SLR LES OEUVRES ET LA DOCTRINE
DB
SÀLM-SIMON.
INTRODUCTION
Le sentiment qui nous pousse à publier les œuvres inédites de Saint-Simon , et ceux de ses ouvrages qui nous paraissent les plus propres à faire connaître sa doctrine, est le même qui animait ce grand homme lorsqu'en 1810 il écrivait dans un grenier ces belles et tristes paroles :
« Deplis quinze jours, je mange du pain et je bois de l'eau ; je travaille sans feu , et j'ai vendu jusqu'à mes habits pour fournir au-V frais de copie de mon travail. C'est la passion de la science et du bonheur public; c'est le désir de trouver un moyen de terminer d'l'ne manière douce l'effroyable crise dans laquelle toute la société européenne se trouve engagée qui m'a fait tomber dans cet état de détresse. »
Un demi-siècle, ou peii s'en faut, s'est écoulé depuis le jour où Saint-Simon écrivait les lignes qu'on vient de lire, et la crise dont il parle n'est point terminée; le monde est tranquille, mais cette tranquillité n'est guère qu'à la surface; ni les mœurs, ni les intérêts, nà les idées modernes n'ont encore pu s'asseoir. Aucun homme de sens, regardant attentivement au fond des choses, ne peut tenir la révolution pour finie, ni s'empêcher de prévoir de nouvelles agitations.
Les progrès même qui se font si heureusement dans les diverses parties de l'Europe préparent et mûrissent des ébranlements. Partout la politique change peu à peu de caractère et devient industrielle, partout on provoque la combinaison des capitaux et l'entreprise de ces grands travaux qui font la gloire de l'industrie moderne ; le réseau des chemins de fer internationaux se construit; la pensée humaine court au fond des mers; l'isthme de Suez va disparaître; le Japon s'ouvre, et l'Europe en armes frappe aux portes de Pékin, Mais, si partout on favorise l'industrie, en aucun lieu on ne fait en même temps part égale à l'intelligence et à la moralité; le travail qui devrait être l'honneur et le pivot de la société demeure un frein, et il semble que tout l'eflort du Socialisme moderne doive aboutir à inscrire au bréviaire politique une maxime de plus : ■Nourrissez le peuple sans l'éclairer!
Heureusement l'homme est ainsi fait qu'aucune de ses facultés ne peut demeurer étouffée sous le développement excessif de l'une d'elles. Le sentiment et l'intel-
licence ne sont pas moins incompressibles que les intérêts; ceux qui rêveraient d'engourdir la pensée par le spectacle des cupidités en lutte, et de tuer l'âme dans l'ardeur des jouissances matérielles feraient un rêve dangereux et que suivrait inévitablement un réveil terrible.
Sans doute, à mesure que Faisance descend chez les classes laborieuses, elles s'attachent à l'ordre social, et prenneiit, en échange de l'esprit de turbulence, un esprit de sagesse et de conservation; mais en même temps l'intelligence et la moralité se développent; le sentiment de la dignité personnelle s'éveille ; les plus humbles comprennent et sentent <[ii€ taus doivent compter avec chacun , et chacun avec tous. A mesure que l'aisance matérielle augmente, le désir d'accroître cette aisance tourne naturellement la réflexion du prolétaire sur le principe de la répartition des fruits du travail : les loisirs mêmes que peut lui faire le répit apporté à ses labeurs fécandent sa pensée ; s'il apprécie mieux les avantages de la paix et le prix de la tran*quillité publique, il voit plus clairement aussi que le travailleur est encore loin d'avoir dans la hiérarchie sociale la considération et l'intuience auxquelles il a droit, et dans le partage des produits une part proportionnelle à celle qu'il prend à leur création.
La question sociale posée confusément , il y a dix ans, demeure la vraie question. Elle est le nœud du drame, elle en formera les péripéties et elle en fournira le dénouement.
Or, la question sociale n'est pas seulement une question d'économie, elle est en même temps une question de science et une question de morale ;
Question de morale, parce qu'il s'agit peut-être moins du degré de bien-être qu'une meilleure répartition peut donner à chacun , que du principe même de cette répartition et de la sanction de ce principe;
Question de science , parce qu'il s'agit de savoir si l'organisation des sociétés humaines est de pur hasard, sans qu'il soit possible d'en trouver la loi , ou si au contraire, cette admirable et progressive harmonie que nous montre l'étude des autres parties de l'Univers doit trouver son achèvement par la découverte des lois particulières au monde humain.
La question sociale ne peut donc être résolue définitivement que par la production d'une nouvelle doctrine générale, et ceux qui travaillent à établir cette doctrine, quels que soient d'ailleurs les écarts oîi ils se laissent entraîner , sont assurément à cette heure les hommes les plus utiles.
Aussi longtemps qu'une telle doctrine ne sera point produite et ses principes généralement adoptés, nous verrons se prolonger par des phases diverses la crise que la révolution française a fait éclater en Europe, et tous les remèdes employés pour calmer ou pour retarder les accès de cette crise demeurer de simples palliatifs, plus ou moins efficaces, selon qu'ils se rapprocheront plus ou moins des principes nouveaux sur lesquels doit s'établir la politique.
