CHAPITRE IV
Examen des affaires d'Angleterre
Les ministériels et les opposants ne sont point en Angleterre le seul partage de l'opinion publique ; cette
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division ii'eslquuiieti'actioiuruiiedivisioii plus giaiidc, plus ancienne et subsistant toujours : celle de la nation en deux partis, les Wliigs et les Tories.
Les Tories ont toujours été en majorité, d'où il suit que jusqu'ici le ministère a été dans leurs mains, et que par conséquent la situation présente de l'Angleterre est le résultat de leurs travaux.
Jetons un coup d'œil sur la situation de l'Angleterre.
L'Angleterre a écrasé, anéanti toutes les marines qui pouvaient en s'unissant rivaliser avec la sienne. L'empire des mers est donc tout entier dans ses mains. Elle domine directement sur l'Asie et l'Afrique. Elle laisse aux Espagnols et aux Portugais les trais et les embarras du gouvernement de l'Amérique du Sud, et en tire à soi tout le profit. Elle a ôté aux Américains du Nord tout moyen d'être ses rivaux en commerce.
Par cette balance de l'Europe, dont elle a su s'emparer, rien ne se fait sur le continent que ce qu'elle veut; elle y répand à son gré la guerre ou la paix; le commerce du monde entier est dans ses mains; elle surpasse tous les autres peuples en agriculture et en industrie.
Ainsi l'action que l'Angleterre exerce sur le reste de l'espèce humaine est la plus générale, la plus grande, la plus étonnante dont fliistoire fasse mention ; l'Angleterre est donc parvenue au comble de la gloire et de la puissance.
Mais le capital de la dette de l'Angleterre surpasse de beaucoup la valeur territoriale des trois royaumes : de là résulte un état forcé de choses ; cet état forcé de choses a fait hausser considérablement le prix des denrées de première nécessité qui doit augmenter le prix de la main
d'œuvre, qui accroîtra nécessairement le prix des objetï^ manufacturés; le papier perd contre l'argent, le change est constamment désavantageux, etc.
Le patriotisme de la notion anglaise, tant qu'elle a été menacée par Bonaparte, a donné à son gouvernement les' moyens de soutenir le poids énorme qu'il supporte ; mais pourra-t-il continuer de le soutenir dans le calme d'une situation paisible? Non sans doute; si l'on n'y apporte un prompt remède, une révolution dans les finances, une révolution politique deviendra inévitable. Cette révolution sera d'autant plus prompte qu'elle sera excitée par les Whigs, car elle est pour eux le seul moyen de rendre leurs principes prépondérants et de saisir le timon des affaires. Parlons des Whigs.
Ils se sont opposés de toutes leurs forces à la guerre contre l'Amérique, llspensaientque la Grande-Bretagne devait sans balancer accorder à ses sujets continentaux du Nouveau Monde cette indépendance qu'ils demandaient comme une faveur, mais qu'ils se sentaient en état de conquérir si elle leur était refusée. Aucun d'eux n'a consenti au despotisme, aux injustices, aux atrocités du gouvernement anglais dans l'Inde (1).
Dès l'origine de la révolution française, et pendant toute sa durée, les Whigs ont constamment proclamé que la nation anglaise devait se déclarer en faveur du parti qui travaillait;! changer le régime social de la France et à y établir la constitution représentative; et lorsque Burke
(1) H n'y a pas d'occasion dans laquelle les Wliigs n'aient professé ouverlertii ni lis opinidns li's plus libérales; aujoiird hiii, ils se nionir ni révollcs delà conduile de Ferdinand, et conseillent au gouvernenicnl an.;,'liiis de soulcnir le peuple espagnol contre son roi : on sait que plusieurs d'enire eux ont envoyédes secours d'argent aux Norwégiens.
cl les Tories se répandaient en invectives et faisaient retentir l'Angleterre de ce propos si célèbre : Les Français ont passé au travers de la liberté, ils ont répondu (1) : « N'est-ce pas aux crises les plus violentes et aux plus « sanglantes catastrophes que les hommes ont toujours « dû leurs plus grands progrès en politique? Ainsi que « les Français, nos pères n'oat-ils pas eu leur temps de « fureur et de folie? N'ont-ils pas comme eux souillé « leurs mains du sang de leur roi innocent? Nos nive- « leurs étaient-ils moins absurdes, moins ennemis de « tout principe social que leurs jacobins? EtCromwell « moins tyran que Bonaparte? Et pourtant c'est notre « révolution, si semblable à la révolution française, qui « nous a faits ce que nous sommes ; c'est par elle que « le peuple anglais est libre chez lui et puissant chez « les nations étrangères. N'en doutons pas, quelques « efforts que nous fassions pour décrier et entraver <c leur révolution, les Français en tireront à la longue « les avantages que nous avons tirés de la nôtre; ils (c seront libres et grands comme nous. Protégeons-les « donc maintenant qu'ils sont faibles et que nos secours « peuvent les mettre à l'abri des maux qui les menacent « encore, »
Enfin les Whigs ont constamment professé ce principe, que la liberté de la Grande-Bretagne serait d'autant plus entière et plus assurée, que les peuples du continent seraient plus libres. Ils ont répété sans cesse auxTories :« qu'ils faisaient de vains efforts pour arrêter « chez les nations de l'Europe ce progrès des lumières <■< que rien ne peut arrêter ; que les dépenses énormes
I Voyez les (Irl)als pniionipnt.iiros du tpmps.
