‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrineChapitre 13 sur 72 · IG · texte numérisé non relu

IG

tous les propriétaires qui u'eutreut point dans la pi'emière sont attachés à la seconde.

La troisième, qui se rallie au mot éyalité, renferme le surplus de l'humanité.

Je dirai à la première classe : toutes les personnes auxquelles j'ai parlé du projet que je présente à l'humanité, après une discussion en général assez courte, ont tlni par l'approuver; toutes m'ont dit qu'elles en désiraient le succès, mais toutes m'ont laissé apercevoir la crainte que ce projet ne réussît point.

D'après la conformité qui s'est manifestée dans leurs opinions, il me paraît vraisemblable que je trouverai tous les hommes, ou au moins la majorité d'entre eux, dans les mêmes dispositions. Si ce pressentiment se réalise, la force à' inertie sera la seule qui s'opposera à mes vues.

Savants, artistes, et vous aussi qui employez une partie de vos forces et de vos moyens aux progrès des lumières, vous êtes la partie de l'humanité qui avez le plus d'énergie cérébrale, vous êtes celle qui avez le plus d'aptitude à recevoir une idée neuve, vous êtes le plus directement intéressés aux succès de la souscription : c'est à vous à vaincre la force d'inertie. Allons, mathématiciens, puisque vous êtes en tête, commencez.

Savants, artistes, regardez avec l'œil du génie la situation actuelle de l'esprit humain; vous verrez que le sceptre de l'opinion publique est entré dans vos mains; saisissez-le donc vigoureusement. Vous pouvez faire votre bonheur et celui de vos contemporains ; vous pouvez préserver la postérité des maux que nous avons soufferts et de ceux que nous endurons encore : souscrivez tous.

Je tiendrai ensuite ce langage aux propriétaires de la seconde classe :

Messieurs,

En comparaison des non-propriétaires, vous êtes très-peu nondjreux : comment se fait-il qu'ils se soumettent à vous obéir? C'est par la raison que la supériorité de vos lumières vous donne sur eux le moyen de faire une coml)inaison de vos forces, qui vous procure ordinairement l'avantage dans la lutte qui, par la nature des choses, existe nécessairement toujours entre eux et vous.

Ce principe une fois posé, il est évidemment de votre intérêt de mettre dans votre parti les non-propriétaires qui, par des découvertes capitales, constatent la supériorité de leur intelligence; et il est également évident que, l'intérêt étant général pour votre classe, chacun des membres qui la composent doit contribuer.

Messieurs, j'ai beaucoup vécu avec les savants et les artistes, je les ai bien observés dans l'intimité, et je puis vous assurer que ces gens-Ui vous pousseront jusqu'au point auquel vous vous déterminerez à faire les sacrilices d'amour-propre et d'argent nécessaires pour mettre leurs chefs-d'œuvre en première ligne de considération dans l'humanité, et pour leur fournir les moyens pécuniaires dont ils ont besoin pour l'exploitation complète de leurs idées. J'aurais, Messieurs, vis-à-vis de vous un tort d'exagération, si je vous laissais croire que j'ai trouvé l'intention dont je vous parle, précisée dans la tête des savants et des artistes : non, Messieurs, non; je puis même vous dire qu'elle n'y a qu'une existence

très-vague; mais je me suis assuré, par une longue suite d'observations, de la réalité de son existence et de l'influence qu'elle exerce sur toutes leurs conceptions.

Tant que vous n'adopterez pas, Messieurs, la mesure que je vous propose, vous serez exposés, chacun dans votre pays, à des malheurs de la nature de ceux que vient d'éprouver en France la portion de votre classe qui s'y trouvait établie. Pour vous convaincre de ce que je vous dis, il vous suffira de réfléchir sur la marche des événements qui se sont passés dans celte contrée depuis 1789. Le premier mouvement populaire y a été sourdement excité par les savants et par les artistes. Dès que l'insurrection par son succès a eu pris un caractère de légitimité, ils s'en déclarèrent les chefs» la résistance qu'ils éprouvèrent dans la direction qu'ils donnaient à cette insurrection, celle de détruire toutes les institutions qui blessaient leur amour-propre, les poussa à exalter de plus en plus la tête des ignorants, et h rompre tous les liens de subordination qui contenaient les fougueuses passions des non-propriétaires; ils réussirent h faire ce qu'ils voulaient, toutes les institutions qu'ils avaient eu primitivement l'intention de renverser furent nécessairement culbutées; en un mot, ils gagnèrent la bataille, et vous la perdîtes. Cette victoire a coûté cher aux vainqueurs; mais vous qui avez été vaincus, vous avez encore bien plus souffert. Quelques savants et quelques artistes, victimes de l'insubordination de leur armée, ont été massacrés par leurs propres soldais. Sous le rapport moral, ils ont tous eu à supporter les reproches que vous leur avez faits, avec une apparence do fondement, d'être les

auteurs des atrocités commises contre vous; et des désordres de toute espèce que l'impulsion barbare de l'ignorance faisait commettre à leur troupe.