Clia(|ue l'ois, par exemple, qu'un gouvernement cherchera son point d'appui dans la restauration des institutions du passé : affermissement ou résurrection de la noblesse héréditaire ; concessions de pouvoir , de richesse ou d'intluence au clergé ; esprit de conquête et d'asservissement des nations voisines, ce gouvernement s'affaiblira au lieu de se fortifier. S'il prend au contraire son point d'appui en avant, s'il affranchit les serfs, s'il développe l'instruction et l'éducation primaire , s'il honore le travail et le travailleur, s'il flétrit l'oisif et l'oisiveté, s'il tend la main aux peuples mûrs pour l'affranchissement, ce gouvernement sentira la force lui venir de toute part, et à chaque pas le terrain s'affermir sous ses pieds.
Ce qui précède suppose , on le remarquera sans aucun doute, que plusieurs des principes de la doctrine générale dont nous parlions tout à l'heure sont déjà reconnus, et que dès à présent il est possible de s'orienter dans le champ de la politique quotidienne.
Telle est, en effet, notre conviction; nous ajouterons même que ces principes secondaires tombés déjà dans le domaine des croyances publiques , assez vulgaires pour que leur application empirique ait pris place dans l'arsenal politique des gouvernants les plus habiles, ne sont que des corollaires du principe général posé, il y a cinquante ans, par le grand homme dont nous venons publier les œuvres capitales.
Saint-Simon n'est à nos yeux ni un révélateur, ni uw insjiiré; il est simplement l'homme qui a produil la
conception la plus générale à laquelle l'humanilé soit encore parvenue.
Nous ne jurons point sur sa parole, et nous relevons ses erreurs avec d'autant plus de liberté que, venant de plus liant, elles seraient plus dangereuses, mais nous sommes tiers de nous dire ses disciples, et convaincus que nous servons la grande cause du genre humain en le montrant tel qu'il est.
Il y a huit mois, nous ne le connaissions point nousmêmes ! les manuscrits inédits que nous publions : Le Mémoire sur la science de l'homme, et le Travail sur la iiravitation universelle (1) ; les deux volumes de l'Introduction aujc travaux scientifiques du \i\'^ siècle, et la plupart des brochures politiques, que nous réimprimons, étaient pour nous lettre close. L'École saint-simonienne dans le sein de laquelle ces grandes œuvres se conservaient avec un soin extrême, n'avait pas cru que leur publication fût utile ; elle avait en cela suivi la volonté du maître.
On verra , en effet, dans plusieurs passages de 17/?troduction aux travaux scientifiques du xix*" siècle, et même dans le Mémoire sur la science de l'homine, que Saint-Simon avait regardé comme dangereuse la publication de ces écrits; qu'il avait eu la précaution, pour
(1) Au niomeul uù nous cuinposions cet Pisai M. Knfaiilin iravait pas encore puljlio le Mémoire sur la science de l'homme et le Travail sur la Oravilalion universelle. Le manuscrit que nous avons suivi cl qui était lolui que possédait Bazard, contient plusieurs passades qui manquent ilans la publication de M. Luiautin; nous avons eu le soin de inarqiur ci» passa iîcs.
les uns, de n'en tirer (jne soixante copies, pour Ylnlroduction, de n'en faire imprimer qu'un petit nombre d'exemplaires, et qu'il se défend avec beaucoup de soin de les avoir jamais mis en vente.
Nous ne savons ce que nous eussions fait en 1808, au moment où Saint-Simon commençait d'écrire ; nous ne pouvons dire ce que nous eussions fait en 1 850 si le dépôt précieux de ces écrits fût tombé dans nos mains, mais nous dirons que la résolution de les publier nous est venue aussitôt que nous les avons possédés.
\Bien que Saint-Simon ait constamment rangé sur la même ligne l'analyse et la synthèse et donné une valeur égale aux intérêts particuliers et à l'intérêt général, la nature de l'œuvre qu'il poursuivait, la nécessité de réagir contre la tendance exclusivement analytique de son siècle et, aussi, croyons-nous, la tournure de son esprit et l'inclination naturelle de son génie, l'ont tenu plus habituellement au point de vue général et synthétique.
Cette remarque s'applique surtout aux premiers travaux de Saint-Simon, aux œuvres qu'il a produites de 1802 à 1815.
Frappé au-delà du vrai, par la grandeur des organisations sacerdotales et gouvernementales du passé, il a conservé longtemps quelque chose non-seulement du prêtre catholique, mais du prêtre égyptien ; irréligieux précisément par ses efforts pour revenir à la religion, et péchant souvent lui-même contre le jjrincipe non-
veau qu'il apportait au monde par une piédilection trop exclusive pour le dogmatisme.
Sa conduite s'est naturellement ressentie dans les premiers temps de cette disposition d'esprit et certainement cette crainte de publier ses idées ne fut que la mise en pratique de la pensée qui ne voyait d'institution religieuse possible que dans la co-existence d'une doctrine secrète et d'une doctrine publique.
Pensée fausse ! pensée profondément irréligieuse et dont une étude attentive des œuvres que nous publions fera voir que Saint-Simon s'est dépouillé à mesure que sa propre éducation se faisant par l'âge et par le travail, il complétait la doctrine dont sa jeunesse avait posé les premières assises.
Il convient d'ajouter que la portion de ses doctrines dont Saint-Simon croyait devoir retarder la publication, en est précisément la partie critique et celle contre laquelle un jugement précipité soulèvera probablement encore l'accusation d'athéisme.