» auxquelles cette entreprise les coiilraiguait, ii'atleiiiu (iraient point le but et élevaient la dette publique à « une somme telle qu'il deviendrait impossible d'en ce rembourser le capital, ni d'en payer même les inté- « rets; que cette dette devait créer un ordre de fortunes « factices qui bausscrait le prix des denrées, lequel « augmenterait les salaires, lesquels à leur tour accroî- (c traient le prix des objets fabriqués; que le renché- « rissement des objets fabriqués augmenterait l'impor- « tation et diminuerait l'exportation, d'où il résulterait « augmentation de dépenses et diminution de recettes; « qu'entin l'État ne pouvant plus payer l'intérêt de sa « dette, la banqueroute serait inévitable. »
L'événement a appris h la nation anglaise que les Whigs avaient raison; elle commence à sentir la nécessité de cbanger son plan de politique extérieure.
Mais pourquoi les Tories ont-ils constamment obtenu la majorité et l'ont-ils toujours emporté sur les Whigs? Pourquoi le ministère, et par conséquent l'administration des affaires d'État, a-t-elle été jusqu'ici dans leurs mains? Doit-elle y rester encore? et combien de temps doit-elle y rester?
Un sentiment secret disait aux Anglais que leur liberté serait en danger, s'ils avaient des relations intimes avec des peuples encore trop peu éclairés pour vivre sous un régime libéral ; ainsi les Tories qui conseillaient le despotisme et l'isolement de l'Angleterre devaient obtenir la majorité des suffrages, puisqu'alors leur opinion s'accordait avec les intérêts du peuple.
Depuis, lorsque Bonaparte effrayait l'Angleterre par son projet vaste et insensé de domination universelle, tous les partis se turent, chaque citoyen cessa d'être
Whig ou Toi'v, pour n'être plus (|ii'Âi)j^lais, cl loutes les opinions vinrent se perdre en une seule, le besoin de secourir la pairie.
Mais maintenant que l'Anglelerre peut sans crainte s'allier avec la France, puisque la France a la même constilulion qu'elle, maintenant que la pairie, hors de danger, laisse aux citoyens le loisir de peser les opinions des deux partis, quel sera celui des deux qui sera porté au ministère?
Tous les Anglais dont l'opinion publique est de quelque poids, sont créanciers de l'État pour des sommes plus ou moins considérables, et par conséquent intéressés personnellement à ce que l'État remplisse ses engagements. Ainsi, tous ceux du parti wliig doivent être sollicités d'un côté par le désir de s'emparer des affaires, et de l'autre par celui d'empêcher la banqueroute de l'État; or, maintenant qu'ils voient que celle banqueroute est inséparable du mouvement politique qui doit mettre le gouvernement dans leurs mains, l'intérét d'opinion étant balancé dans leurs esprits par rintérét personnel, tous doivent se tenir en repos et suivre le train des choses par la crainte de se nuire s'ils tentaient de l'arrêter.
Il suit de là que le gouvernement doit rester encore entre les mains des Tories, qu'il y restera tant que les Tories trouveront à emprunter, et que les Tories, lidèles à leur ancien système de politique, chercheront à susciter des troubles en France pour y entraver encore le dévelojjpement de l'industrie.
Mais il est aisé de voir que le temps viendra bientôt où le gouvernement anglais sera contraint d'annoncer au peuple qu'il ne peut plus payer les intérêts de sa dette,
el qu'alors, par une grande secousse politique, le gouvernement passera des Tories aux Whigs.
Maintenant, ce qu'il s'agit de savoir, c'est s'il existe un moyen d'éviter la banqueroute de l'Angleterre et de faire que le gouvernement quitte son plan de politique extérieure pour un autre plus libéral, c'est-à-dire de faire passer le gouvernement des Tories aux Whigs sans révolution et sans banqueroute.
Je crois cela possible ; mais ce n'est point au dedans d'elle-même que l'Angleterre en trouvera les ressources, c'est au dehors qu'il faut les chercher; elles ne peuvent résulter que d'une association avec la France. L'Angleterre peut être comparée à une grande maison de commerce qui a fait des établissements magnitiques, mais qui s'est endettée d'une somme immense pour faire ces établissements; si elle ti'ouve un associé riche elle prospérera, sinon elle manquera infailliblement.
Mais, non-seulement l'Angleterre a besoin de la France, la France aussi a besoin de l'Angleterre, et l'une et l'autre ont un intérêt également pressant à une association commune.