CHAPITRE II
De la Chambre des députés du Parlement Européen.
Tout homme né dans un pays quelconque, citoyen d'un État quelconque, contracte toujours par son éducation, par ses relations, par les exemples qui lui sont offerts, certaines habitudes plus ou moins profondes d'étendre ses vues au-delà des limites de son bien-être personnel et de confondre son intérêt propre dans l'intérêt de la société dont il est membre.
De cette habitude fortifiée et tournée en sentiment, résulte une tendance à généraliser ses intérêts, c'est-àdire à les voir toujours renfermés dans l'intérêt commun; ce penchant qui s'affaiblit quelquefois, mais qui
ne s'aiiëanlil jamais, est ce qu'on appelle le patriotisme.
Dans tout gouvernement national, s'il est bon, le patriotisme que chaque individu apporte en lui à l'instant qu'il en est fait membre, se change en esprit et en volonté de corps, puisque l'attribut nécessaire d'un bon gouvernement est que l'intérêt des gouvernements soit aussi l'intérêt de la nation.
C'est cette volonté de corps qui est l'àme du gouvernement qui fait que toutes les actions y sont unies et tous les mouvements concertés, que tout marche vers un même but, que tout répond au même mobile.
Il en est du gouvernement européen, comme des gouvernements nationaux, il ne peut avoir d'action sans une volonté commune à tous ses membres.
Or, cette volonté de corps qui, dans un gouvernement national, naît du patriotisme national, dans le gouvernement européen ne peut provenir que d'une plus grande généralité de vues, d'un sentiment plus étendu qu'on peut appeler le patriotisme européen.
C'est l'institution qui forme les hommes, dit Montesquieu ; ainsi, ce penchant qui fait sortir le patriotisme hors des bornes de la patrie, cette habitude de considérer les intérêts de l'Europe, au lieu des intérêts nationaux, sera, pour ceux qui doivent former le parlement européen, un fruit nécessaire de son établissement.
Il est vrai ; mais aussi ce sont les hommes qui font l'institution, et l'institution ne peut s'établir si elle ne les trouve tout formés d'avance, ou du moins préparés à l'être.
C'est donc une nécessité de n'admettre dans la cham^
bre des députés du parlement européen, c'est-à-dire dans l'un des deux pouvoirs actifs de la constitution européenne, que des hommes qui, par des relations plus étendues, des habitudes moins circonscrites dans le cercle des habitudes natales, des travaux dont l'utilité n'est point bornée aux usages nationaux et se répand sur tous les peuples, sont plus capables d'arriver bientôt à cette généralité de vues qui doit être l'esprit de corps, à cet intérêt général qui doit être l'intérêt de corps du parlement européen.
Des négociants, des savants, des magistrats et des administrateurs doivent être appelés seuls à composer la chambre des députés du grand parlement.
Et en effet, tout ce qu'il y a d'intérêts communs à la société européenne, peut être rapporté aux sciences, aux arts, à la législation, au commerce, à l'administration et à l'industrie.
Chaque million d'iiommes sachant lire et écrire en Europe, devra députer h la chambre des communes du grand parlement un négociant, un savant, un administrateur et un magistrat. Ainsi, en supposant qu'il y ait en Europe soixante millions d'hommes sachant lire et écrire, la chambre sera composée de deux cent quarante membres.
Les élections de chacun des membres se feront par la corporation à laquelle il appartiendra. Tous seront nommés pour dix années.
Chacun des membres de la chambre devra posséder vingt-cinq mille francs de rentes au moins en fonds de terres.
Il est vrai que c'est la propriété qui fait la stabilité du gouvernement , mais c'est seulement lorsque la pro-
i priété n'est point séparée des lumières, que le gouver- I iiement peut reposer solidement sur elle. Il convient > flonc que le gouvernement appelle dans son sein et I lasse participer à la propriété ceux des non-propriétaires qu'un mérite éclatant distingue, afin que le talent et la possession ne soient point divisés; car le talent qui est la plus grande force, et la force la plus agissante, envahirait bientôt la propriété, s'il n'était point uni avec elle.
Ainsi à chaque nouvelle élection, vingt membres choisis parmi les plus distingués des savants, négociants, magistrats ou administrateurs non-propriétaires, devront être admis à la chambre des communes du parlement européen et dotés de vingt-cinq mille francs de rentes en fonds de terres.