‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrineChapitre 11 sur 72 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

Je ne suis plus jeune, j'ai observé et réfléchi avec beaucoup d'activité durant toute ma vie, et votre bonheur a été le but de mes travaux : j'ai conçu un projet (jui me paraît pouvoir vous être utile, je vais vous le présenter.

Ouvrez une souscription devant le tombeau de Newton; souscrivez tous indistinctement pour la somme que vous voudrez.

Que chaque souscripteur nomme trois mathématiciens, trois physiciens, trois chimistes, trois physiologistes, trois littérateurs, trois peintres, trois musiciens.

Renouvelez tous les ans la souscription ainsi que la nomination, mais laissez à chacun la liberté illimitée de renommer les mêmes personnes.

Partagez le produit de la souscription entre les trois

(1) Les lettres d'un habitant de Genève à ses contemporain* ont été publiées par Saint-Simon à Genève, en 1807.

XOTE DKS ÉblTElRS.

mathématiciens, les trois physiciens, etc., qui auront obtenu le plus de voix.

Priez le président de la Société royale de Londres de recevoir les souscriptions de cette année.

L'année prochaine et les suivantes, chargez de cette honorable fonction la personne qui aura lait la plus forte souscription.

Exigez de ceux que vous nommerez qu'ils ne reçoivent ni places, ni honneurs, ni argent d'aucune fraction de vous, mais laissez-les individuellement les maîtres absolus d'employer leurs forces de la manière qu'ils voudront.

Les hommes de génie jouiront alors d'une récompense digne d'eux et de vous; cette récompense les placera dans la seule position qui puisse leur fournir les moyens de vous rendre tous les services dont ils seront capables; elle deviendra le but d'ambition des âmes les plus énergiques, ce qui les détournera des directions nuisibles h votre tranquillité.

Par cette mesure, entin, vous donnerez des chefs à ceux qui travaillent au progrès de vos lumières, vous investirez ces chefs d'une immense considération, et vous mettrez une grande force pécuniaire à leur disposition.

RÉPONSE iyU-\ A.MI.

Vous m'avez prié de vous faire i)art de mes rétlexious sur le jjrojet que vous m'avez communiqué; je vais le faire avec d'autant plus de plaisir que la pureté de l'àme de son auteur fraj)pe le lecteur attentif; qui; rinlention est sublime, et qu'elle doit trouver un accueil favorable auprès de tout être sensible et pensant : mliii l'auteur désire le bonheur de l'humanité, il y travaille, je l'aime.

Ses idées sont aussi neuves que pliilanthropiques; c'est avec raison qu'il considère les hommes de génie comme les tlambeaux qui éclaii-ent Thumanité, les gouvernants aussi bien que les gouvernés; et c'est pai- un principe de justice bien raisonné qu'il engage l'humanilé à agir collectivement pour les récompenser. Son projet, sous un autre rapport, est également bon; on voit que l'humanité agissant collectivement [umv récom-

penser les hommes de génie, les détournera de s'occuper des intérêts particuliers de la fraction d'elle, qui, en les récompensant, paralyse une partie de leurs forces.

Ce projet crée des places plus belles que toutes celles qui ont existé jusqu'à présent; places qui élèveront riiomme de génie à son rang, c'est-à-dire au-dessus de tous les autres hommes, même de ceux qui sont revêtus de la plus grande autorité : à la vue de ces places le génie sera stimulé, il y aura enlin des prix dignes de l'amour de la gloire, de cette passion qui fait supporter sans peine les fatigues de l'étude et de la profonde méditation, qui donne la constance nécessaire pour s'illustrer dans les sciences et dans les arts.

Chez l'homme de génie l'intérêt personnel est bien puissant, mais l'amour de l'humanité est aussi capable de lui faire enfanter des prodiges. Qu'elle est belle l'occupation de travailler au bien de l'humanité! Quel but auguste ! L'homme a-t-il un moyen de se rapprocher davantage de la Divinité? Dans cette direction il trouve en lui-même de puissants dédommagements des peines qu'on lui a fait éprouver.