Or, aujourd'hui la critique du Déisme est devenue vulgaire, elle court les rues; la publicité que pouvait redouter Saint-Simon est donc faite. La pensée de ce grand philosophe contenait en germe non-seulement les travaux organiques qui se sont faits depuis le commencement du siècle, mais aussi les travaux critiques (|ui ont le plus marqué : Fcuerbach et Proudhon se rattachent à Saint-Simon par des liens aussi visibles (pi'Olinde Rodrigues, A. Comte, Bazard et Enfantin.
Depuis le commencement du siècle il y a eu au fond
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entre les homnies de critique et les hommes d'organisation, division dun même travail; mais ce travail s'est fait sans concert et le lien entre l'alïirmation et la critique est en apparence rompu.
La besogne à faire est de rétablir ce lien ; de faire voir d'un côté comment la critique radicale de l'ancienne idée : Dieu, est la condition même et le prolégomène indispensable de la formation d'une nouvelle conception religieuse; de l'autre, comment la production d'une nouvelle conception religieuse, c'est-à-dire la formation d'une nouvelle doctrine générale, est le seul remède efficace à la stérilité de i l'athéisme.
Une étude attentive et patiente des œuvres de Saint- Simon nous a donné la conviction que ce double travail, ou, pour mieux dire, cette double opération d'un même travail avait commencé de se faire dans la tête de Saint-Simon lui-même, et que les deuxième et troisième dialogues annoncés à la fin du 3'oj/rcau christianisme en eussent clairement donné la formule. Dans tous les cas, nous pensons que tel est le soin auquel doivent s'appliquer d'abord ceux qui tâchent de marcher dans la voie qu'il a frayée ; c'est l'œuvre que nous avons dégrossie pendant trois ans dans la Revue philosophique et religieuse, et pour laquelle nous apportons aujourd'hui au public des matériaux précieux, en lui faisant connaître sans aucune réserve et. dans son entier dévelop|ienipnt la série des travaux de Saint- Simon.
Saint-Simon est né à Paris, le 17 octobre 1760; il y est mort le 19 mai 1825, rue du faubourg Montmartre, n" 9, à l'âge de 64 ans. Son premier ouvrage : Lettres d'un habitant de Genève, a paru en 1802; son dernier écrit : Le Nouveau christianisme, a été publié en avril 1825, un mois avant sa mort, par les soins d'Olinde Rodrigues.
Pendant les vingt-trois ans qui séparent la date de ces deux ouvrages, Saint-Simon a publié environ trente-et-un écrits, livres ou brochures, dont trois étaient demeurés manuscrits, et dont l'un : LUroduction aux travaux scientifiques du xix" siècle, tiré seulement à quelques exemplaires, est devenu si rare qu'à l'heure où nous le réimprimons nous croyons qu'il n'existe du deuxième volume que l'exemplaire dont nous avons pris copie dans la bibliothèque de M. Henri Fournel.
Saint-Simon n'a connu que deux passions : l'amour de la gloire et le dévouement à l'humanité; et de ces deux passions la seconde l'emporta toujours sur la première. Sa vie tout entière ne fut qu'un long apostolat [)Oursuivi au prix des plus dures privations.
liien (prune secrète unité relie au fond les travaux
très divers qu'il a laissés, eu sorte que de leur eu semble il est aisé de tirer les éléments et le principe d'une doctrine générale complète; l'étude attentive dç ses œuvres montre qu'après s'être placé successivement dans les diverses évolutions de sa pensée au point de vue scientifique, au point de vue politique, au point de vue moral, il est mort au milieu même de l'effort qu'il tentait pour relier unitairement ces trois aspects de la vie en les résumant dans une généralisation suprême^]
La nature même des travaux de Saint-Simon divise sa carrière en quatre époques : phase scientifique, phase politique, phase morale, phase religieuse.
De 1802 à 1814 Saint-Simon s'occupe plus spécialement de la science. Il écrit les Lettres de Genève ; Vlntroduction aux travaux scientifiques du \i\''\siécle ; l'Essai d'une nouvelle encyclopédie; les Lettres au bureau des longitudes; le Mémoire sur la science de l'honune et le Travail sur la gravitation universelle.
En 1814 parait son premier écrit politique : De la Réorganisation de la société européenne, et cet ouvrage, qui attira l'attention des politiques et des diplomates, est suivi pendant six ans de nombreux travaux : pamphlets, livres ou brochures, où se trouvent tantôt exposées, tantôt appliquées à la situation et aux événements du jour, les doctrines politiques de l'auteur.
L'Appel aux philanthropes, publié en janvier 1821 à la suite de la réimpression du Sgstème industriel, marcjue le moment où Saint-Simon passa de la p<di-
tique à la morale, et le quatrième cahier du Catéchisme des industriels, qui parut en juin 1824, l'instant où runi.té (le la science, de l'industrie et de la morale se dévoilant à ce grand esprit ([ui lut en même temps un si grand cœur, il commença de ressentir le sentiment religieux nouveau dont sa main défaillante nous a laissé, dans le Nouveau christianisme, l'expression passionnée mais obscure.
L'unité de doctrine est d'autant plus frappante chez Saint-Simon qu'il la cherche moins, et qu'il est aisé de voir dans la diversité de ses écrits que suivant, au jour le jour, et le flot des événements extérieurs et l'inclination spontanée de ses propres sentiments, il n'a jamais pris le soin vulgaire d'effacer ses contradictions.
