‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrine (volume 2)Chapitre 52 sur 131 · SOCRATE A SES ÉLÈVES · texte numérisé non relu

SOCRATE A SES ÉLÈVES

« La croyance à plusieurs causes animées continuel- « lement en guerre les unes avec les autres, agissant « à l'insu de Jupiter, leur chef suprême, en lui faisant <( des niches est absurde ; si le monde était ainsi goûte verné, il serait dans le chaos. Pour que le bel ordre « que nous voyons établi existe dans l'Univers, il faut « qu'il soit régi par une seule cause.

« Les Grecs sont fiers des connaissances qu'ils poste sèdent, ils ont droit de l'être en se bornant à la comte paraison de ce qu'ils savent avec ce que savaient les « peuples qui les ont précédés; mais ils seraient bien « peu satisfaits de leurs lumières s'ils comparaient <c ce qu'ils savent avec ce qui leur reste h apprendre. « Ils se laissent dominer par leur imagination ; leur « attention est presqu'absorbée entièrement par les « beaux-arts. Ils sont dans ce genre tellement forts « que je doute que leurs successeurs puissent les éga- «■ 1er. Mais ce genre est-il le premier? je ne le pense

c( pas. Je ne le regarde que comme un amusement. La « philosophie me paraît la plus importante de toutes « les sciences.

« Le Philosophe se place au sommet de la pensée; « de là il envisage ce qu'a été le monde, ce qu'il doit c< devenir. Il n'est pas seulement observateur, il est « acteur , il est acteur du premier , genre dans le « monde moral, car ce sont ses opinions sur ce que ce le monde doit devenir qui règlent la société humaine. « Avant de vous entretenir de ce que le monde doit « devenir, avant de vous engager à réunir vos efforts « aux miens pour organiser la société humaine de « la manière la plus avantageuse pour son bonheur, « je vais récapituler le passé, car c'est toujours sur « le passé qu'il faut baser ses raisonnements sur l'ave- « nir. Je rendrai cette récapitulation la plus rapide « possible, parce que les idées qu'elle contient vous « sont familières.

« Les premiers hommes n'ont eu sur les animaux les « plus élevés après eux dans l'échelle d'organisation, « que la supériorité d'intelligence qui résultait directe- <( ment de leur supériorité d'organisation, et cette « supériorité était si faible qu'elle n'était qu'une nuance « presqu'imperceptible. Il s'est écoulé bien du temps « avant qu'ils soient parvenus à former une langue. « Ce n'est que depuis la formation complète de la « langue (époque qui a été signalée par la formation « des signes abstractifs et par la division des idées (( générales, causes, effets) que l'intelligence humaine « s'est trouvée décidément d'un rang supérieur h celle ce des autres animaux, c'est-à-dire qu'une forte ligne de « démarcation a séparé l'intelligence humaine de l'in-

« sliiict des animaux inférieurs. Je ne considère tous « ces travaux que comme des travaux préliminaires, « préparatoires, que comme des travaux avant la « confection desquels il n'était pas possible à l'esprit « humain de concevoir un bon plan de travail et d'éla- « blir la méthode d'après laquelle il devait diriger ses « recherches et ses combinaisons.

« Je vais fixer les idées générales sur lesquelles le <c système scientifique sera à tout jamais basé.

« L'Univers se compose, pour chacun de nous, de « deux parties : l'une constitue le moi de chacun, l'autre « se compose de ce qui lui est extérieur. J'appellerai « la grande partie, le grand monde, et la petite, le « petit monde. Il y a action et réaction continue du (( grand sur le petit et du petit sur le grand monde.

« Le petit et le grand mondes sont deux phénomènes « absolument semblables, ils ne diffèrent que par la « dimension et la durée.

« Nous avons donc deux manières d'étudier l'Uni- « vers. Nous pouvons l'étudier dans le grand ou dans (( le petit monde. Ces deux manières diffèrent essence tiellement. Nous connaissons principalement le grand « monde par son action de la circonférence au centre, « et le petit monde par son action du centre à la cir- (( conférence ce qui constitue l'étude de l'Univers, dans « le premier cas : Étude à posteriori, et dans le second : « Étude à priori.