Si je compare le poste élevé où l'humanité placerait l'homme de génie à un fauteuil académique, je remarque que I'klu de l'humanité se trouvera dans une situation bien plus avantageuse que l'académicien; il jouira de la plus parfaite indépendance, et pourra développer toute l'énergie de ses forces, sans qu'elles soient arrêtées par aucune considération particulière; aucun faux ménagement ne jtourra ralentir la marche de son génie, ni entraver ses travaux et son bonheur; pour se maintenir dans la place qu'il aura obtenue, il s'enflammera, il

verra d'un ci'il iii({Lnet les travaux de ses prédécesseurs, il voudra les surpasser, abandonner les sentiers battus pour en frayer de nouveaux; son entliousiasme gapjnera de proche en proche, et il arrivera au véritable but, celui de l'aire faire des progrès à l'esprit humain.

Telle sera la route que suivra le génie quand il sera placé dans une position indépendante, tandis que l'esprit académique continuera à en suivre une contraire; l'esprit académique tendra toujours h conserver les opinions qu'il a admises, se regardant comme le dépositaire de la vérité; il attaquerait lui-môme sa prétendue infaillibilité s'il changeait d'opinion. Il continuera à crier à l'hérésie et à devenir intolérant, plutôt que de faire un pas rétrograde au profit des lumières et du bonheur de l'humanité. Avec quel acharnement les académies ont persécuté les hommes de génie quand ils ont combattu leurs opinions! Observez la marche qu'a suivie l'esprit académique : vous verrez comme il a été lier et rampant, avec quelle adresse il a étouffé les débats qui pouvaient éclairer l'humanité, toutes les fois qu'ils ont pu nuire à sa propre existence; cela est provenu de deux causes : l'une que les académiciens sont nommés à vie; l'autre qu'ils sont dans la dépendance du gouvernement.

Parcourez l'histoire des progrès de l'esprit humain, vous verrez que presque tous ses chefs-d'œuvre sont dus à des honnnes isolés, souvent persécutés. Quand on en a fait des académiciens, ils se sont presque toujours endormis dans leur fauteuil, et quand ils ont écrit, ce n'a été qu'en tremblant et pour produire de faibles vérités. L'indépendance peut seule alimenter l'amour de l'humanité et le désir de la gloire, qui sont les deux

l)Liissaiils moteurs agissant sur riioniine de génie. I.'académicieu élaut esclave, est-il étonnant qu'il ne produise rien? Tout esclave qu'il est, il se croit au comble de la gloire, il craint de descendre, et voilà précisément ce qui l'empêche de nionter.

Si je jette un coup d'œil sur l'iiistoire des académies, je vois qu'en Angleterre il n'y a point eu d'académie, mais seulement deux sociétés qui ont eu quelque raj)port avec les institutions académiques, tandis qu'elles fourmillent dans les monarchies et même dans les États livrés îi la superstition, et h l'ignorance. Cependant quelle contrée a produit plus de grands hommes dans tous les genres? Où a-t-on découvert plus de vérités? Où les a-t-on publiées plus courageusement, adoptées plus promptement? Où a-t-on récompensé plus généreusement les auteurs des découvertes utiles? Dans cette île, l'amour de la liberté corporelle et l'indépendance dans les opinions ont dû taire mépriser et exclure les académies; comme citoyen, l'Anglais sent la dignité de son être; comme savant, il rougirait de se prostituer auprès de l'homme puissant et de faire partie d'un corps qui n'existe que sous sa protection.

Le despotique Richelieu fut le fondateur de la première académie en France : il vit que l'espoir des médailles et des fauteuils enchanierait l'écrivain, que l'administration s'en servirait pour répandre des princii)es favorables à ses vues, qu'elle maîtriserait ainsi l'opinion publi(iue, et qu'elle ferait des académies autant de ressorts cachés de son desi)0tisme; aussi l'événement justitia-t-il les vues du ministre dominateur; cette première, cette mère académie en enfanta cent autres dont les elVoi'ls n'ont pu élevei' la France au niveau de

l'Angleterre. L'Italie regorge d'académies et compte fort peu de savants; on y distribue Ibrce brevets de tripots littéraires; les bommes n'en sont ni meilleurs ni plus éclairés : si elle supprimait toutes ses académies, peutêtre le génie prendrait-il chez elle plus d'essor.

