CHAPITRE II
Sur le Congrès.
Un congrès est assemblé maintenant à Vienne; que fera-t-il? que pourra-t-il faire? C'est ce que je vais examiner.
Rétablir la paix entre les puissances de l'Europe, en réglant les prétentions de chacune et en conciliant les intérêts de toutes, tel est le but de ce congrès. Doit-on espérer que ce but soit atteint? Je ne le pense pas, et voici sur quelles raisons je fonde cette conjecture.
Aucun des membres du congrès ne sera chargé de considérer les choses au point de vue général ; nul n'y sera même autorisé. Chacun, député d'un roi ou d'un peuple, dépendant de lui, tenant tout de lui, ses droits, ses pouvoirs, sa mission, viendra présenter le plan de politique particulière de la puissance qu'il repré-
senlera, et démontrer que ce plan convient aux int(^rêts de tous.
De tous côtés, l'intérêt particulier sera donné pour mesure de l'intérêt général. L'Autriche cherchera à persuader qu'il importe au repos de l'Europe qu'elle ait en Italie une grande prépondérance , qu'elle conserve la Gallicie et les Provinces Illyriennes, que sa suprématie sur toute l'Allemagne lui soit rendue; la Suède établira, carte géographique en main, que c'est la nature qui veut que la Norwége soit sous sa dépendance; la France réclamera le Rhin et les Alpes, comme limites naturelles; l'Angleterre se prétendra chargée, par la nature, de la police des mers, et voudra qu'on regarde le despotisme qu'elle y exerce, comme le fondement le plus inébranlable du système politique.
Ces prétentions, présentées avec assurance, avec bonne foi peut-être, sous le nom de moyens d'assurer la paix de l'Europe, et soutenues de tout le talent des Talleyrand, des Metternich et des Castlereagh, ne persuaderont cependant personne. Chaque proposition sera rejetée ; car personne hors celui qui l'aura faite, n'y voyant son intérêt propre, n'y verra l'intérêt commun. On se quittera mécontent l'un de l'autre, et s'accusant mutuellement du peu de succès de l'assemblée; point d'accord, point d'intérêts conciliés, point de paix. Des confédérations particulières, des coalitions opposées d'intérêts rejetteront l'Europe dans ce triste état de guerre dont on aura vainement essayé de la tirer.
Voilà ce que l'événement prouvera mieux encore; voilà ce que ni le bon esprit, ni la sagesse, ni le désir de la paix ne peuvent faire éviter. Assemblez congrès
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sur conp;rps, nniltipliez les traités, les conventions, les accommodements, tout ce que vous ferez n'aboutira qui\ la guerre, vous ne la détruirez point, vous pourrez tout au plus la faire changer de lieu.
Et cependant le peu de succès de ces sortes de moyens n'éclaire personne sur leur impuissance. Il y a en politique une routine dont on n'ose pas s'écarter, bien que l'expérience nous crie de loin qu'il faut changer de méthode. On s'en prend à la force du mal plutôt qu'à la faiblesse des remèdes ; et l'on continue de s'égorger sans savoir quand finira le carnage, sans espérance de le voir finir.
L'Europe est dans un état violent, tous le savent, tous le disent ; mais cet état, quel est-il? D'où vient-il? A-t-il toujours duré? Est-il possible qu'il cesse? Ces questions sont encore sans réponse.
Il en est des liens politiques comme des liens sociaux : c'est par des moyens sem.blables que doit s'assurer la solidité des uns et des autres. A toute réunion de peuplescommeà toute réunion d'hommes, il faut des institutions communes, il faut une organisation : hors de là, tout se décide parla force.
Vouloir que l'Europe soit en paix par des traités et des congrès, c'est vouloir qu'un corps social subsiste par des conventions et des accords; des deux côtés il faut une force coactive qui unisse les volontés, concerte les mouvements, rende les intérêts communs et les engagements solides.
Nous affectons un mépris superbe pour les siècles qu'on appelle du moyen âge ; nous n'y voyons qu'un temps de barbarie stupide, d'ignorance grossière, de superstitions dégoûtantes, et nous ne faisons pas atten-
lion ([lie c'est le seul temps où le système polilif|ue de rKiirope ait été londé sur sa véritable base, sur une organisation générale.
Je ne dis pas quedes papes ne fussent point avides de pouvoir, brouillons, despotes, plus occupés de servir leur ambition que de contenir celle des rois; que le clergé ne se mêlât point dans les querelles des princes, et n'abrutît pas les peuples pour les tyranniser plus impunément. Tous ces maux, tristes fruits des temps d'ignorance, ne détruisaient point ce que cette institution avait de salutaire : tant qu'elle subsista, il y eut peu de guerres en Europe et ces guerres furent de peu d'importance (1).
A peine la révolution de Luther eut-elle fait tomber le pouvoir politique du clergé, que Charles-Quint conçut ce projet de domination universelle, que tentèrent après lui Philippe II, Louis XIV, Napoléon et le peuple anglais, et que des guerres de religion s'élevèrent , qui furent terminées par la guerre de trente ans, la plus longue de toutes les guerres.
Malgré tant d'exemples si frappants, le préjugé a été tel que les plus grands talents n'ont pu lutter contre lui. Tous ne font dater que du xvi*" siècle le système politique de l'Europe; tous ont regardé le traité de Westl)lialie comme le vrai fondement de ce système.
Et pourtant il suffisait d'examiner ce qui s'est passé depuis ce temps, pour sentir que l'équilibre des puissances est la combinaison la plus fausse qui puisse être
;l) Les croisades, dont le but politique fut de dégoûter les Sarnisins de la conquête de l'Europe, étaient des tçuerres de la confédération entière contre les ennemis do la Iilieité.
faite, puisque la paix en était le but et qu'elle n'a profluit que des guerres !
Deux hommes seuls ont vu le mal et ont approché du remède; ce furent Henri IV et l'abbé de Saint- Pierre; mais l'un mourut avant d'avoir achevé son dessein qui fut oublié après lui; l'autre, pour avoir promis plus qu'il ne pouvait donner, fut traité de visionnaire.
Certes ce n'est point une vision que l'idée de lier tous les peuples européens par une institution politique, puisque pendant six siècles un pareil ordre de choses a existé, et que pendant six siècles les guerres furent plus rares et moins terribles.
C'est à cela que se réduit le projet de l'abbé de Saint-Pierre , dépouillé de cet appareil gigantesque qui l'a rendu ridicule ; c'est par un gouvernement confédératif, commun ;\ toutes les nations de l'Europe, qu'il avait espéré d'y faire régner son impraticable paix perpétuelle.
Cette combinaison, chimérique dans ses résultats, imparfaite même et vicieuse par sa nature, est pourtant la conception la plus forte qui ait été produite depuis le xv« siècle; c'est qu'on n'arrive au bien que par de longs essais et des tentatives souvent infructueuses , et que rarement celui qui conçoit le premier une idée juste sait lui donner la netteté et la précision qu'elle acquiert toujours par le temps.
Le livre de l'abbé de Saint-Pierre a été peu lu, ou n'en connaît guère que le titre, et le nom de rêve d'un homme de bien, par lequel on le désigne.