« Tous les petits mondes se ressemblent sous les « rapports les plus importants; ainsi en m'étudiant " moi-même, j'étudie à la fois tous les hommes, et en ■ vous communiquant mes observations sur les actions « que j'ai trouvées utiles et sur celles que j'ai trouvées

« nuisibles h mon bonheur, je tends à mettre tous les c( hommes en harmonie, ce qui est le principal objet que c( doit se proposer la philosophie.

« Je dis que le philosophe doit étudier l'Univers de (c préférence dans le petit monde, maisje ne prétends pas « qu'il doive négliger l'observation du grand monde, ce car ces deux études s'entr'aident et s'enlacent tellece ment qu'on perdrait complètement le fil de l'une si « l'on abandonnait entièrement le fil de l'autre.

« Platon, la supériorité d'intelligence que je vous ce reconnais sur vos condisciples me prouve que c'est ce vous qui me succéderez, c'est-à-dire qui dirigerez ce après moi l'école que j'ai fondée. Ainsi, c'est à vous ce que je m'adresse de préférence pour vous parler de ce ce qui arrivera à l'École après moi, c'est à vous direcee tement que je vais dévoiler l'avenir le plus éloigné ce de l'espèce humaine.

ce Votre genre d'esprit, mon cher Platon, vous appelle ce à étudier l'Univers, aussi exclusivement que possible, ce dans le petit monde. Votre imagination vous domine, ce elle s'exaltera quand vous vous trouverez en chef dans ce l'École, elle vous influencera au point que vous croicc rez sentir distinctement et directement la relation ce qui existe au moyen d'une multitude d'intermédiaires ce entre le centre du grand monde et celui qui constitue ce votre âme; au point que vous vous figurerez vous ce être dégagé de la dépendance dans laquelle vous ce vous trouvez de tout ce qui vous co-existe, que vous ce vous placerez idéalement en dehors de l'Univers; ce que vous croirez voir la manière dont il fonctionne ce et causer familièrement avec un être chargé du soin ce de le régir.

« Cette direction (jui sera celle dans laquelle vous « travaillerez et dans laquelle vous professerez, aura « ses avantages et ses inconvénients; vous produirez « par ce moyen des idées du degré de généralité nécesw saire pour servir de base à un grand système poli- « tique et pour donner les moyens d'organiser une « société nombreuse. Notre société politique actuelle « ne se compose que de quelques centaines de milliers « d'hommes sur lesquels il n'y en a que quelques milcc liers qui soient libres. La société qui se basera sur « les principes que vous établirez se composera de « plusieurs centaines de millions d'hommes (1). Les « principes que vous produirez seront des guides que « les hommes adopteront sans répugnance, parce que a vous les leur présenterez comme leur étant donnés « par le grand ordre de choses qui gouverne à la fois « le grand monde et les petits. Ils prendront conhance « dans votre doctrine parce qu'elle leur parlera un « langage clair et impératif. Enfin, l'amour-propre de « vos prosélytes sera flatté de voir, en tête de vos « discours, l'idée que, dans l'Univers, ce sont les petits « mondes qui jouent le rôle le plus important et que le (c grand monde n'a été établi par le grand ordre des « choses, que pour leur satisfaction.

« Vous ferez, mon cher Platon, de très bonne morale, « mais votre physique sera détestable. Vous coordon- « nerez très bien les principes généraux, mais vous c( expliquerez très mal les faits particuliers.

« Le plus intelligent de vos élèves, frappé des incon-

(i) LaSocioté enropocnnc se compose aujourd'hui de plusieurs centaines de millions dliomnies.