Le mal porté à son comble, le remède devint possible : vous n'opposiez plus de résistance ; les savants et les artistes, éclairés par l'expérience, et reconnaissant votre supériorité en lumières sur les non-propriétaires (1), désiraient voir rentrer dans vos mains la ()oi'tion de pouvoir nécessaire pour rendre ii l'organisation sociale son action régulière. Les nonpropriétaires avaient supporté presque en totalité le poids de la famine, que les mesures extravagantes auxquelles ils s'étaient livrés avaient fait naître. Ils étaient matés.

La population de France, quoique amenée par la force des clioses à un désir vif du retour de l'ordre, ne pouvait être réorganisée socialement que par un honnne de génie; Bonaparte l'a entrepris; il y a réussi.

Parmi les idées que je viens de vous présenter, j'ai émis celle que vous aviez perdu la bataille ; s'il vous restait quelque doute à ce sujet, comparez la portion de considération et d'aisance qui se trouve maintenant en France entre les mains des savants et des artistes, avec celle dont ils y jouissaient avant 1789.

Évitez, Messieurs, d'avoir querelle avec ces gens-là, car vous serez battus dans toutes les guerres que vous leur laisserez l'occasion d'engager avec vous, vous souffrirez plus qu'eux pendant les hostilités, et la paix

(l) J'engage lo lecteur à poser relie observation : « Les |)roi)riélaires « comniaiidenl aux non-propriétaires, non i)arce (iu"ils oiilles propriétés, « mais ils ont les propriétés et ils conimandent, parce ([ue, colleclivement « pris, ils ont supériorité de lumière sur les iion-iiroprielaires. ■'

VOUS sera désavantageuse : donnez-vous le mérite de faire de bonne grâce une chose que tôt ou tard les savants, les artistes et les hommes, ayant des idées libérales, réunis aux non-propriétaires, vous feraient faire de force ; souscrivez tous, c'est le seul moyen que vous ayez pour prévenir les maux dont je vous vois menacés.

Puisque cette matière est entamée, ayons le courage de ne pas l'abandonner sans donner un coup-d'œil à la situation politique de la partie la plus éclairée du globe.

En Europe, l'action des gouvernements n'est, en ce moment, troublée par aucune opposition ostensible de la part des gouvernés; mais, vu l'état des opinions en Angleterre, en Allemagne, en Italie, il est facile de prédire que ce calme ne sera pas de longue durée si les précautions nécessaires ne sont pas prises à temps; car. Messieurs, il ne faut pas vous dissimuler que la crise dans laquelle se trouve l'esprit humain est commune à tous les peuples éclairés, et que les symptômes que l'on a observés en France, au milieu de l'épouvantable explosion qui s'y est manifestée, sont en ce moment aperçus, par l'observateur intelligent, chez les Anglais et même chez les Allemands.

Messieurs, en adoptant le projet que je vous propose, vous réduirez les crises que ces peuples sont appelés à essuyer, sans qu'aucune force au monde puisse V empêcher, à de simples changements dans leur gouvernement et dans leurs finances, et vous leur éviterez cette fermentation générale que la population française a éprouvée ; espèce de fermentation pendant la(iuelle tous les rapports existants entre les individus de la même nation, deven;iiil précaires, l'anarchie, h' i»lus grand de tous

— ailes fléaux, exerce librement ses ravages, jusqu'il ce point auquel l'état de misère dans lequel elle plonge toute la nation sur laquelle elle s'appesantit, fait naître dans l'âme des plus ignorants de ses membres le désir du rétablissement de l'ordre.

J'aurais l'air. Messieurs, de douter de votre intelligence, si j'ajoutais de nouvelles preuves à celles que je viens de vous soumettre, pour vous prouver qu'il est de votre intérêt d'adopter la mesure que je vous propose, sous le rapport des maux qu'elle peut vous éviter.

C'est avec plaisir que je vous présenterai maintenant ce projet sous un point de vue flatteur pour votre amour-propre; considérez-vous comme les régulateurs de la marche de l'esprit humain ; vous pouvez jouer ce rôle; car si, par la souscription, vous donnez aux hommes de génie considération et aisance, une des conditions insérées dans cette souscription, privant les élus d'occuper aucune place dans les gouvernements, vous vous garantirez, ainsi que le reste de l'humanité, de l'inconvénient qu'il y aurait à placer un pouvoir aclif entre leurs mains.