^ Toujours animé de la même passion, Saint-Simon n'a écrit froidement aucun de ses ouvrages.
Même quand il ne voit des trois aspects de la vie que l'aspect scientifique, même quand ses recherches n'ont d'autre but que la découverte d'une nouvelle conception du système du monde, l'enthousiasme bouillonne dans sa poitrine et se répand sous sa plume.
Devenu, sous l'empire de ses préoccupations politiques, le plus piquant en même temps que le plus original et le plus profond des pamphlétaires, il ne quitte point cependant sa propre tradition ; fidèle, sinon sans le savoir, au moins sans paraître en faire le calcul, à la méthode qu'il a décrite on quelques pages où la clarté s'élève à l'éloquence, l'homme qui discute avec le plus
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d'entrain la question du jour, qui suit avec le plus de souplesse les ondulations de la pensée publique, demeure toujours le penseur profond qui a renouvelé les bases de la connaissance, montrant par cette admirable et constante harmonie de ses travaux le lien qui doit désormais unir la pratique et la théorie.y
De même lorsque, après avoir parcouru sa carrière politique, il commença d'avoir conscience de la force du sentiment, lorsque l'étude de l'histoire dans laquelle il cherchait sans relâche le contrôle et la vérilication dé ses~pensé(es lut mcfntra la grandeur et la vertu des institutions morales, lorsqu'enfin parvenu au sommet de son œuvre, l'unité de la science, de la morale et de l'industrie commença de se faire dans sa vaste intelligence, il n'abandonna aucun de ses travaux antérieurs, mais, au contraire, il les résuma et les confirma tous les uns par les autres.
Saint-Simon, en devenant religieux, n'a fait aucun retour vers les superstitions du moyen âge, ni aucuncï concession aux théologies du passé. L'homme qui a écrit en tète du j\ouveau diristianisme : Oui, je crois EN Dieu! n'a point cessé d'être le philosophe qui ('crivait dans le deuxième volume de Y Introduction (iK.r trmmux du xix'' siècle : « Depuis trois siècles
LES PROGRÈS DE l'eSPRIT HUMAIN n'oNT PAS CESSÉ d'ÉTRE EN RAISON DIRECTE DE l'aFFAIBLISSOIENT DE l'iDÉE DE
dieu! »
OKutre!» seieiitiGque!».
Les Lettres d'un habitant de Genéce à ses contemporains, publiées en 1802, sont le premier écrit sorti de la plume de Saint-Simon ; mais cette brochure eut si peu de retentissement à son apparition, et l'auteur luimême, qui n'en parlait jamais dans les derniers temps de sa vie, semblait l'avoir si complètement oubliée qu'Olinde Rodrigues écrivant dans le Producteur, un an après la mort de Saint-Simon, le résumé de sa doc- Irine et l'histoire de ses travaux, ne dit pas un mot des Lettres d'un habitant de Genève, et indique les deux volumes de Vlntroduction aux tracaux scientifiques du xix*" siècle comme le plus ancien des écrits de son maître.
Ce livre, par lequel Saint-Simon débuta, vaut pourtant la peine d'être étudié. A l'exception du quatrième cahier du Catéchisme des industriels et du Aouveau christianisme, il est le seul des nombreux écrits de l'auteur où le grand philosophe se soit montré à la fois tout entier.
Le (|iialriènie cahier du Galèrhisme et le .Youreau christianisme sont un résumé, h's Lettres, d'un hnttitnnt
(]/• C.nièi'c soiil un programiiit'. Ce dernier étril marque le point de départ, les deux autres le point d'arrivée.
Bien que, pour raison chronologique, nous placions ce petit écrit parmi les œuvres scientilîques de wSaiut- Simon, il appartiendrait plutôt, malgré sa date et ses imperfections à la catégorie des œuvres religieuses; non point, certes, parce que l'auteur s'y laisse aller à l'emploi des formes usées d'un surnaturalisme auquel il est trop visible qu'il ne croit point, mais parce qu'il y embrasse simultanément dans une pensée de ralliement les trois aspects de la vie.
En effet, science, industrie. :\iûrale. Saint-Simon aborde dans ce premier écrit, avec une brièveté un peu confuse, toutes les faces du problème social tel qu'il l'entrevoit déjà, et tel il l'entrevoit au début, tel il le verra jusqu'à la fin, avec plus de force, plus de clarté, plus de compréhension, à mesure que mûriront davantage son esprit et son cœur, mais jamais avec plus d'enthousiasme ni plus de dévouement.
Saint-Simon atteignait à cette époque la quarantedeuxième année de son âge; il avait à peu près fini son éducation personnelle et croyait avoir poussé à bout ses expériences des hommes et des institutions ; tour à tour voyageur, soldat, industriel, disciple volontaire des savants qui s'occupent des corps bruts et de ceux qui s'occupent des corps organisés, il s'était mis, autant ([ue ses forces le lui avaient permis, au courant des idées les plus avancées, et demeuré simple speclateur des orages révolulionnaires pendant lescpiels il avail
cependant couru plus d'un péril, il atta(|uail dans son ensemble, en publiant les Lettres d'un habitant de Genève, une œuvre dont il ne faisait cependant qu'entrevoir le caractère.
Dans cette courte mais complète esquisse de luimême, le bien et le mal flottent confondus, mais le bien domine et surnagera.
