la direction dans laquelle la société doit marcher, n'appartient plus aux hommes investis des fonctions sociales, il est exercé par le corps social lui-même ; c'est de cette manière que la société, prise collectivement, peut réellement exercer la souveraineté, souveraineté qui ne consiste point alors dans une opinion arbitraire érigée en loi par la masse, mais dans un principe dérivé de la nature même des choses et dont les hommes n'ont fait que reconnaître la justesse et proclamer la nécessité. Dans un tel ordre de choses, les citoyens chargés des différentes fonctions sociales, même des plus élevées, ne remplissent, sous un certain point de vue, que des rôles subalternes, puisque leurs fonctions, de quelque importance qu'elles soient, ne consistent plus qu'à marcher dans une direction qui n'a pas été choisie par eux. De plus, le but et l'objet d'une telle organisation sont si clairs, si déterminés, qu'il n'y a plus de place

pour l'arbitraire des hoinines, ni même pour celui des lois, parce que l'un et l'autre ne peuvent s'exercer que dans le vague qui est, pour ainsi dire, leur élément naturel. L'action de gouverner est nulle alors , ou presque nulle, en tant que signifiant action de commander. Toutes les questions qui doivent s'agiter dans un pareil système politique : quelles sont les entreprises par lesquelles la société peut accroître sa prospérité actuelle , à l'aide des connaissances qu'elle possède présentement dans les sciences , dans les heaux-arts et dans les arts et métiers? quelles sont les mesures à prendre pour répandre ces connaissances et pour les perfectionner autant que possible? enfin, par quels moyens ces différentes entreprises peuventelles s'exécuter avec le moins de frais, et dans le moins de temps possible? ces questions, disons-nous, et toutes celles qu'elles peuvent engendrer, sont éminemment positives et jugeables; les décisions ne peuvent être que le résultat de démonstrations scientiliques, absolument indépendantes de toute volonté liumaine et susceptibles d'être discutées par tous ceux qui auront le degré d'instruction suffisant pour les entendre. En outre, par cela seul que, dans un tel système, toutes les fonctions sociales ont un caractère positif et un objet bien déterminé, la capacité nécessaire pour les remplir est si évidente, si facile à constater, qu'il ne saurait y avoir jamais d'indécision à ce sujet, et que chaque citoyen doit tendre naturellement à se renfermer dans le rôle auquel il est le plus propre. Et, de même alors que toute question d'intérêt social sera nécessairement décidée aussi bien qu'elle peut l'être avec les connaissances actuellement acquises.

de même toutes les fonctions sociales seront nécessîiirement confiées aux hommes les plus capables (i) de les remplir conformément au but général de l'association. Ainsi, dans cet ordre de choses, on verra disparaître à la fois les trois principaux inconvénients du système politique actuel, l'arbitraire, l'incapacité et l'intrigue. Si, dans l'exposé sommaire que nous avons fait du but que doit prendre désormais l'organisation sociale, nous n'avons pas compris le maintien de l'ordre, c'est parce que le maintien de l'ordre est bien une condition fondamentale pour que la société puisse se livrer à une entreprise quelconque , mais ne saurait être regardé comme le but de la société. L'opinion que le système politique doit avoir uniquement et exclusivement pour objet de maintenir l'ordre, opinion conçue et accréditée par des hommes très estimables, est fondée sur ce que, dans l'état actuel des choses, les gouvernements n'ont, en effet, d'autre utilité réelle que d'assurer plus ou moins bien la tranquillité et la sécurité de tous les travaux particuliers. On a reconnu que presque toutes les mesures par lesquelles ils ont prétendu influer sur la prospérité sociale n'ont eu d'autre

(\) U existe bien dansco moment un principe en circulatidn, consistant en ce que les places doivent être confiées aux hommes les plus capables: mais ce principe n'a rien de commun avec celui que nous essayons d'éla- -blir. La capacité dont ceux qui appuient ce principe soutiennent les droits est la capacité pour la force et pour la ruse. Or. non seulement ce nVst point de cellc-l:i qu'il est ici question ■. mais nous sommes de plus intimi ment persuadés qu'il serait très fâcheux que cette capacité fut investie des pouvoirs politiques existants, puisque le résultat nécessaire decelévëniiiient serait de prolonger, au delà de son terme naturel, la durée d'un système social iléfeclueux. L'incapacité actuelle est très préférable à celld capacité-là.

résultat effectif que de lui faire tort; et de ce fait on a conclu l'adage que ce que les gouvernements peuvent faire de mieux pour le bonheur de la société, c'est de ne pas s'en mêler. Mais cette manière de voir, qui est juste quand on ne la considère que par rapport au système politique existant, est évidemment fausse quand on l'adopte dans un sens absolu ; elle ne peut subsister ainsi qu'autant qu'on ne s'est pas élevé à l'idée d'un autre système politique.

Les fonctions qui ont spécialement pour objet le maintien de l'ordre ne seront donc plus classées dans la nouvelle organisation sociale que suivant leur rang naturel, c'est-à-dire, comme des fonctions subalternes et de police : car il est évident qu'elles ne peuvent être fonctions principales qu'autant que l'association n'a pas de but; du moment qu'elle en a un quelconque, même vicieux, elles deviennent secondaires. Or, observons maintenant que cette portion de l'action sociale est la seule, dans le nouveau système, qui exige un certain degré de commandement des hommes à l'égard les uns des autres, puisque tout le reste, comme nous l'avons expliqué, est l'action des principes. Il suit de là que l'action de gouverner proprement dite sera restreinte alors le plus possible. Les hommes jouiront, par conséquent, dans cet ordre de choses, du plus haut degré de liberté qui soit compatible avec l'état de société. Il faut même remarquer que cette fonction de maintenir l'ordre peut alors aisément devenir, presque en totalité, une charge commune à tous les citoyens, soit pour contenir les perturbateurs, soit pour décider les contestations. Ainsi, la portion de pouvoir qu'il suffira d'accorder aux hommes chargés spécialement

de cet objet, pourra être excessivement faible, et sera d'autant moins redoutable pour la liberté, que ces hommes ne seront classés que comme subalternes. Il laut un très grand appareil de gouvernement pour maintenir l'ordre, lorsque le système politique ne tend pas clairement à la prospérité sociale, parce qu'alors on est obligé de considérer la masse comme ennemie de l'ordre établi. Mais, lorsque chacun aperçoit nettement le but d'amélioration vers lequel on marche et les pas successifs qui en rapprochent, la masse de la population exerce une force passive qui suffit presque seule pour contenir une minorité anti-sociale.

Nous ne pouvons mieux représenter l'opposition qui doit exister entre les deux systèmes , sous le rapport que nous venons de considérer, qu'en employant la comparaison suivante que nous puisons dans des faits réels et connus.

L'École Polytechnique est l'établissement d'instruction de l'ordre le plus élevé qui ait jamais été organisé. Lorsqu'il fut question de la créer , ses fondateurs s'occupèrent, d'une part, de former un plan d'instruction propre à faire acquérir à la masse des élèves le plus de connaissances, et les connaissances les plus importantes possible, dans le moins de temps possible ; et, d'une autre part, de faire accepter aux hommes les plus capables les fonctions del'enseignement. Ces deuxconditionsune fois remplies, ils regardèrent leur tâche comme terminée; l'établissement était fondé. Considérant néanmoins que la nature de cet établissement donnait lieu à quelques affaires administratives, ils répartirent cette besogne secondaire entre les différents professeurs, qui se réunissaient quelquefois en conseil d'administration. Enfin,

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