L'expérience en effet a prouvé qu'aux conceptions neuves, fortes et justes, qui servent de bases aux découvertes, il se trouve ordinairement, au moment de leur naissance, des idées très-vicieuses mêlées; malgré cela, souvent l'inventeur, s'il en était le maître, en exigerait l'exécution. Ceci est un cas particulier d'inconvénient; mais il en existe un absolument général que je vais vous présenter. Toutes les fois qu'une découverte, pour être mise en pratique, a besoin d'habitudes dilférentes de celles existantes à l'époque h laquelle elle paraît, c'est un trésor dont la génération ([ui l'a vu naître ne doit

jouir que par le sentiment d'affection qu'elle porte à la génération appelée à en profiter.

Je termine le petit discours que je me suis permis de vous adresser, en vous disant : Messieurs, si vous restez dans la seconde classe, c'est que vous le voulez bien, car vous êtes les maîtres de monter dans la première.

Parlant ensuite à la troisième classe :

Mes amis,

En Angleterre, il y a beaucoup de savants. Les Anglais instruits ont plus de respect pour les savants que pour les rois; tout le monde sait lire, écrire et compter en Angleterre; eh bien! mes amis, dans ce pays, les ouvriers des villes et même ceux des campagnes mangent de la viande tous les jours, boivent de la bière, et sont bien vêtus.

En Russie, quand un savant déplaît à l'empereur, on lui coupe le nez et les oreilles, et on l'envoie en Sibérie. En Russie, les paysans sont aussi ignorants que leurs chevaux; eh bien! mes amis, les paysans russes sont mal nourris, mal vêtus, et reçoivent force coups de bâton.

Jusqu'à présent les gens riches n'ont guère eu d'autres occupations que celle de vous commander; forcez-les h s'éclairer et à vous instruire; ils font travailler vos bras pour eux, faites travailler leurs têtes pour vous; rendez-leur le service de les décharger du pesant fardeau de l'ennui; ils vous payent avec de l'argent, payez-les avec de la considération; c'est une monnaie bien précieuse que celle de la considération : heureusement (|ue le i)lus pauvre en possède un peu;

dépensez bien celle qui se trouve à votre disposition, et votre sort s'améliorera promptement.

Pour vous mettre à portée de juger le conseil que je vous donne, pour vous faire apercevoir les avantages qui peuvent résulter de la mise à exécution du projet que je présente à l'humanité, il est nécessaire que j'entre dans quelques détails : je me bornerai h ceux qui me paraîtront indispensables.

Un savant, mes amis, est un homme qui prévoit; c'est par la raison que la science donne le moyen de prédire qu'elle est utile, et que les savants sont supérieurs à tous les autres hommes.

Tous les phénomènes dont nous avons connaissance ont été partagés en différentes classes. Voici une manière de les diviser qui a été adoptée. Phénomènes astronomiques, physiques, chimiques, physiologiques. Tout homme qui se livre aux sciences s'attache plus particulièrement à une de ces parties qu'aux autres.

Vous connaissez quelques-unes des prédictions que font les astronomes, vous savez qu'ils annoncent des éclipses; mais ils font une multitude d'autres prédictions dont vous ne vous occupez pas, et dont je ne cheriHierai pas à vous entretenir; je me bornerai à vous dire deux mots de l'emploi qu'on en fait, l'utilité vous en est bien connue.

C'est par le moyen des prédictions des astronomes qu'on est venu à bout de déterminer d'une manière exacte la position respective des différents points de la terre; ce sont aussi leurs prédictions qui donnent les moyens de naviguer sur les mers les plus étendues. Vous êtes familiers avec quelques-unes des prédictions des chimistes. Un chimiste vous dit qu'avec telle

pierre vous ferez de la chaux, qu'avec telle autre vous ne pourrez pas en faire; il vous dit qu'avec telle quantité de cendres provenant d'un arbre de telle espèce, vous blanchirez aussi bien votre linge que vous pourriez le faire avec une quantité tant de fois plus considérable provenant d'un arbre de telle autre espèce; il vous dit que telle substance, mélangée avec telle autre, donnera un produit qui aura telle apparence et qui jouira de telle qualité.

Le physiologiste s'occupe des phénomènes des corps organisés ; le physiologiste, dans le cas par exemple où vous êtes malade, vous dit : Vous éprouvez telle chose aujourd'hui ; eh bien ! demain vous serez dans tel état.