En quelques lignes le principe de la méthode se trouve posé; germe obscur mais fécond de toute la doctrine.
Les grands principes qui jusqu'à son lit de mort guideront son cœur, sa main et sa pensée, se pressent et se formulent sous sa plume dès la première fois qu'il la saisit :
L'humanité considérée comme formant un être, une unité collective, vivante, supérieure non-seulement aux individus, mais aux nations.;
La question sociale substituée à la question politique; ou, pour mieux dire, la politique établie sur ses véritables bases par l'énumération critique des éléments qui composent la moderne société européenne :
Savants et artistes.
Propriétaires,
Non propriétaires :
L'annonce, presque prophétique, tant elle devance les idées et les sentiments vulgaires, d'une organisation sociale entièrement neuve, dont la prédominance et la glorification du travail seront le pivot, et dans laquelle le gouvernement devenu simplement radniinistralion
des intérêts communs passera aux mains des plus capables, et cessera de se transmettre par droit de naissance ;j
L'égalité ou du moins l'équivalence de la femme et le principe de son admissibilité aux fonctions sociales ; principe énoncé clairement mais cette fois seulement, et sur les applications duquel Saint-Simon n'est jamais revenu ;
Tel est le résumé sommaire des grandes vérités posées dans ce premier écrit.
^\ ces vérités se mêlent des erreurs capitales :
Un penchant exagéré vers l'autorité ; l'aristocratie de la science substituée à l'aristocratie delà naissance; l'alliance ouvertement préchée entre le capital et l'intelligence, en Mie de maintenir dans l'ordre la plèbe ignorante et pauvre !
Nul sentiment de l'ordre nouveau, de l'autorité nouvelle dont la base demeure pourtant posée dans cette phrase immortelle :
Tous LES HOMMES TRAVAILLERONT 1 Ils se regarderont tous comme des ouvriers attaches àjm atelier dont les travaux otîipdùVbut de rapprocher l'intelligence humaine de la 'ïïii^nrjrrévûyante.J
Gentilhomme et gentilhomme du wni** siècle, Saint- Simon n'a point encore refait son éducation, il se débat dans ses préjugés de race et de philosophie purement critique !
II est encore loin d'avoir conscience du sentiment ijui le pousse et le soutient: il aini(\ sans connaître la
puissance de l'amour. L'équivalence des divers aspects de la vie est encore pour lui lettre close : il abolit au profit des capacités artistiques et savantes le privilège de la naissance, mais la domination de l'intelligence lui paraît encore à la fois le but et le moyen, et il s'en faut de peu que la politique qu'il établirait se put justement définir : l'entente intéressée des riches et des intelligents contre les pauvres.
Pourtant, dès ce premier pas, et pour un disciple de d'Alembert l'effort n'est pas médiocre, il entrevoit l'utilité de la religion ! mais il est bien loin d'en comprendre le caractère nouveau ; il n'y voit qu'un ressort indispensable aux aristocraties pour contenir et diriger les masses : mécanisme politique dont le savant n'est point dupe, puisqu'il le manœuvre, mais qui ne vaut pourtant et n'a d'efficace qu'à la condition de correspondre exactement aux besoins scientifiques, matériels et moraux des populations et de l'époque sur lesquelles on en veut faire l'application.
Cette étrange disposition à essayer l'alliance impossible des lumières de la science moderne avec la morale du passé, dont nous avons tant de peine à nous rendre compte, nous la verrons persévérer durant plusieurs années dans l'esprit de Saint-Simon. Longtemps encore la religion ne sera pour lui qu'une formule politique destinée à traduire en langue vulgaire les découvertes de la science! Ce ne sera que sur la fin de sa vie que ce grand génife se complétant et se résumant lui-même, essavant de i^énéralisor ;i la fois l'indusli'ie, la morale
et la science dans la conception la plus liante à laquelle le genre humain puisse s'élever, commencera de saisir le vrai caractère de la relisiou, et, d'une main mourante mais non pas aflaiblie tracera son testament dans cette phrase destinée à devenir un drapeau :
Toutes les institutions sociales doivent avoir pour
BUT l'amélioration DU SORT MORAL, INTELLECTUEL ET PHY- SIQUE DE LA CLASSE LA PLUS NOMBREUSE. ET LA PLUS PAUVRE \)
Mais des lettres d'un habitant de Genève au quatrième cahier du Catéchisme des industriels, et au Nouveau christianisme, quel intervalle! et quels travaux!
Chose bizarre ! ce qui a le plus manqué à Saint- Simon, ce qui a manqué surtout à ses héritiers et ce qui leur manque encore le plus à l'heure où nous écrivons, pour ressentir et communiquer le sentiment religieux nouveau, c'est d'avoir achevé et poursuivi dans toutes ses conséquences la critique du Déisme !
Même après qu'il a relevé en quelques lignes vigoureuses les contradictions rationnelles du Déisme, Saint- Simon, nous le verrons tout à l'heure, est demeuré longtemps déiste à son insu, non-seulement dans sa politique et dans sa morale, mais même dans sa philosophie.
Comment, par exemple, expliquer autrement que par la persévérance involontaire des habitudes intellectuelles des anciens dogmes cette impuissance de langage, qui au moment où il entrevoit la légitimité et la nécessité delà religion, le conduit pour donner corps à sa pensée, à se retourner vers les vieux décors du surnaturalisme.
et à teiiler inaladroitement remploi des nutcliinos usées (le rinterveutioii miraculeuse?