Je ne puis cependant m'empêcber de convenir que les académies ont été de quelque utilité, que leur établissement, tout imparfait qu'il est, n'a produit quelque avantage aux sciences et aux arts; je reconnais aussi ((u'il s'est trouvé quelques académiciens qui ont conservé de l'énergie ; mais le mode académique est trop en arrière des vues philosophiques actuelles, pour qu'on doive^le conserver plus longtemps; la marche de l'esprit humain, devenue plus hardie, me paraît rendre possible l'abolition entière des entraves de toute espèce qu'éprouvent les académies, même les plus savantes. L'humanité ne doit pas perdre de vue qu'elle doit récompenser les hommes qui lui servent de flambeaux, et qu'elle doit collectivement récompenser ceux de ces flambeaux qui sont assez lumineux pour éclairer toute la terre.

Le projet me frappe sous un autre rap[)ort bien capital. Que d'obstacles n'ont pas eu à surmonter jusqu'à présent les hommes de génie ! Presque toujours à leur début ils sont détournés des idées cajjitales j)ar des occupations aux(juelles ils sont obligés de se livrer pour fournir k leur subsistance. Que d'expériences, que de voyages nécessaires au développement de leurs vues leur ont manqué ! Dans combien d'occasions n'ont-ils pas été privés de collaborateurs dont ils auraient eu besoin pour donner ù leurs travaux toute l'extension dont ils auraient été susceptibles! Que de

conceplious heureuses avortées pour n'avoii- pas étévivitiées par des secours, des eucouragemeuls et des récompenses !

Et si, malgré toutes ces difïicullés, quelques hommes de génie sont parvenus à se taire connaître et à obtenir une récompense, cette récompense a toujours été insutïisante pour fournir d'une manière large aux frais de leurs travaux, pour encourager les jeunes gens auxquels ils trouvent des dispositions heureuses, et pour subvenir à leurs besoins quand ils n'ont pas de fortune. L'homme de génie est seul propre à découvrir les premiers germes, à les développer et à leur administrer judicieusement les secours qui leur manquent.

La place, ou la récompense qu'obtient l'homme de génie, lui donne presque toujours des fonctions à remplir qui le détournent plus ou moins de ses travaux, elle le fixe dans un lieu, et l'empêche par conséquent de se transporter pour voir les choses ou les hommes qui pourraient devenir l'occasion de faire de nouvelles découvertes : l'inconstance du gouvernement dont il reçoit !a récompense lui laisse de l'inquiétude pour son avenir, elle le force souvent à faire des démarches pour maintenir sa place, et pour se maintenir dans sa place; et malgré toute sa prévoyance, souvent une guerre ou quelque dérangement dans les linances amène la suppression de ses honoraires, ou du moins la suspension de leur payement.

Enfin, l'homme de génie, qui pour ses travaux aurait i)esoin de l'indépendance la plus absolue, est toujours plus ou moins dépendant du gouvernement qui le récompense; il faut qu'il en adopte l'esprit, qu'il s'assujettisse aux formes et aux usages ([u'il consacre, qu'il pense

pour ainsi dire secondairement, au lieu de lancer avec hardiesse les traits de son imagination; il faut qu'il combine timidement les moyens de produire ses idées au grand jour, et il tinit par se montrer bien moins ce qu'il est, que ce qu'on veut qu'il paraisse; en un mot, on lui fait payer bien cher la mesquine récompense qu'on lui a accordée.

Quant à l'homme de génie qui consent à recevoir des bienfaits particuliers d'un gouvernant, ou de tout autre individu, sa position est encore bien plus tacbeuse par l'avilissement dans lequel il se laisse tomber. -^

Si l'on examine attentivement les idées qui guident les gouvernements dans toutes les directions particulières d'administration, on verra qu'elles ont toutes été trouvées par des hommes de génie. Les hommes de génie éclairent donc les gouvernants aussi bien que les gouvernés.

Je conviens que souvent les découvertes des hommes de génie n'ont pas pu être utilisées à leur naissance ; mais en admettant que leurs découvertes ne soient utiles qu'à la génération qui les suit, est-ce une raison pour que celle dans laquelle ils vivent ne les récompense point? Et l'humanité continuera-t-elle à laisser en souffrance, ou au moins dans une position inconvenante, des hommes qu'elle s'empresse de déifier après leur mort?

Si, à cet égard, il n'arrivait pas de grands changements, il serait faux que l'esprit humain fit des progrès.

Chez les nations instruites, les hommes de tout âge font des plantations, tandis que chez les nations ignorantes (chez les Turcs, par exemple), on coupe et on ne plante point. 1/arbre planté par le vieillard généi-eux

lui l'ait ('prouver plus de jouissances qu'il n'en procure à celui qui le coupe pour en tirer le produit.

