Première partie
« 1/Histoire est, dit-on, le bréviaire des Rois. A la u manière dont les Rois gouvernent, on voit bien que « leur bréviaire ne vaut rien. L'iiistoire, en effet, sous « son rapport scientiflque , n'est pas encore sortie des « langes de l'enfance. Cette importante branche de nos
« connaissances n'a encore d'autre existence que celle « d'une collection de laits plus ou moins bien consta- » tés. Ces faits ne sont liés par aucune théorie, ils ne «■ sont point enchaînés dans l'ordre des conséquences; « ainsi l'histoire est encore un guide insuifisant pour « les Rois ainsi que pour leurs sujets; elle ne donne ni (c aux uns ni aux autres les moyens de conclure ce qui a arrivera, de ce qui est arrivé. Il n'existe encore que « des histoires nationales dont les auteurs se sont proc( posé pour principal objet de faire valoir les qualités « de leurs compatriotes et de déprécier celles de leurs « rivaux. Aucun historien ne s'est encore placé au (c point de vue général ; aucun n'a fait encore l'histoire « de l'espèce; aucun enfin n'a dit aux Rois, voilà ce <( qui résultera de ce qui est arrivé, voilà l'ordre des » choses auquel les lumières conduiront ; voilà le but (( vers lequel vous devez diriger l'action de l'immense « pouvoir qui se trouve dans vos mains.
« Dire aux Rois qu'ils doivent travailler au bonheur <( de leurs sujets, c'est leur dire une chose vague et qui « n'est réellement d'aucune utilité pour la direction de « leur conduite.
« Je pourrais beaucoup étendre ce préambule sans « qu'il cessât d'être intéressant , mais les moments de u Votre Majesté sont trop précieux pour les employer à a des choses de pur agrément. Je le terminerai donc « par une seule observation : c'est que l'unique point « important sur lequel les historiens modernes de « toutes les nations se soient généralement accordés, <( est une erreur ainsi que je vais le prouver. Tls ont (( tous appelé les siècles qui se sont écoulés, depuis c( le ix^ jusqu'au xv% des siècles de barbarie, et la vérité
« est que ce sont ceux pendant lesquels se sont établies « toutes les institutions de détail qui ont donné à la « Société européenne une supériorité politique déci- « dée sur toutes celles qui l'avaient précédée.
(c Voyons d'abord quelles ont été les principales « institutions politiques depuis le ix*" jusqu'au xv« siècle; ce examinons quel a été l'esprit de chacune d'elles et de « quelle manière, par leur opposition, elles ont pu « concourir au maintien de l'ordre social et même à « son amélioration.
« La division en pouvoir spirituel et en pouvoirs tem- « porels est la première qui se présente à l'esprit. Cette « division est bonne au point qu'elle n'est susceptible (c d'aucune amélioration ; elle dérive directement de la « division de nos facultés en faculté de considérer les « choses à priori et la faculté de les envisager à pos- « teriori. Le pouvoir spirituel est l'application politique « de notre faculté de considérer les choses à priori, de « même que les pouvoirs temporels sont l'action police tique résultant de notre faculté d'envisager les choses (C à posteriori.
« Ces deux pouvoirs ont chacun leurs limites natucc relies ; ils se bornent l'un l'autre de même que les « deux facultés de notre intelligence dont je viens de c< vous parler. Considère-t-on les choses à priori, c'est « avec facilité qu'on descend les premiers échelons; ce mais plus on s'éloigne du point de départ, et plus la ce marche est incertaine pour parcourir l'espace qui ce sépare le fait général des faits particuliers. L'inconce vénient opposé arrive quand on part des faits partiee culiers pour remonter au fait général; on monte facile lement les premiers échelons, mais les pas suivants
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« pour s'élever jiis([ir;iLi t;iit général deviennent très « incertains.
« En politique, le pouvoir spirituel peut bien juger « des objets d'une utilité commune à toutes les nations, « mais son action devient incertaine et même nuisible « quand il s'agit de régler les intérêts particuliers de « chacune d'elles. Les pouvoirs temporels, au contraire, « sont bons régulateurs des intérêts particuliers de c< chacune des nations qu'ils gouvernent, et ne peuvent « jamais parvenir à de bons résultats d'intérêts généc< raux. Or, il est de fait que depuis le ix*^ jusqu'au « xv« siècle, les actions du pouvoir spirituel et des « pouvoirs temporels se sont bien équilibrées, puisce qu'aucun d'eux n'a réussi à envahir l'autre. Il est de u fait que, pendant ces cinq cents années, l'Europe a c< complètement joui des avantages généraux qui peuce vent résulter pour elle d'une bonne organisation « sociale; elle en a joui puisqu'aucune guerre intestine « importante n'a troublé sa tranquillité. Il n'y a eu de c< guerre générale que celle qui a eu lieu entre la société c( européenne et les peuples d'Asie et d'Afrique qui pro- « fessaient la religion de Mahomet. Les croisades n'ont « été examinées par les écrivains que sous le rapport c< des maux qu'elles ont causés à l'Europe; en les comc< parant impartialement aux avantages qu'elles ont ce produits, on trouvera que ces derniers l'emportent ce sur les premiers.
c( Pour déterminer les Sarrazins à renoncer au projet c< de conquérir l'Europe, projet qui se reproduisait c( continuellement dans la tête de leurs chefs et à l'exéc< cution duquel le peuple était toujours poussé par le ce fanatisme religieux que Mahomet lui avait inspiré, il