N'allez pas croire que je désire vous donner l'idée que les savants peuvent tout prévoir; non, sûrement, ils ne peuvent tout prévoir, et je suis même certain qu'ils ne peuvent prédire avec exactitude qu'un trèspetit nombre de choses; mais vous êtes convaincus tout comme moi que les savants, chacun dans leur partie, sont les hommes qui peuvent prédire le plus de choses ; et cela est bien certain, puisqu'ils n'acquièrent la réputation de savants que par les véiificatmis qui se font de leurs prédictions; c'est au moins ainsi que cellP" se passe aujourd'hui, il n'en a pas toujours été de même. Ceci exige que nous donnions un coup d'œil auxf progrès de l'esprit humain; malgré les efforts que je ''■ vais faire pour m'exprimer clairement, je ne suis pas parfaitement sijr que vous m'entendiez à la première lecture, mais en y réfléchissant un peu, vous en viendrez à bout.

Les premiers phénomènes que l'homme ait observés d'une manière suivie ont été les phénomènes astrono-

iniques; il y a une bonne raison pour qu'il ait commencé par ceux-là, c'est qu'ils sont les plus simples. Dans le co'tnmencement des travaux astronomiques, l'homme viélait les faits qu'il observait avec ceux qu'il imaginait, et dans ce galimatias élémentaire, il faisait les meilleures combinaisons qu'il pouvait pour satisfaire toutes les demandes de prédiction ; il s'est successivement débarrassé des faits créés par son imagination, et, après bien des travaux, il a fini par adopter une marche certaine pour perfectionner cette science. Les astronomes n'ont plus admis que les faits constatés par l'observation ; ils ont choisi le système qui les liait le mieux, et, depuis cette époque, ils n'ont plus fait faire de faux pas à la^ science. Produit-on un système nouveau; ils vérifient, avant de l'admettre, s'il lie mieux les faits que celui qu'ils avaient adopté. Produit-on un fait nouveau; ils s'assurent par l'observation si ce fait existe.

L'époque dont je parle, la plus mémorable que présente l'histoire des progrès de l'esprit humain, est celle à laquelle les astronomes ont chassé les astrologues de leur société. Une autre remarque qu'il faut que je vous fasse, c'est qu'à partir de cette époque les astronomes ifeont devenus modestes, bonnes gens, ne cherchant plus à paraître savoir ce qu'ils ignoraient, et que de votre côté vous avez cessé de leur faire la demande impertinente de lire votre destinée dans les astres.

Les phénomènes chimiques étant plus compliqués que les phénomènes astronomiques, l'homme ne s'en est occupé que longtemps après. Dans l'étude de la chimie il est tombé dans les fautes qu'il avait commises dans l'étude de l'astronomie; mais enfin les chimistes se sont débarrassés des alchimistes.

— an —

La physiologie se trouve encore dans la mauvaise position par laquelle ont passé les sciences astrologiques et chimiques; il faut que les physiologistes chassent de leur société \es philosophes, les moralistes et les métaphysiciens , comme les astronomes ont chassé les astrologues, comme les chimistes ont chassé les alchimistes (1).

Mes amis, nous sommes des corps organisés; c'est en considérant comme phénomènes physiologiques nos relations sociales que j'ai conçu le projet que je vous présente, et c'est par des considérations puisées dans le système que j'emploie pour lier les faits physiologiques que je vais vous démontrer la honte du projet que je vous présente.

(1) Je n'ai pas l'intention de dire que les philosophes, les moralistes et les métaphysiciens, n'ont pas rendu de services à la pli>siolngie ; mais il est bien connu que les astrologues ont été utiles à l'astronomie, que les alchimistes ont fait une grande partie des découvertes chimiques, et cependant tout le monde pense que les astronomes ont fait une bonne opération en se séparant des astrologues, et les chimistes une également bonne en se débarrassant des alchimistes.

Il reste une idée à éclaircir : les occupations principales des philosophes, des moralistes, des métaphysiciens, sont d'étudier les rapports qui existent entre les phénomènes appelés physiques et ceux appelés morau.x. Quand W ils ont du succès dans cette partie, leurs travaux doivent s'appeler physiologiques ; mais ils cherchint aussi à lier tous les fails observés par un système général ; il m'est démontré que cela sera impossible jusqu'à l'époque à laquelle la physiologie sera mise dans l'ordre que j'ai déiaillé au sujet de l'astronomie.