Quoi de plus beau, de plus digne de l'homme, que de diriger ses passions vers le but unique de l'augmentation de ses lumières! Heureux moments que ceux où l'ambition, ne voyant de grandeur et de gloire que dans l'acquisition de nouvelles connaissances, laissera ces sources impures où elle chercliait à apaiser sa soif. Sources de misères et d'orgueil, qui serviez à désaltérer des ignorants, des héros, des conquérants, des dévastateurs de l'espèce humaine, vous tarirez par abandon, et vos philtres n'enivreront plus ces superbes mortels! Plus d'honneur pour les Alexandre : vivent les Archimède !

3Ion ami, quelle époque plus favorable pour produire le projet que vous me communiquez, que celle où le génie engagé dans une lutte avec le despotisme, appelle tous les philanthropes à son secours! Dans la génération qui a pris son développement depuis le commencement de cette lutte, le nombre des automates est sensiblement diminué; le projet sera entendu de beaucoup de monde, le règne des lumières approche : tout homme intelligent, qui a un œil tixé sur le passé et un autre sur l'avenir, en est convaincu.

Le projet contient une idée élémentaire qui pourra servir de base à une organisation générale; ainsi il présente à l'humanité une conception qui lui fera monter sans danger un échelon de plus en abstraction (1).

(1) Si l'abbé de Saint-Pierre avait conçu cet établissement et qu'il l'eut indiqué comme moyen d'exécution, on n'aurait pas traité de rêveries ses idées de paix générale.

Autre reflexion : Celte conception donne la solution d'un problème qui,

Qu'il est heureux que le tombeau de Newton, ce lieu «le réunion, se trouve en Angleterre, cette contrée qui a été constamment le refuge des hommes de génie et des savants persécutés chez les autres nations !

Pourrions-nous parler de Newton sans faire observer qu'il reçut du gouvernement, à titre de récompense, le grade de maître des monnaies; dès lors ce citoyen du monde ne fut plus qu'un Anglais, qui concentra ses forces sur l'emploi qui lui fut contîé; et cet astre, radieux par lui-même, fut présenté à la multitude comme un corps opaque employé à réfléchir les rayons de la lumière royale.

Disons-le hardiment : tous les hommes de génie auxquels on donnera des places dans les gouvernements ])erdront en réalité comme en considération; car, pour remplir les devoirs de leur place, ils négligeront des travaux plus importants pour l'humanité ; ou, s'ils ne peuvent résister à l'impulsion du génie, ils négligeront souvent les devoirs de leur place.

On ne peut éviter cette double chance, également fâcheuse pour l'humanité, pour les gouvernements et pour les hommes^ de génie, qu'en laissant ceux-ci à la seule place que leur assigne l'intérêt bien entendu de tous; il faut qu'ils restent eux-mêmes, et que l'humanité se pénètre fortement de cette vérité, qu'ils lui sont doimés pour être ses flambeaux, et non pour être vendus à des intérêts particuliers qui les avilissent et qui les détournent de leurs véritables fonctions.

Le nombre des hommes de génie n'est pas assez

do toul femps, a été un ol)jct de iTchcrclios pour les moralistes : Mettre un homme clans une position telle que son inténU personnel et l'intérêt général se trouvent constamment dans la même direction.

considérable pour les détourner de leurs travaux, en les sortant de leur sphère. L'auteur, sachant combien la nature en est avare, ne propose qu'une vingtaine de places pour toute l'humanité. Si, pour occuper une de ces places, il fallait indispensablement être homme de génie, il en résulterait que souvent il s'en trouverait de vacantes.

J'approuve l'élection annuelle, avec la faculté de réélire : par ce moyen, les hommes d'un génie transcendant seront à vie, et ceux qui par leur capacité s'en rapprochent le plus seront stimulés autant que possible.

Le mode d'élection est tel, qu'il est impossible aux passions particulières d'acquérir la force suffisante pour dominer l'intérêt général.

Voilà, mon ami, les premières sensations que la lecture du projet a fait naître en moi. Maintenant je vous ferai deux questions :

Le projet sera-t-il adopté?

Si le projet est adopté, remédiera-t-il aux maux présents de l'humanité, maux dont la prudence m'interdit de parler?

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