Certes, l'invention est grossière, mais au degré de développement moral où nous sommes parvenus, elle n'est pas seulement ridicule, elle est irréligieuse! Quel qu'en soit le motif, tout essai pour user aujourd'hui du surnaturalisme nous paraît à juste titre attentatoire à la vraie religion autant qu'à la raison.
Bien que ï Introduction aux travaux scientifiques du xix*" siècle ne soit que la première livraison du premier des quatre ouvrages dont Saint-Simon avait dès cette époque arrêté le plan (!) et n'ait été ainsi pour lui-même (ju'une préparation, bien que sa pensée n'ait acquis toute sa force et jeté tout son éclat que cinq ans plus lard dans le Travail sur la Gravitation universelle, le premief volume de cet ouvrage et le Travail sur la Gravi-
(i) Rodriguos dans le premier volume du Producteur, et Fournol dans sa Bibliographie Saint-Simonienne indiquent tous les deux, Vlntroduction aux travaux scientifiques du xix' siècle comme ayant été publiée .■n 1808.
Mais un examen attentif de l'exemplaire ([ue la Bibliothèque de la me tle Richelieu possède du premier volume de cet ouvrage, tiré seulement à' cent exemplaires, et devenu si rare, qu'il n'existe à notre connaissance (|u'un spécimen unique du deuxième volume, nous a fait découvrir que Siiinl-Simon avait préparé dès 1807 une première édition, ou du moins un premier tirage du t-ome premier.
Le volume que possède la Bibliothèque a été formé de deux exemplaires qui ont été rajjprochés et soudés pour n'en faire qu'un seul; or la preinièie moitié du volume a|iparlient à l'édition de 1807 dont elle porte le millésime, tandis que la seconde moitié dont nous avons coUalionné le texte avec l'exonplaire de M. Fournel appaitii>nt à l'édition de 1808.
Nous nous sommes assuré qu(>dans le corps du volume il n'existe entre fis deux c'ililions (|iii' ilrs variantes de pni d'importance; mais il n'en est
lation nous paraissent, sous le rapport intoilecluol, ]<s (cuvres capitales de Saint-Simon, celles dans lesquelles il a déposé complètement le principe et le germe de la nouvelle doctrine générale.
Nous aurons plus d'une fois l'occasion de le répéter, au moment où sa main traçait ces grandes œuvres, Saint-Simon n'avait pas lui-même parcouru toute la carrière qu'il devait fournir, il n'avait fait encore ni politique, ni morale; il ne songeait pas encore à poser pratiquement, comme il a commencé à le faire plus lard, l'équivalence des trois termes : science, morale et industrie; et cependant il donnait la formule de cette équivalence pour fondement à sa doctrine, lorsque décrivant la méthode , il déterminait avec tant de précision les fonctions et le caractère , non-seulement de l'analyse et de la synthèse , mais encore de cette troisième opération qu'en 1813 il voulait nommer la Des-
jias ainsi des avertissements et des préfaces; si Ton ne trouve point dans l'édition de 1807 l'avant-propos que Saint-Simon a placé en tête de l'édilion de 1808, on y lit en revanche un avertissement précieux qui manque dans cette édition. L'auteur faisant connaître dans cet avertissement le lilre et le sujet de quatre ouvrages qu'il prépare, et dont le premier doit Iraiter de la Physique des corps bruts, de la Physique des corps organisés et de la Philosophie, présente, dit-il, dans une première livraison son opinion sur la physique des corps bruts.
Nous avons eu le soin de reproduire en tète des deux volumes de l'Introduction aux Iraraux scientifuiites du xix^ siècle le litre, le fauxiilre, et l'avertissement (jui précèdent cette édition de 1807. Ce document n'a point seulement une valeur bibliographique, il est surtout précieux par la lumière qu'il jette sur le plan de travail que Saint-Simon s'était lait en 1807, et en ce qu'il montre clairement que dès ce temps, ce grand génie avait conçu dans toutes ses parlies le système philoso])hique et religieux auquel il a CDUs.'icié -;a vie.
(■(irles , et doiil il commençait à voir rc.vistenco ot le rôle, en écrivant les premiers chapitres du premier volume de Vlntroduction.
(Or, renouveler la méthode, c'est renouveler, d'un seul coup, et, dans l'œuf, pour ainsi dire, la science, la politique et la morale; c'est dans la plus haute et dans la vraie signification du mot, faire une religion.
Que l'on reconnaisse ou non , le principe d'association selon lequel l'Univers est à la fois ce qui est nous, et ce qui n'est pas nous, au moins faut-il confesser que l'esprit humain voit le monde en raison de la façon dont il se voit lui-même. Toute rénovation de la méthode, c'est-à-dire toute conception nouvelle de la constitution et des procédés de l'intelligence est donc forcément une rénovation ultralogique, elle est une rénovation de la façon dont l'homme conçoit I'être. Or toute industrie, toute esthétique, toute science étant par définition même une application de la conception ontologique, en renouvelant la méthode, Saint-Simon a donc, dès 1808 et 1815, fait implicitement la rénovation sociale et religieuse dont nous voyons depuis cette époque se dérouler successivement les phases. ;
Peut-être avant de soumettre aux lecteurs quelques observations critiques sur Vlntroduction aux travaux scientifiques du \\\' siècle, convient-il de présenter ici le résumé sommaire de cet ouvrage dont la distribution est un peu confuse.