« vénieiits de la méthode que vous suivrez, adoptera la « méthode diamétralement opposée. Il la professera, il « fondera une école émule et rivale de la vôtre; le « principe de cette école sera : Toutes nos connaissances « nous viennent de nos sens. Ce qui constituera clairece ment la manière de procéder à posteriori, ce qui fonce dera son éternelle opposition avec la vôtre dans « laquelle on suivra, d'après votre exemple, la méthode « à priori (1).

« Avant de vous dire ce qui arrivera aux deux Écoles, ce qui s'établiront après moi et qui se diviseront les ce travaux qui sont concentrés dans la mienne, lésée quelles seront, d'une part, celle que vous fonderez ce qui examinera les choses à priori et qui étudiera ce l'Univers, aussi exclusivement que possible dans le ce petit monde; d'autre part, celle qui sera fondée par ce le plus capable de vos élèves qui étudiera l'Univers ce principalement dans le grand monde et qui examinera ce les choses, en partant de la circonférence pour aller ce au centre, je vais vous entretenir un instant des ce avantages et des inconvénients qui résulteront de ce cette division.

(c Les avantages de la concentration des travaux ce scientifiques en une seule école sont, que les consice dérations à priori et à posteriori étant menées de front, ce ainsi que l'étude de l'Univers dans le grand et dans les ce petits mondes, les opérations d'un genre servent de

(I) Cette prédiction de Socrate s'est vérifiée. Aristofe est devenu émule r-t rival de Platon. Les académiciens et les péripatéticiens qui n"ont pas cessé d'exister depuis et qui subsistent encore aujourd'hui, les premiers loprésentés par les philosophes allemands et les seconds par l'École anglaise et française, sont émules ctrivaux.

« preuve et de complément à celles de l'autre; mais par « la division en deux écoles, il sera établi des séries « de faits infiniment plus étendues, et elles seront (f soumises à un examen infiniment plus approfondi, « chacune des Écoles poursuivant par sa constitution « ses études autant que possible dans le même mode « de considérations.

« Je vais vous parler maintenant du sort qui attend « l'École que vous fonderez et celle qu'établira le plus a éminemment intelligent de vos élèves. Pendant toute « la durée de l'espèce humaine, elles existeront l'une « et l'autre, et la supériorité qu'elles obtiendront l'une « sur l'autre sera alternative et jamais complète. Jamais « l'une ne subalternisera complètement l'autre. La « vôtre sera plus suivie que celle de votre élève pen- « dant mille ou douze cents ans, et celle de votre élève « sera préférée à la vôtre pendant un temps égal, c'est- « à-dire pendant dix à douze siècles (1).

« Vous désirez sûrement connnaître les principaux

(1) La prédiction de Socrate s'est complètement vérifiée, car c'est le platonicisrae qui a servi de base à l'organisalion delà religion; car les pères de l'Église qui ont été les seuls savants pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, étaient platoniciens ; car le platonicisme a été préféré à la doctrine d'Aristote, depuis sa fondation qui remonte à 400 ans avant J. G. jusqu'au viii» siècle, époque à laquelle les Arabes ont traduit les œuvres d'Aristote et les ont prises pour guide, ce qui fait bien onze cents ans de prééminence formant le terme moyen entre mille et douze cents ans de succès que Socrate avait promis à son disciple par l'École qu'il constituerait.

L'école d'Aristote qui a été remise en vigueur, en honneur, en position de prééminence par les Arabes et dont l'esprit qui constitue le baco7\isme domine encore le platonisme auquel les Allemands ont fait, jusqu'à présent, d'inutiles efforts pour faire obtenir la préférence, a joué le premier rôle depuis le tiu' jusqu'au xix' siècle, ce qui lui a composé onze siècles de sucrés suivant la prédiction de Socrate.

« événements qui rempliront les dix ou douze siècles « de succès que je prédis à l'École que vous fonderez. « Je vais vous en instruire.

