‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrine (volume 2)Chapitre 73 sur 131 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Examen de la Paix perpétuelle.

L'aube de Saint-Pierue proposait une confédération î^énérale de tous les souverains de l'Europe, confédération dont les cinq articles principaux devaient être ceux-ci :

« 1" Des plénipotentiaires, nommés par les souve- « rains contractants, se tiendront en un lieu déterminé « et y formeront un congrès permanent.

« 2° On spécifiera le nombre de souverains qui au- « ront voix dans la diète, et de ceux qui seront invités « d'accéder au traité.

« On garantira à chacun des membres de la société « la possession de ses États; sa personne, sa famille, c< son pouvoir seront assurés contre toute autorité étran- « gère ou rébellion de ses sujets.

(( ¥ La diète sera le juge suprême des droits des « associés, il y sera décidé par arbitrage sur les inté- « rets de chacun d'eux.

« 5° Tout allié infracteur du traité sera mis au ban de « l'Europe et proscrit comme un ennemi public.

« On armera conjointement et à frais communs con- « tre tout État mis au ban de l'Europe. »

Le premier défaut d'une pareille confédération, c'est ([u'elle est absolument impraticable; toutes les raisons de l'inutilité du congrès subsistent ici dans toute leur

force. Il n'y ;i point d'accord sans des vues communes, et des souverains traitant ensemble ou des plénipotentiaires nommés par les contractants et révocables par eux, peuvent-ils avoir d'autres vues que des vues particulières, d'autre intérêt que leur intérêt propre? Si la cour de Rome arrêtait l'ambition des puissances temporelles, c'est que tous les membres de cette cour avaient un intérêt commun, celui de leur suprématie sur toutes les cours ; c'est que les rois ne nommaient ni le pape, ni son conseil , et qu'aucune puissance ne pouvait les déposer.

Henri IV, dans sa république chrétienne, avait cru écarter cet inconvénient par une simple clause qui portait que chaque puissance devait avant tout veiller à l'entretien de la société, et ne faire marcher son intérêt privé qu'après l'intérêt général. Henri IV était généreux, il pensait que ce qui lui serait facile devait être facile atout le monde; mais, peut-être, en succombant lui-même, eùt-il fait voir combien la probité dans un roi est impuissante contre les séductions du pouvoii'.

C'était par la force des choses qu'il fallait pourvoir à ce que le corps commun s'occupât avant tout des intérêts communs ; mais je sens que j'anticipe et que je me laisse aller trop loin. Je dois revenir à l'examen que j'ai commencé.

Le premier effet de la constitution de l'abbé de Saint- Pierre, en supposant qu'elle fût possible, était de perpétuer en Europe l'ordre de choses existant au moment où elle eût été établie. Dès lors les restes de la féodalité qui subsistaient encore devenaient indestructibles. Bien plus, elle favorisait l'abus du pouvoir en rendaiil la puissance des souverains plus redoutable aux peu-

pies, et en ùlaiil à ceux-ci toute ressource contre la tyrannie. En un mot, cette organisation prétendue ne (levait être autre chose qu'une garantie réciproque entre les princes de conserver le pouvoir arbitraire.

On a lait usage du levier sans savoir expliquer ce que c'est qu'un levier; il y a eu des organisations nationales, des organisations politiques , avant qu'on sût ce que c'est qu'organisation. En politique, comme dans toute espèce de science , on a fait ce qu'il fallait faire avant de savoir pourquoi il fallait le faire, et lorsqu'après la pratique sont venues les théories , ce qu'on a pensé a souvent été au-dessous de ce qu'on avait exécuté par hasard.

C'est ce qui est arrivé dans cette occasion. L'organisation de l'Europe, telle qu'elle était au xiv*= siècle est intluiment supérieure au projet de l'abbé de Saint-Pierre.

Toute organisation politique, ainsi que toute organisation sociale, a ses principes fondamentaux qui sont son essence, et sans lesquels elle ne peut ni subsister, ni produire les effets qu'on attend d'elle.

Ces principes sur lesquels l'organisation papale était fondée, ont été méconnus de l'abbé de Saint-Pierre; on peut les réduire à quatre :

1" Toute organisation politique instituée pour lier , ensemble plusieurs peuples, en conservant à chacun \/ son indépendance nationale, doit être systématiquement liomogène, c'est-à-dire que toutes les institutions doivent y être des conséquences d'une conception unique, et que par conséquent le gouvernement, à tous ses degrés, doit avoir une forme semblable ;

"2" Le gouvernement général doit être entièremeni indépendant dos gouvernements nationaux;

3° Ceux qui composent le gouvernement général doivent être portés par leur position à avoir des vues générales, à s'occuper spécialement des intérêts généraux;

4" Ils doivent être forts d'une puissance qui réside en eux, et qui ne doive rien h aucune force étrangère; cette puissance est l'opinion publique.

L'organisation papale était fondée sur ces principes et c'est ce qui fait qu'elle a été utile ; mais l'ignorance du temps n'avait pas permis le bon emploi de ces principes, et c'est ce qui la rendait vicieuse.

D'abord la constitution féodale était celle qu'on avait appliquée au gouvernement général et aux gouvernements nationaux, et cette constitution est essentiellement mauvaise, puisqu'elle est toute entière à l'avantage des gouvernants et au détriment des gouvernés.

Ensuite les papes usaient souvent de leur puissance trop absolue ainsi que celle des rois, pour troubler l'Europe, au lieu de la rendre paisible.

Et enfin, l'opinion qui faisait la force du gouvernement général était mêlée de superstitions; d'où il résultait que le clergé, pour maintenir son pouvoii-, devait maintenir les superstitions , et entraver les progrès des lumières.

Gela posé, il n'y a plus qu'un pas à faire pour arrivei' à la meilleure constitution possible d'une société de peuples. Il suffit de joindre aux principes établis cidessus les trois conditions suivantes :

1" Que la meilleure constitution possible soit appliquée au gouvernement général et aux gouvernements nationaux;

2" Que les membres du gouvernement général soient ooiUraints par la force des choses de travailler au bien

commun. Cette condition est comprise dans la première;

3° Que leur force dans l'opinion soit fondée sur des rapports que rien ne puisse ébranler, et qui soient de tous les temps et de tous les lieux.

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