Saint-Simon écrivait vite et ne se relisait pas; il songeait peu à ménager les transitions, il Jiégligeait le
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style et la composition , et causait volontiers avec ses lecteurs, comme il eût t'ait avec ses amis, préoccupé de lix.er ses idées à l'instant où elles se présentaient, beaucoup plus que du soin de les grouper habilement ; sa clarté est celle du crénie et non celle de l'écrivain. L'ouvrage dans le corps duquel il introduit d'ailleurs de longues citations deviendra donc d'une lecture plus facile, si nous faisons ressortir en le réduisant à ses propositions principales, l'enchaînement des idées.
Au premier coup d'œil jeté sur la physique des corps bruts, l'auteur a remarqué une contradiction capitale entre les astronomes et les opticiens (1). Tandis que les premiers enseignent que les astres se meuvent dans le vide, les seconds professent que les espaces célestes sont remplis par un fluide.
Pourquoi cette contradiction? et surtout comment l'Ecole ne s'occupe-t-elle point de la faire cesser?
Pour répondre à cette double question, il est nécessaire d'étudier d'un côté les procédés par lesquels l'esprit humain parvient à la connaissance; de l'autre, la marche suivie par l'École pendant les deux derniers siècles.
L'esprit humain arrive à la vérité par deux chemins, la synthèse et l'analyse, l'a priori et l'a posj£LLori; il
(i; La conlradicliun relevée par Saml-Siniun entre les astronumes et les opticiens n'existait même pas à l'époque où il écrivait, ou du moins, elle ne revêt nulle part, pas même dans les écrits de Newton auquel il latlribue. la forme absolue qu'il lui prête; il est curieux que ce soit une i-rreur de fait, qui lui ait servi de point de dépari pour donner son excelli iilc fornuile de la m'''tliode:
alterne dans Temploi de ces deux procédés, il ne parvient à la vérité que par leur emploi successif, et toute grande découverte n'est que la détermination du moment où il convient de passer d'une branche de la méthode à l'autre, détermination qui constitue elle-même un troisième procédé , ou pour mieux dire , une troisième opération de l'esprit.
Les faits vont justifier cette théorie.
Au xvii" siècle , Descartes s'est placé au point de vue synthétique; d'une part il a travaillé aux deux branches de la physique , science des corps bruts , science des corps organisés; d'autre part, il a tout k la fois, instauré un nouvel édifice synthétique, et posé le principe radical de la critique du système théologique en inscrivant pour axiome cette maxime : « L'homme ne doit croire que les choses avouées par la raison et constatées par l'expérience. »
Newton et Locke ont succédé k Descartes, mais ils se sont partagé le domaine scientifique; Newton a choisi la physique des corps bruts, Locke, la physique des corps organisés : tous les deux ont quitté la synthèse pour l'analyse.
Ce changement de marche a soulevé entre les Cartésiens et les Newto-Lockistes, ainsi que les nomme Saint-Simon, une discussion oiseuse : k savoir, laquelle des branches de la méthode était préférable ; idée aussi extravagante que celle d'examiner ce qui vaut le mieux pour l'action «l'une pompe, de hausser ou de baisser le piston? k quoi l'on répond : Baissez le piston, s'il est
dans la partie supérieuie du corps de pompe; haussezle, s'il est dans la partie inférieure.
Quoiqu'il en soit, les Cartésiens ont été battus, l'analyse l'a emporté , et le wuf siècle a perfectionné les idées de Newton et de Locke. A Ne\\1;on ont succédé Lagrange, Laplace et Lavoisier dans l'étude des corps bruts; Condillac, Condorcet et Linnée dans la physique des corps organisés.
Nous devons ajouter ici qu'à raison de leur moindre généralité, Saint-Simon range la Chimie et la Botanique dans la deuxième section des travaux du xvni'' siècle, et place l'Astronomie, les Mathématiques, la Logique et la Physiologie dans la première section.
Cet exposé de l'histoire scientilique des xvn*^ et xvm" siècles est justilié par de longues citations, choisies dans les œuvres de Locke, de Condillac, de Condorcet, de Lagrange, de Laplace, de Lavoisier et de Linnée.
Après s'être occupé dans la première partie des travaux organiques dont il forme la première classe, et avoir annoncé l'intention de continuer pour les travaux du xix° siècle le travail qu'il vient de faire sur le dix-septième et le dix-huitième, Saint-Simon aborde dans sa deuxième partie les travaux critiques qu'il range dans la deuxième classe.
fLes travaux organiques avaient pour objet la construction d'un nouveau système scientifique, et par suite, la construction d'un nouveau système social; les travaux critiques ont eu pour but, non-seulement la destruction du système scienli(i({ue du moyen âge, mais encore hi
déiiiolilioii (le 1 edilice jxilitiqiie el social construit suivant ce système, j
Cet examen des travaux critiques du xvin'^ siècle devait comprendre :
La critique de l'Encyclopédie, et les bases d'une Encyclopédie vraiment digne de ce nom;
Une Étude sur Voltaire ;
Une Étude sur Jean Jacques Rousseau ;
Un Résumé des travaux des littérateurs du xvni" siècle.