« Les idées philosophiques que je vous enseigne « sont certainement utiles à l'espèce humaine; mais il « n'y a pas de grands biens qui ne soient accompagnés « de grands maux. Ces idées amèneront le renverse- « ment de la société grecque. Cette société a pour lien « général le respect que les peuples dont elle est com- « posée ont pour le temple de Delphes et pour les ce oracles que rendent les prêtres de ce temple.

« Je renverse la considération dont vos divinités « jouissent ainsi que celle que les prêtres de ces divi- « nités ont obtenue : je brise donc le lien qui unit les « peuples grecs. Leur force consiste dans leur union : « une fois désunis, ils seront facilement vaincus et « soumis. Ce sont les Romains qui les subjugueront. « Les Romains, après avoir soumis toute la terre, « seront, à leur tour, vaincus par les peuples barbares « qui sortiront des déserts et des forêts , limites « auxquelles leurs armes se seront arrêtées.

« L'espèce humaine sentira alors le besoin de baser « l'organisation sociale sur des idées plus larges, plus « philanthropiques que celles qui sont admises aujour- « d'hui, et les principes que vous enseignerez, Platon, « qui, pendant les cinq ou six premiers siècles, ne u seront étudiés que par un petit nombre d'hom- « mes, deviendront, à cette époque, des principes « réputés religieux, c'est-à-dire révélés; ce sont eux ce qui civiliseront la masse entière de la société euroce péenne; ils seront alors professés par toutes les « classes de la société. Mais comme il est de la nature

« des choses que toute institutiou se vicie avec le « temps, les prêtres qui auront eu une conduite (''iierc< gique et pure pendant (ju'ils auront joué un rôle « d'opposition, abuseront du pouvoir suprême quand « ils s'en seront emparés. C'est alors que votre école « descendra directement du premier au second rang, et « que celle qui sera fondée par votre élève et qui aura « pour objet l'étude du grand monde, lixera l'attention « des têtes fortes qui chercheront le remède aux abus « que vos arrière-petits disciples auront introduits pour « accroître leurs moyens de se procurer des jouis- « sances très peu philosophiques.

« Me voilà enfin arrivé, mes chers élèves, au moment « le plus intéressant et le plus important pour l'esprit « humain qui puisse exister pendant toute la durée de « l'Espèce, puisque c'est celui où, après avoir fourni « en totalité sa carrière ascendante, elle restera quel- « que temps stationnaire avant de descendre sa vie ; « c'est sur ce moment que je désire principalement (c fixer votre attention et c'est pour ne point la fatiguer « par un emploi préliminaire de vos forces que j'ai « franchi rapidement l'espace immense qui sépare ce « jour de l'époque dont je vais vous parler et qui aura « lieu dans deux mille cinq cents ans.

« Les travaux de nos devanciers n'ont été , n'ont pu « être, comme je vous l'ai dit, que des travaux prélimi- « naires, préparatoires. Tous les instruments d'intelli- « gence qu'ils ont fabriqués, toutes les idées qu'ils ont « trouvées étaient nécessaires pour mettre l'esprit « humain en état de commencer l'esquisse du système « scientifique. Jusqu'à cette époque il n'a pas été pos- « sible de donner l'ensemble aux connaissances acqui-

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« ses, de les coordonner, en un mot de les systématiser. « Placé sur un amas de matériaux moins volumineux, « moins élevé, il n'était pas possible d'embrasser d'un « seul coup d'œil, tout l'horizon du domaine de la « science.

« Les moyens de l'esprit humain sont si bornés qu'il « lui faut beaucoup de temps pour terminer une opé- « ration quand elle est de quelque importance. Je « commence l'esquisse du système scientifique et cette c( esquisse ne sera pas terminée avant deux mille à « deux mille cinq cents ans. Oui, mes amis, des mil- « liards d'hommes et des milliers d'années sont néc( cessaires pour construire l'édifice dont je pose « la première pierre. Cela cessera de vous étonner « quand vous aurez réfléchi à la multitude d'opé- « rations que ce travail exige : ce sont toutes les « opérations intellectuelles possibles qu'il faudra faire ; « il s'en trouvera donc de tous les degrés de généralit('' c( et de tous ceux de particularité possible , et cela est « innombrable.