J'ajouterai que les mathématiques contiennent les seuls matériaux qu'on puisse employer à la construction d'un système général, et que si le calcul est impossible à appliquer aux phénomènes qu'on ne pfut pas ramener à des considérations très-simples, il ne me parait pas qu'on doive par cette raison renoncer à l'espoir de rattacher, par des aperçus satisfaisants, les idées qui servent de bases aux théories des différentes branches de la physique, à l'idée de la pesanteur universelle.

Un fait constaté par une longue série d'observations, c'est que chaque homme éprouve h un degré plus ou moins vif le désir de dominer tous les autres hommes (1). Une chose claire par le raisonnement, c'est que tout homme qui n'est pas isolé se trouve actif et passif en domination dans ses relations avec les autres, et je vous engage à faire usage de la petite portion de domination que vous exercez sur les gens riches...

Mais avant que d'aller plus loin, il faut que j'examine avec vous une chose qui vous chagrine beaucoup ; vous dites : nous sommes dix fois, vingt fois, cent fois pins nombreux que les propriétaires, et cependant les propriétaires exercent sur nous une domination bien plus grande que celle que nous exerçons sur eux. Je conçois, mes amis, que vous soyez très-contrariés; mais remarquez que les propriétaires, quoique inférieurs en nombre, possèdent plus de lumières que vous, et que, pour le bien général, la domination doit être répartie dans la proportion des lumières. Regardez ce qui est arrivé en France pendant le temps que vos camarades y ont dominé : ils y ont fait naître la famine.

Revenons au projet que je vous propose. En l'adoptant et en en maintenant l'exécution, vous mettrez constamment entre les mains dés vingt et un hommes de l'humanité qui auront le plus de lumières les deux grands moyens de dominer : la considération et l'argent. Il en résultera, par mille raisons, que les sciences

(I) Deux routes peuvent mener un hommeà une position de supériorité: une de ces routes est commune à l'intérêt particulier et à l'intérêt général ; mon but est tfembellir cette route et de somcr queliiius é|iines sur l'autre.

feront des progrès rapides. Il est reconnu qu'à chaque pas que les sciences font en avant, leur étude devient plus facile : ainsi ceux qui, comme vous, ne peuvent consacrer que peu de temps à leur éducation, pourront apprendre plus de choses, et en devenant plus instruits, ils diminueront la portion de domination exercée sur eux par les riches. Vous ne tarderez pas, mes amis, à voir de beaux résultats; mais je ne veux pas employer le temps à vous parler de ce qui se trouve sur une route dans laquelle vous n'êtes pas encore déterminés k entrer. Jasons de ce qui existe dans ce moment sous vos yeux.

Vous accordez considération, c'est-à-dire vous donnez volontairement une portion de domination sur vous aux hommes qui font des choses que vous jugez vous être utiles; un tort que vous partagez avec toute l'humanité, c'est de n'avoir pas tracé une ligne de démarcation suffisamment exacte entre les choses d'une utilité momentanée et celles d'une utilité durable; entre celles d'un intérêt local et celles d'un intérêt général ; entre celles qui procurent des avantages à une portion de l'humanité aux dépens du surplus, et celles qui augmentent le bonheur de toute l'humanité. Enfin vous n'avez pas encore bien remarqué qu'il n'existe qu'un seul intérêt commun à tous les hommes, celui du progrès des sciences.

Le maire de votre village vous procure-t-il un avantage sur les villages voisins : vous êtes enchantés de lui, vous le considérez; les habitants des villes manifestent de la même manière le désir d'exercer leur supériorité sur les villes des environs; les provinces rivalisent entre elles, et il existe entre les nations, pour leur

intérêt personnel, des luttes que l'on appelle guerre (1). Dans les efforts faits par toutes ces fractions de l'humanité, quelle est la portion qui a une tendance directe au bien général? Elle est bien petite, en vérité; et cela n'est pas étonnant, puisque l'humanité n'a pris encore aucune mesure pour accorder collectivement des récompenses à ceux qui réussissent à faire des "travaux d'une utilité générale. Pour réunir autant que possible en un seul faisceau toutes ces forces agissant dans des directions si variées, et souvent contraires; pour les ramener autant que possible à la seule direction qui puisse améliorer le sort de l'humanité, je ne crois pas qu'on puisse trouver un meilleur moyen que celui que je vous propose. En voilà en ce moment assez sur les savants : parlons des artistes.

Les dimanches, l'éloquence a pour vous des charmes; vous avez du plaisir ii lire un livre bien écrit, à voir de

(1) Les moralistes se meUont en contradiction quand ils défendent à l'homme régoisme, et qu'ils approuvent le patriotisme; car le patriotisme n'est pas autre chose que l'cgoisme national ; et cet égoisme fait commetlre de nation à nation les mêmes injustices que l'égoisme personnel entre les individus.

