DEUXIÈME PENSÉE
Jusqu'à ce jour la division des travaux scientifiques en études à priori et en études à posteriori n'a été considérée que sous son rapport métaphysique.
Jusqu'à ce jour, on a cru que les phénomènes de toutes les classes pouvaient également être étudiés par l'une ou l'autre, par l'une et l'autre de ces deux méthodes. Nous allons nous placer à un autre point de vue, nous allons. envisager cette division sous son rapport physique.Nous ferons voir qu'il est une classe entière de phénomènes qu'on ne peut étudier qu'à posteriori, et que l'autre moitié de la science se présente toujours h nous à priori.
La physique, c'est-à-dire la science, se divise en deux branches principales, savoir : la physique des corps bruts et celle des corps organisés. Les témoignages de nos sens servent de base à l'étude de la physique des corps bruts. Or, les témoignages de nos sens étant évidemment un point de départ à posteriori, il est clair que nous suivons dans l'étude de cette branche de nos connaissances la marche à posteriori.
Dans la physique des corps organisés, l'action de notre force vitale (considérée comme force virtuelle), est le point de départ de toutes nos études, car c'est
toujours par analogie que nous jugeons l'ensemble et les détails du phénomène de la vie dans les autres corps organisés. 11 arrive donc (chose qui n'avait jamais été remarquée) que quand on passe des considérations à posteriori, aux considérations à priori, on passe réellement de l'étude de la physique des corps bruts à celle des corps organisés et vice versa.
Une bonne définition de l'âme (1) sous le rapport physique est le seul moyen, est un moyen sûr pour tracer, d'une manière in^râTîable, la ligne de démarcation entre les sensations à priori et celles à posteriori.
L'âme {"2), sous le rapport physique, est le point matériel où toutes nos forces vitales vont converger et d'où elles divergent. Les sensations à posteriori sont les effets produits par les actions vitales, depuis les limites de notre être jusqu'au point de convergence ; celles à priori sont les effets de l'action vitale divergente.
Si vous prenez, Messieurs, la peine de caver cette idée au point nécessaire pour vous l'approprier, elle deviendra, dans vos mains bien plus habiles que les nôtres, une mine scientifique de la plus grande richesse.
TROISIÈME l'ENSftE.
Cette troisième pensée n'est pas un terme nécessaire pour constituer la série ; elle est un appendice de la précédente. Notre objet, dans cet article, est de faire application du principe posé dans le précédent; il
(1) L'édition donnée par M. Enfantin porte : la vie.
IV'OTK DES KDITEIRS.
(2) Même remarque.
consiste à prouver l'utilité capitale de ce principe, en faisant voir qu'on peut en déduire une explication satisfaisante de faits de la plus haute importance et dont on ignore encore la cause.
D'Alembert, dans son Discours préliminaire de l'Encyclopédie, Coiidorcet dans son Tableau historique des progrès de l'esprit humain, et tous les auteurs qui ont écrit sur l'origine des connaissances, ont dit que l'astronomie et la médecine étaient les premières sciences qui avaient été cultivées, mais aucun d'eux n'a fait sentir l'importance de ce fait; aucun n'en a fait connaître la cause : il nous est maintenant bien facile de la dévoiler.
Nos idées ne sont autre chose que nos sensations élaborées et rendues reproductives à volonté au moyen des signes de convention auxquels nous les avons attachées.
Nos connaissances ne sont autre chose que des séries d'idées.
Nos connaissances ayant donc pour origine nos idées, et nos idées dérivant directement de nos sensations, il en résulte que nos connaissances et nos idées doivent être physiquement partagées en deux classes bien distinctes, puisque nous avons constaté dans l'article précédent, que nous avions deux espèces de sensations, les unes provenant de l'action convergente et les autres de l'action divergente de la vie.
Cela posé on a l'explication :
1" Du fait que la science, dès son origine, s'est trouvée partagée en deux branches bien distinctes.
2" De ce que ces deux branches auxquelles nous donnons aujourd'hui les noms de physique des corps bruts et de physique des corps organisés, n'ont été.
à leur origine, que deux bourgeons dont l'un a porté le nom d'astronomie et l'autre celui de médecine.
Un autre fait bien remarquable qui est une conséquence de celui que nous venons d'examiner, et qui n'avait pas jusqu'à présent fixé l'attention, c'est que les deux ordres de sensations et, par conséquent, les deux branches de la science ont fait des progrès mémorables, aux mêmes époques; c'est-à-dire que jamais il n'y a eu de découvertes faites dans la physique des corps bruts, sans que la physique des corps organisés n'ait fait aussi d'importants progrès.
Ainsi, Hervey a été contemporain de Galilée, et Locke de Ne^^ton.
Nous ne voulons cependant pas dire pour cela que les progrès de nos connaissances dans les deux branches de la physique aient toujours été aux époques marquantes, du même degré d'importance ; nous avons au contraire à faire remarquer dans un des articles suivants, que depuis Platon jusqu'aux Califes, la science de l'homme a marché avec plus de rapidité que celle des corps bruts, tandis que depuis les Arabes des vn^ et vnr siècles jusqu'à nous, c'est dans la science des corps bruts que l'esprit humain a fait de plus rapides progrès ; c'est-à-dire pour combiner et résumer ces deux dernières pensées : L'action respiratoire du fluide vital par notre genre nerveux (qui est la cause générale de nos sensations) s'est toujours manifestée sous le rapport d'aspiration et sous celui d'inspiration qui ont été réellement, la première, la cause de nos sensations passives, de nos travaux à posteriori, et des connaissances que nous avons acquises dans la physique des corps bruts, et l'autre, c'est-à-dire l'inspiration, la cause de nos
sensations actives, de nos progrès dans les travaux à priori, et de l'avancement dans la physique des corps organisés. Cette action respiratoire du fluide vital s'est toujours manifestée, disons-nous, d'une manière notoire, mais pas toujours d'une manière égale, puisque les progrès scientitiques résultant de l'action convergente du tluide vital ont été plus marquants pendant onze cents ans, tandis que les produits de son action divergente ont été plus capitaux pendant les onze siècles suivants.
L'égalité, comme on voit, s'est rétablie, puisqu'il y a eu compensation.
Les bornes étroites de ce mémoire nous ont forcé à resserrer nos idées. Si nous nous étions adressé à des hommes d'une instruction ordinaire et d'un esprit médiocre, nous aurions donné beaucoup plus de développement aux conceptions que nous venons de vous présenter; mais, Messieurs, votre capacité scientifique, sous le rapport du génie comme sous celui des connaissances acquises, nous imposant la loi de supprimer les idées intermédiaires, pour ne vous présenter que les termes extrêmes des séries, il aurait été indiscret de chercher à fixer votre attention sur nos travaux pendant longtemps; votre préjugement à leur égard ne pouvant nous être favorable, puisque notre nom n'a encore acquis aucune célébrité dans l'École.