« Ainsi voilà trois grandes époques; je donne à la « première le nom d'époque des travaux préliminaires ; « elle renferme tout ce qui s'est passé, tout ce qui a été « fait avant nous ; à la seconde, qui est celle que nous « commençons, je donne celui d'époque de l'organisa- « tion du système conjectural. La troisième qui com- « mencera dans vingt à vingt-cinq siècles, portera celui « d'époque du système positif.

« L'époque actuelle et celle qui commencera dans « vingt à vingt-cinq siècles se ressembleront sous ce « rapport que c'est moi qui commence l'époque pré- <( sente et que ce sera un seul individu qui commen-

« cera l'autre. Oui, ce sera un seul individu, et cela ne <t peut pas être autrement, car la combinaison des pen- <( sées de plusieurs personnes ne pourrait pas former (( une conception dont le caractère fùl unitaire; or uni- « taire et systématique étant une seule et même chose, (c dire qu'il existera une époque à laquelle l'esprit hu- « main organisera un système scientifique positif, c'est « dire que la coordination des principales parties de ce « système sera faite par un même individu.

« C'est moi qui l'eparaitrai à cette époque. Vous ima- « ginez sûrement d'après cette prédiction que j'ajoute « foi aux idées de Pythagore sur la métempsycose; (c vous vous trompez. Mes idées, à cet égard, sont très « différentes des siennes. Je vais, à cette occasion, vous « faire connaître mon opinion tout entière sur la doc- « trine générale de l'illustre philosophe de Samos. Je (C le ferai avec d'autant plus de plaisir que ce retour « sur le passé reposera notre esprit, lui donnera de « l'aplomb et lui rendra la vigueur nécessaire pour (C continuer et terminer l'examen de l'avenir général de « l'espèce humaine.

« Pythagore disait : « Je me souviens très bien de (C m'être trouvé au siège de Troyes : j'étais alors « Euphorbe. 3Iénélas m'a blessé; j'ai été ensuite Her- « motime, puis un pêcheur, et dans ce moment je suis « Pythagore. »

« Cela nous prouve jusqu'à quel point un homme de « génie peut être égaré par son imagination et prendre « les idées les plus fantastiques pour des choses cer- <i taines. Cela nous prouve que ce philosophe envisa- «.geait les ftnns comme des êtres dont l'existence était '< indépendante de celle des corps, et dont la duiéc

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« correspondait à celle de plusieurs eiivelop[)es. Ma c( manière de considérer l'âme est très ditlerente. C'est « pour moi une conception métaphysique, c'est le point (( géométrique où toutes nos sensations convergent et « d'où elles divergent. Quand je vous dis : je reparaî- « trai dans deux mille ans, j'entends que les circoncc stances morales devant se trouver à cette époque à « peu près les mêmes qu'aujourd'hui, il se trouvera (c alors un homme dans lequel des sensations à peu « près semblables à celles que j'éprouve, convergeront ce et duquel divergeront des idées de la même nature c( que celles que j'émettrai dans la deuxième partie de « ce discours.

« Voilà la ditîérence qui existe entre la manière dont « Pythagore a conçu la métempsycose, et celle dont je « l'envisage. Je vais maintenant vous parler de la doc- « trine de ce philosophe ou plutôt des conceptions qui « ont servi de base à sa doctrine.

« Il l'a fondée, d'une part, sur son idée de la métem- « psycose telle que je viens de l'exposer; de l'autre, sur ce la considération que la Science des nombres est Vunique a science. L'accolement de ces deux idées est monscc trueux, car l'une appartient au système conjectural, ce l'autre au système positif. Je dirai plus : la première ce est en arrière du système conjectural, et la deuxième c( en avant du système positif.