Les opinions sont encore partagées sur la question de régoisme. quoique la discussion soit ouverte sur ce sujet, et suivie avec chaleur depuis le commencement du monde ; la solution du problème consiste à ouvrir une route qui soit commune à lintérét particulier et à l'intérêt général.

La conservation des corps organisés lient à l'égoïsme ; tous les efforts Ytonv combiner les intérêts des hommes sont des tentatives faites dans une bonne direction ; loute la partie des raisonnements des moralistes qui dépasse la combinaison des intérêts, et qui tend à détruire l'égoïsme, présente une série d'erreurs dont il est facile de reconnaître la cause. Les moralistes prennent souvent les mots pour les choses.

La première génération de l'humanité a été celle dans laquelle il y a eu le plus d'égoisme personnel, puisque les individus ne com/ji/wve/U point leurs intérêts.

beaux tableaux, de belles statues, ou bien encore à entendre une musique capable de fixer votre attention. Pour parler ou pour écrire d'une manière qui vous amuse, pour faire un laideau ou une statue qui vous plaise, pour composer de la musique qui vous intéresse, il faut beaucoup travailler. N'est-il pas bien juste, mes amis, que vous récompensiez les artistes qui remplissent l'intervalle de vos occupations par les plaisirs les plus propres à développer votre intelligence, en l'exerçant sur les nuances les plus délicates de vos sensations?

Souscrivez tous, mes amis : quelque peu d'argent que vous mettiez à la souscription, vous êtes si nombreux que la somme totale sera considérable; d'ailleurs la considération dont se trouveront investis ceux que vous nommerez, leur donnera une force incalculable. Vous verrez comme les gens ricbes se démèneront pour se distinguer dans les sciences et dans les arts, lorsque cette route conduira au plus haut degré de considération. Quand vous n'y gagneriez que de les détourner des querelles que le désœuvrement fait naître entre eux, seulement pour savoir quelle quantité d'entre vous se trouvera sous leurs ordres, querelles dans lesquelles ils vous mêlent toujours, et dont vous êtes toujours les dupes, ce serait déjà beaucoup.

Si vous admettez mon projet, il y aura une chose qui vous embarrassera, ce sont les choix. Je vais vous dire, mes amis, la marche que je suivrai pour faire les miens. Je demanderai à tous les mathématiciens que je connais quels sont, k leur jugement, les trois meilleurs mathématiciens, et je nommerai les trois mathématiciens qui auront obtenu le plus de voix de la part des personnes

que j'aurai consultées. Je ferai de même pour les physiciens, etc.

Après avoir divisé l'humanité en trois fractions, et avoir présenté à chacune d'elles les raisons qui paraissent devoir les engager à adopter mon projet, je vais maintenant, mon ami, m'adresser h mes contemporains collectivement, pour leur présenter les réflexions que j'ai faites sur la révolution française.

La suppression des privilèges de naissance a exigé des efforts qui avaient rompu les liens de l'organisation ancienne, et n'a point été un obstacle à la réorganisation sociale; mais l'appel qui avait été fait à tous les membres de la société, de remplir fréquemment les fonctions de délibérant, a été sans succès. Indépendamment des atrocités épouvantables que cette application du principe d'égalité a fait commettre par l'effet bien naturel qu'elle a produit, celui de mettre le pouvoir entre les mains des ignorants, elle a fini par engendrer une forme de gouvernement absolument impraticable, par la raison que les gouvernants, tous payés afin d'admettre les non-propriétaires, étaient tellement multipliés que le travail des gouvernés pouvait à peine suffire à les nourrir, ce qui menait à un résultat absolument opposé au désir le plus constant des non-propriétaires, celui de payer peu d'impôts.

Voici une idée qui me paraît juste. Les premiers besoins de la vie sont les plus impérieux; les non-propriétaires ne peuvent les satisfaire qu'incomplètement.

Un physiologiste voit clairement que leur désir le plus constant doit être celui de la diminution de l'impôt, ou de l'augmentation de salaire, ce qui revient au même.

Je crois que toutes les classes de la société se trouveraient bien de cette organisation : le pouvoir spirituel entre les mains des savants ; le pouvoir temporel entre les mains des propriétaires ; le pouvoir de nommer ceux appelés à remplir les fonctions de grands chefs de l'humanité, entre les mains de tout le monde; pour salaire aux gouvernants, la considération.

A demain, mon ami; je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui.

