NEUVIEME TERME
Ce sont les anciens Romains qui ont fait faire h l'esprit humain le pas dont je vais vous rendre compte.
Avant de préciser en quoi a consisté le progrès qui leur est dû, je vais présenter deux idées qui ne sont pas plus relatives à ce terme qu'aux autres, leur étant communes îi tous. Ce sont deux observations générales.
Première Observation.
Il y a entre les Égyptiens, les Grecs, les Romains et les Sarrazins cela de commun, que ces quatre peuples, qui ont successivement fomiié l'avant-garde scientifique de l'espèce humaine, ont habité des pays isolés.
Les Égyptiens n'avaient point de voisins; les pays
(I) Voir le Discours de Socratc, page 201.
Note dks ÉDiTEnis.
(|u'ils liabitaienl élaieiit entourés d'un côlé par la mer, (le tous les autres par des sables inhabitables.
Les peuples grecs, entre autres les Lacédémoniens qui avaient le commandement général des forces de la confédération, habitaient une presqu'île réunie au continent par une langue de terre très étroite.
L'Italie est entourée de mers de trois côtés ; du quatrième côté, les Alpes la séparent du continent; ainsi les Romains ont habité une presqu'île.
Le petit territoire des villes de Médine et de la Mecque est sur les bords de la Mer Rouge, et de tous les autres côtés, séparé par d'immenses déserts du reste de l'Arabie qui, si on la considère en totalité, est également un pays isolé, étant entourée par la mer de trois côtés, et séparée de l'Asie par des déserts.
Enlin, les Anglais qui méritent, il faut en convenir, la première place parmi les peuples modernes :
1" Parce qu'ils ont donné le jour à Bacon, k Newton, à Locke, à Cavendish, h Priestley;
2° Parce qu'ils sont ceux chez lesquels le peuple est le mieux logé, le mieux vêtu, le mieux nourri et le plus instruit ;
3° Parce que, proportion gardée de leur population, ils sont le peuple qui exerce la plus grande influence sur les autres;
4° Parce qu'ils ont trouvé le type de l'organisation politique et sociale qui remplacera successivement chez tous les peuples européens le régime féodal et qu'ils se montrent fidèles observateurs de cette constitution qui procure à chacun d'eux la plus grande somme de liberté individuelle dont il soit possible de jouir dans les pays qui sont surchargés de population.
Ce fait commun, comme on voit, à tous les peuples qui ont joué le premier rôle, prouve ((ue risoiemeut est nécessaire pour acquérir l'individualité sans laquelle une société politique ne peut pas conserver longtemps une existence décidément prépondérante.
Si je voulais m'étendre, je trouverais à faire des rapprochements piquants entre la position géographique des Lacédémoniens, d'une part, et des Athéniens, de l'autre, chez les anciens; celle des Anglais, d'une part, et des Français, de l'autre, chez les modernes. D'une part la sévérité dans les mœurs et le sérieux dans les manières des Lacédémoniens, la légèreté des Athéniens, leur courage brillant ; d'autre part, le patriotisme des Anglais, le soin continuel qu'ils ont d'entretenir chez eux la liberté individuelle et celle de la presse, et l'amabilité des Français, leurs brillants succès en littérature et leur héroïsme dans la carrière militaire.
Deuiième Observation.
Montesquieu a dit que le caractère des peuples était, en grande partie, un résultat, un effet du climat qu'ils habitaient. Montesquieu s'est trompé, car le sérieux, la sévérité dans les mœurs et dans les formes, a constitué, à toutes les époques, le caractère du peuple qui a joué le premier rôle, et ce caractère a existé successivement en Egypte, en Grèce, en Italie, etc. Il s'est promené depuis le tropique jusqu'au cinquantième degré de latitude nord. Les peuples qui l'ont possédé pendant qu'ils se sont trouvés en tête de l'espèce humaine s'en sont
dépouillés depuis. C'est à Rome, dans cette ville qui était la résidence des Pères Conscrits, qu'on va chercher aujourd'hui les Pantalons, les Arlequins, et tous les autres baladins; les habitants de la Grèce, jadis si polis, sont devenus le peuple le plus grossier. Les habitants de Bagdad , si instruits du temps d'Al Mamoun, sont aujourd'hui dans le plus grand état d'ignorance.