(c Toutes les opérations de notre esprit sont des <( comparaisons. Ainsi une idée générale ne peut être, ce d'une part, que le résultat des comparaisons qu'il a ce faites, et de l'autre que l'aperçu de celles qu'il doil ce faire. L'idée générale : L'Univers est ré(ji par une ce cause aniline mais animée, est celle qui servira de

« base au système conjectural dont je commence l'or- « ganisatioii.

« Cette idée se divise en deux parties qui constituent « les termes de la comparaison la plus capitale que « ce système renferme :

« 1" La cause qui met le grand monde en action ;

« 2" Celles qui dirigent les actions des petits mondes.

« On ne peut établir de comparaison qu'entre deux c( cboses de même nature. Ainsi il faut indispensablece ment concevoir le grand et le petit monde comme « régis par des causes semblables. Le grand monde a étant supposé régi par une cause unique, mais ani- « niée, le petit monde doit être envisagé comme gou- « verné par une cause semblable. La qualité d'éternité « étant donnée à la cause qui régit le grand monde, « doit l'être également à celle qui régit les petits. On « peut seulement dire que la première n'a point eu de « commencement et que l'autre a été créée, parce qu'il (c n'est pas nécessaire, pour le raisonnement, que le « second membre de la comparaison ait existé avant le « moment où commence cette opération logique. Pytba- « gore considérait la durée de l'àme comme limitée, « comme correspondant seulement à la durée de quel- « ques enveloppes; ses idées sont, sous ce rapport, eu « arrière du système dont je commence l'organisation.

« Je vais maintenant vous prouver que la conception : « La science des nombres est la science unique, est ti es « en avant du système positif auquel l'esprit bumain ne « sera en état de travailler que dans deux mille à deux « mille cinq cents ans.

« Établissons d'abord clairement la différence qui exisc< tera entre le système conjectural et le système positif.

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« Dans le système conjectural, l'Univers sera sup- « posé régi par une cause unique, mais animée. Dans « cet ordre de conceptions on se dispensera d'établir « les idées intermédiaires, on prendra l'organisation « de l'être moral comme une chose connue, et on se «c bornera à présenter les deux extrêmes, c'est-à-dire <c la volonté et l'action de l'être général pour le grand « monde, et des êtres particuliers pour les petits « mondes.

« Dans le système positif, l'Univers sera supposé (c régi par une loi, et les savants se trouveront alors « forcés d'établir des idées intermédiaires entre la m«<6r « et Veff'et.

ce Je sens fréquemment le besoin de rebaser mes « idées. Je vais récapituler la série des pas généraux « de l'intelligence humaine jusqu'à ce jour.

(c 1» Les hommes, à leur origine commune avec les « autres animaux, ne jouissent que de la supériorité (( d'intelligence qui résulte directement de leur supé- <( riorité d'organisation, et cette supériorité est pres- « qu'imperceptible.

« 2" Les hommes inventent des signes; ces signes f( leur donnent un ordre de moyens d'intelligence abso- « lument supérieur à celui des autres animaux, dès lors (( ils arrivent à la division générale des idées en deux 0 classes : Causes, Effets.

a 3° Les hommes considèrent le soleil, la lune, les (( étoiles, la mer, les tleuves, les montagnes et le:- « forêts, ainsi que toutes les autres grandes masses, c( et pareillement tous les êtres ayant sur eux une (( influence bien prononcée, utile ou nuisible, comme a les causes premières de tout ce qui arrive. Il s'éta-

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« blit, à cette époque, une division dans la société « humaine. Quelques hommes travaillent à établir l'ex- « plication des effets par la connaissance des causes; « la masse de l'espèce humaine devient dévote, elle « adresse aux causes qu'elle imagine être les pre- « mières, des prières pour obtenir d'elles les effets « qu'elle désire.

« 4" Les hommes s'élèvent à l'idée des causes invi- « sibles; ils divinisent chacune de leurs passions, cha- « cune de leurs facultés; ils constituent idéalement un « Olympe, et chargent ce conseil des dieux du soin de « régir l'Univers.