Est-ce une apparition? N'est-ce qu'un rêve? Je l'ignore ; mais je suis certain d'avoir éprouvé les sensations dont je vais vous rendre compte,

La nuit dernière, j'ai entendu ces paroles :

« Rome renoncera à la prétention d'être le chef-lieu « de mon Église; le pape, les cardinaux, les évêques et « les prêtres, cesseront de parler en mon nom; l'homme « rougira de l'impiété qu'il commet en chargeant de « tels imprévoyants de me représenter.

« J'avais défendu à Adam de faire la distinction du « bien et du mal, il m'a désobéi ; je l'ai chassé du parafe dis, mais j'ai laissé à sa postérité un moyen d'apaiser « ma colère : qu'elle travaille h se perfectionner dans c< la connaissance du bien et du mal, el j'nméliorenii

« son sort ; un jour viendra que je ferai de la terre un « paradis.

« Tous ceux qui ont établi des religions en avaient « reçu de moi le pouvoir, mais ils n'ont pas bien com- « pris les instructions que je leur avais données; ils « ont toujours cru que je leur avais confié ma divine « science; leur amour-propre les a conduits k tracer « une ligne de démarcation entre le bien et le mal dans « les actions les plus minutieuses de la vie de l'iiomme, « et ils ont tous négligé la partie la plus essentielle de <c leur mission, celle de fonder un établissement qui fit « suivre à l'intelligence humaine la route la plus courte c( pour se rapprocher indéfiniment de ma divine préce voyance ; ils ont tous oublié de prévenir les ministres c( de mes autels que je leur retirerais le pouvoir de « pai'ler en mon nom quand ils cesseraient d'être plus « savants que le troupeau qu'ils conduiraient, et qu'ils « se laisseraient dominer par le pouvoir temporel.

« Apprends que j'ai placé Newton k mes côtés, que je « lui ai confié la direction de la lumière et le comman- « dément des habitants de toutes les planètes.

« La réunion des vingt et un élus de l'humanité « prendra le nom de conseil de Newton; le conseil de « Newton me représentera sur la terre; il partagera c( l'humanité en quatre divisions , qui s'appelleront : « Anglaise, Française, Allemande, Italienne : chacune « de ces divisions aura un conseil composé de même « que le conseil en chef. Tout honnne, quelque partie

« du globe qu'il habile, s'attachera à une de ces divi- « sions et souscrira pour le conseil en chef et pour « celui de sa division.

<( Les femmes seront admises a souscrire : elles polrroxt

ÊTRE nommées.

« Les fidèles, après leur mort, seront traités comme « ils auront mérité de l'être pendant leur vie.

« Les membres des conseils de division n'entreront « en fonctions qu'après en avoir reçu l'autorisation du « conseil en clief. Ce conseil n'admettra point ceux qu'il (( ne jugera pas h. la hauteur des connaissances les « plus transcendantes acquises dans la partie pour « laquelle ils auront été élus.

« Les habitants d'une partie du globe quelconque, « quelles que soient sa situation et sa dimension, pour- « ront , à quelque époque que ce soit , se déclarer « section d'une des divisions et élire un conseil partice culier de Newton. Les membres de ce conseil ne « pourront entrer en fonctions qu'après en avoir reçu « l'autorisation du conseil de division. Il y aura une (( députation permanente de chacun des conseils de « division auprès du conseil en chef; il y en aura une « également de chaque conseil de section, auprès du « conseil de sa division. Ces députations seront com- « posées de sept membres, un de chaque classe.

« Dans tous les conseils, le mathématicien qui aui'a c( obtenu le plus de voix présidera.

« Tous les conseils seront partagés en deux divisions; « la première sera composée des quatre premières « classes, et la seconde des trois dernières. Lorsque la « seconde division s'assemblera séparément, elle sera « présidée par le littérateur qui aura obtenu le plus de « voix.

« Chaque conseil fera bâtir un temple qui contiendra « un mausolée en l'honneur de Newton, Ce temple sera « divisé en deux parties : l'une, qui contiendra le mau- « solée, sera embellie par tous les moyens que les « artistes pourront inventer; l'autre sera construite et « décorée de manière à donner aux hommes une idée « du séjour destiné pour une éternité à ceux qui nuiront <( aux progrès des sciences et des arts.

« La première division réglera le culte intérieur du ce mausolée.

« La seconde division du conseil réglera le culte exté- « rieur; elle le combinera d'une manière qui présente « un spectacle majestueux et brillant. Tous les services « distingués rendus à l'humanité, toutes les actions qui « auront été grandement utiles à la propagation de la « foi, seront honorés : le conseil réuni déterminera « les honneurs qui seront accordés.