« Voilà ce qu'ont fait nos devanciers, voilà l'état « dans lequel j'ai trouvé les choses quand j'ai entrepris « de systématiser les connaissances humaines, c'est-à- « dire de considérer tout ce qui existe comme étant « les effets d'une même cause.

« Dans le système positif, l'Univers sera soumis à la « loi : « Toute molécule a constitutivement tendance à se « mouvoir dans la direction qui lui offre le moins de « résistance. » La comparaison générale sera établie, « d'une part, entre l'action des molécules adhérentes « entre elles, et d'autre part, entre l'action des molé- « cules en état de fluidité. La physique se partagera en « deux parties, savoir : la physique des corps bruts et a celle des corps organisés. On constatera que dans « les corps bruts, l'action des solides domine celle des « fluides, et que dans les corps organisés l'action des « fluides est plus forte que celle des solides. On ces- « sera d'envisager l'Univers comme un composé de '< deux natures distinctes, savoir : la nature morale et

la nature physique. On considérera comme des effets

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« de raction des fluides impondérables, les phéno- (c mènes qu'on envisage aujourd'hui comme ayant des « causes surnaturelles ou divines. Ce sera en Astronocc mie seulement que la physique et la métaphysique « ne feront qu'une seule et même science.

« Ainsi vous voyez que l'idée : La science des nombres « est la science unique, est très en avant de ce que sera « le système positif. Cette idée serait celle qui servirait « de base au système exact , si l'esprit humain pouvait « s'élever à cette hauteur; mais la dépendance dans « laquelle l'espèce humaine se trouve de la planète (c qu'elle habite, planète dont la durée est nécessaire- « ment limitée, mettra un terme au progrès de son « intelligence.

« Ainsi Pythagore a donné, comme je vous l'ai dit, « pour base à sa doctrine, deux idées dont l'accolemeiit « est monstrueux, puisqu'elles ont été placées par le « grand Ordre des choses dans la série de nos progrès, « à des distances immenses. C'est Ji ce défaut de méc( thode qu'il faut attribuer le peu de succès des travaux « philosophiques de ce sublime génie, inventeur à « jamais célèbre de l'idée du carré de l'hypoténuse. « Déjà une partie de sa doctrine est oubliée et le soute venir de l'ensemble de ses idées s'effacera complète tement.

« Mes chers élèves, pour éviter la faute que Pytlia- « gore a commise ; pour ne pas forcer votre esprit à « franchir de trop grands intervalles; pour motiver « suffisamment le langage que je tiendrai dans deux « mille ans; pour vous mettre en état de juger les rai- « sonnements que j'emploierai quand je travaillerai à ff l'organisation du système positif; je vais établir

« quelques idées intermédiaires; je vais vous parler « de la marche que l'esprit humain suivra pendant qu'il « s'occupera du système conjectural ; je vais vous faire « connaître ce qui arrivera de plus marquant pendant « vingt à vingt-cinq siècles, et vous dévoiler les causes « déterminantes des principaux faits.

« La doctrine que je vous enseigne n'aura, pendant « les cinq à six premiers siècles que le caractère scien- « tifique: dans les cinq à six siècles suivants, elle (c acquerra le caractère religieux. Pendant un laps de « temps égal, elle endossera le caractère politique; elle « tombera enfin dans l'avilissement, successivement « sous les rapports scientifique, religieux et politique, « et sa chute durera, sous ces trois rapports, cinq à « six cents années, après lesquelles je reparaîtrai pour « fonder le système positif (1). »

(!) La prédiction do Socrate s"cst complotementvérifice, car il s"est écouli'; cinq à six cents ans depuis sa mort jusqu':.u moment où la religion chrétienne a commencé à s'i-taldir en Europe, et pendant ce laps de temps, sa doctrine n'a eu que le caractère scientifique ; il scst écoulé cinq à six cents ans depuis le moment où la religion chrétienne s'est étal)iie en Europe jusqu'à Charlemagne, et pendant ce laps de temps, la doctrine de Socrate qui était le Théisme et qui a servi de base à la religion chrétienne, s'est évidemment revêtue du caractènî religieux.