« Il sera établi des marques distinctives pour les

« membres des conseils et pour les personnes nommées « par eux. Ces marques distinctives seront de nature à « être ostensibles ou cachées, à la volonté de ceux qui « auront le droit de les porter.

« Tout fidèle qui se trouvera éloigné de moins d'une c< journée de marche d'un temple descendra une fois par « an dans le mausolée de Newtan, par une ouverture « consacrée à cette destination :

« Les enfants y seront apportés par leurs parents le « plus tôt possible après leur naissance.

« Toute personne qui n'exécutera pas ce commande- « ment sera regardée par les fidèles comme un ennemi » de la religion.

« Si Newton juge qu'il soit nécessaire, pour remplir « mes intentions, de transporter dans une autre planète ce le mortel descendu dans son mausolée, il le fera.

c( Dans les environs du temple, il sera bâti des labo- « ratoires, des ateliers, et un collège; tout le luxe sera « réservé pour le temple; les laboratoires, les ateliers, « le collège, les logements des membres du conseil, et « ceux destinés à recevoir les députations des autres « conseils, seront construits et décorés dans un mode « simple. La bibliothèque ne contiendra jamais plus de « cinq cents volumes.

« Tous les ans chaque membre du conseil nommera « cinq personnes :

« i" Un adjoint, qui aura droit," de séance et voix déli-

u bérative, en l'absence du membre par lequel il aura (c été nommé.

« 2" Un ministre du culte, destiné à officier dans les « grandes cérémonies, pris dans les cinq cents plus forts « souscripteurs.

« 3" Une personne ayant par ses travaux été utile aux « progrès des sciences et des arts.

« 4° Une personne ayant fait des applications utiles « des sciences et des arts.

« 5° Une personne k laquelle ils voudront donner une « preuve d'affection particulière.

« Ces nominations ne seront valables qu'après avoir f< été admises par la majorité du conseil; elles auront « lieu tous les ans, et les personnes en faveur desquelles « elles seront faites n'en jouiront que pendant un an; « ces personnes pourront être réélues.

« Le président de chaque conseil fera la nomination « d'un gardien du territoire sacré qui renfermera le « temple et ses dépendances. Le gardien du territoire « sacré sera chargé de la police ; il sera trésorier, et il <■<■ administrera les dépenses, le tout sous les ordres du a conseil. Ce gardien sera pris dans les cent plus forts « souscripteurs; il aura droit de séance dans le conseil ; « sa nomination ne sera valable qu'après avoir été « approuvée par la majorité du conseil.

« Le conseil en chef aura dans chaque division un « établissement; il résidera alternativement une année <( dans chaque division.

« Un homme revêtu d'un grand pouvoir sera le fon- « dateur de cette religion; pour récompense il aura le « droit d'entrer dans tous les conseils, et celui de pré- « sider. Il gardera ce droit toute sa vie; et à sa mort il « sera enterré dans le tombeau de Ne^^'ton.

« Tous LES HOMMES TRAVAILLERONT ; ils sc regarderont « tous comme des ouvriers attachés à un atelier dont les « travaux ont pour but de rapprocher l'intelligence « humaine de ma divine prévoyance. Le conseil en chef « de Newton dirigera les travaux; il fera ses efforts « pour bien comprendre les effets de la pesanteur uni- « verselle : elle est la loi unique h laquelle j'ai soumis « l'univers.

« Tous les conseils de Newton respecteront la ligne « de démarcation qui sépare le pouvoir spirituel du « pouvoir temporel.

« Aussitôt que les élections du conseil en chef et des « conseils de division auront été effectuées, le fléau de « la guerre abandonnera l'Europe pour n'y jamais repa- « raître.

« Apprends que les Européens sont les enfants « d'Abel; apprends que l'Asie et l'Afrique sont habitées « par la postérité de Gain. Vois comme ces Africains « sont sanguinaires ; remarque l'indolence des Asiati- « ques ; ces hommes impurs n'ont point donné de suite « aux premiers efforts qu'ils ont faits pour se rappro- (c cher de ma divine prévoyance. Les Européens réuni- « ront leurs forces., ils délivreront leurs frères Grecs

« de la domination des Turcs. Le fondateur de la relief gion sera le directeur en chef des armées des fidèles. « Ces armées soumettront les enfants de Gain h la reli- « gion, et feront sur toute la terre les établissements « nécessaires à la sûreté des membres des conseils de « Newton, dans tous les voyages qu'ils jugeront utile « de faire pour les progrès de l'esprit humain.

« Dors. »

A mon réveil j'ai trouvé ce que vous venez de lire très-distinctement gravé dans ma mémoire.

Page 1