It s'est écoulé encore cinq à six cents ans depuis Charlemagne qui a imprimé au système d'idées de Socrate. lequel avait douze cents ans du date, le caractcr-' politique, d'une part, en donnant au Pape la souverainetide Rome, et dune autre, en forçant les Saxons à reconnaître la juridiction papale, jusqu'au xiv^ ou xt' siècle que Wiclef et Lu Hier ont paru. Enfin depuis Wiclef jusqu'à ce jour, voilà prés de cinq cents ans écoulés, et pendant ces cinq cents dernières années, la doctrine de Socrate a cessé d'abord d'être scientifique, puisque le nouveau système astronomique produit par Copernic a été préféré par les savants à celui selon lequel la terre était placée au centre du monde et où tout l'Univers avait été créé pour elle et particulièrement pour Thonime qui fhabiUiit: cite s'est dépouillée ensuite du caractère religieux, car Bavie. d'abord, ensuite Voltaire ctlesEncv-

Nous doiinerotis la suite de ce discours, dans le troisième Mémoire (1).

HUITIÈME PKNSEE.

Cette conception se présente à priori dans notre esprit. Nous l'exposons dans ce mode actif, imaginant. Messieurs, que vous ne nous saurez pas mauvais gré de ce que nous ne prenons pas la peine de la repasser au passif.

Vous êtes sûrement étonnés. Messieurs, contrariés

clopédistes l'ont compléloment (onrnpc en ridicule sous ce rapport et ont donné le nom de supurstilion à la croyance qui, jusque-là, avait porté celui de dévotion. Enfin elle a cessé d'avoir un caractère politique quand l'empereur Napoléon a retiré au Pape la souveraineté que Charlemagne lui avait donnée-

Qu'elle est belle, simple, qu'elle sera riche dans ses résultats, cette division, non point créée, mais observée ; non point métaphysique, mais physique; qui partage le temps écoulé depuis Socrate jusqu'à nous, d'abord en deux parties égales, ayant chacune un caractère bien distinct, puisque pendant k première moitié, l'esprit humain a principalement marché fi priori, tandis que, pendant la seconde, l'Ecole s'est occupée de la recherche de toutes les petites sources dont la réunion forme le fleuve philosophique a posteriori, fleuve, par parenthèse, qui prend le nom de priori quand il se divise en canaux qui vont vivifier toutes les parties du domaine scientifique et porter l'union, l'abondance et le bonheur dans tous les cham ps d'intelligence particulière !

Qu'elle est belle cette sous-division du temps écoulé depuis Socrale jusqu'à nous, en quatre parties égales, ayant chacune un caractère bien marqué, bien tranché, ainsi que nous l'avons établi dans la présente note : Que l'histoire va devenir intéressante et instructive, quand les historiens auront reclassé les faits d'après cette théorie !

(I) Saint-Simon est mort sms avoir achevé le discours de Socrate.

Note iiKs KDirti Kv.

lie voir la suite du discours de Socrate renvoyée; au troisième Mémoire; nous allons vous faire connaître les raisons qui nous ont engaijjé à prendre ce parti, nous espérons que vous les approuverez.

C'est du sort de l'espèce humaine jusques dans l'avenir le plus reculé, que nous parlerons dans la deuxième partie du discours de Socrate. Nous présenterons l'influence de la conception de la gravitation, comme devant être la plus grande possible ; nous présenterons cette idée comme devant jouer le rôle d'idée générale absolue et remplacer l'idée Dieu. Or cette idée, dans l'état actuel des choses, est si loin d'avoir ce caractère de généralité, que nous ne serions point compris dans ce que nous en dirions, si, par un travail particulier, nous ne le lui imprimions pas, ou si nous ne démontrions pas au moins qu'elle est susceptible de l'acquérir, démonstration qui sera l'objet du mémoire suivant.

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