Mais, de ces quatre Études qui devaient former la deuxième partie de Ylnlroducdon aux travaujc scientifiques du XIX' siècle, Saint-Simon n'a exécuté que la première; le premier volume se termine par la reproduction du Discours préliminaire de l'Encyclopédie que nous avons cru pouvoir supprimer; et à la première page du deuxième volume (jui s'ouvre par la figure d'un nouvel arbre encyclopédique, l'auteur annonce qu'au lieu de poursuivre la marche qu'il s'était tracée, il va donner épisodiquement au public, un certain nombre de morceaux détachés qu'il appelle son Portefeuille.
En parcourant ce résumé du premier volume de ïlntrodaction aux travaux scientifiques du xix*^ siècle aussi bien qu'en lisant l'ouvrage, on ne manquera point de remarquer que si les conclusions de l'auteur se laissent deviner en plusieurs passages, nulle part il ne les donne explicitement. Nous ajouterons qu'il hésite encore lui-même sur la généralité de ces conclusions; disposé tantôt à conseiller seulement l'abandon de Va posteriori j)our ïà priori; bieiilôl montant plus haut et
indiquant comme hypothèse nouvelle à vérilier à la lois par l'analyse et par la synthèse, la proposition de considérer la gravitation universelle comme le principe général de tous les phénomènes, de la vie organique aussi bien que de la vie inorganique.
Du reste, cette conclusion suprême de ses travaux scientitiques, que Saint-Simon ne formulera clairement que cinq ans plus tard dans le Travail sur la (/ravitation universelle, est peinte, si nous pouvons nous exprimer ainsi, dans le nouvel arbre encyclopédique qui figure en tête du deuxième volume de Vlntroduction aux travaux scientifiques du xix" siècle, et qui forme, à vrai dire, la conclusion du premier volume.
Cet arbre, dont il faut étudier avec un grand soin les dispositions, si l'on veut pénétrer jusqu'au fond dans la pensée qui l'a tracé, est complet : il représente à la fois l'homme individuel et l'homme collectif, l'humanité. Il ne comprend pas seulement les facultés de la connaissance auxquelles se bornait l'arbre de Bacon, adopté par les Encyclopédistes, il embrasse de plus les facultés esthétiques et industrielles, et il les embrasse nonseulement en elles-mêmes et d'une manière abstraite, mais aussi dans leurs applications; de telle sorte que les objets de la connaissance, de l'esthétique et de l'industrie, aussi bien que la connaissance, l'industrie et l'esthétique elles-mêmes , le petit monde et le grand monde, ce qui est nous et ce qui n'est pas nous, se trouvent enchaînés, reliés et systématisés dans un même tout.
Celte vue est capitale et profondément religieuse;
elle constitue ei» un seul ensemble, de niènie qu'elle la représente par une même ligure, la vie entière telle que l'humanité peut la concevoir, la connaître, l'aimer et la pratiquer.
II est à remarquer qu'entre les cartouches disposés sur le tronc de l'arbre, et qui marquent chacun les diverses époques historiques caractérisées par leur formule religieuse, l'auteur a fait circuler un ruban qui, s'enroulant autour de l'arbre, établit un lien et une communication entre ces diverses époques. Ce ruban porte la légende significative de Science Générale. Cette Science Générale qui enveloppe et unit les sciences secondaires, les arts et les métiers, c'est la Philosophie, et nous disons aujourd'hui, c'est la Religion, que Saint- Simon ne découvrait encore que par sa face intellectuelle.
Il n'est pas moins intéressant de constater que la formule trinaire : moral, intellectuel et physique, bien que Saint-Simon ne l'ait pas encore adoptée, bien que dans le premier volume de Vlntroduction il ait même posé après Bacon et les Encyclopédistes le principe de la division binaire, commence à se dessiner dans sa pensée.
C'est en effet cette formule qui résultera de la série historique :
Arts et Métiers = Idolâtrie, Beaux - Arts = Polythéisme,
Sciences morales = Déisme,
si :iu lieu de |»résenter l'époque liilure que Saint-Sinioii
nomme Pliysicismc, et qu'il caractérise par la prédominance des sciences physiques et mathématiques, comme devant simplement ajouter un terme aux époques précédentes, on considère celte époque comme étant celle dans laquelle les métiers, les beaux-arts et les sciences doivent s'associer, et se concilier définitivement.
On remarquera peut-être aussi qu'à la différence des arbres encyclopédiques ordinaires, sur lesquels la progression se fait toujours des racines vers les branches, la série progressive, sur l'arbre de Saint-Simon, descend et s'avance du feuillage vers la base du tronc. Nous nous sommes demandé si cette disposition insolite n'avait point pour objet de peindre aux yeux le jeu alternatif et nécessaire des deux opérations de la méthode : l'analyse , par laquelle on descend des faits particuliers vers le fait général ; la synthèse , par laquelle on remonte du fait général aux fails particuliers, sans jamais quitter le corps même de la science. Si notre supposition est fondée, le tronc et h s rameaux de l'arbre seraient disposés synthétiquement, tandis que les cartouches et les légendes seraient rangés dans l'ordre analytique; en sorte que l'on ne peut avoir la pleine connaissance de la pensée de l'auteur qu'en la suivant alternativement dans l'une et l'autre marche.
Le deuxième volume de V Introduction aux travaux scientifiques du xix'' siècle, ne contient que des pièces détachées, simples notes écrites à mesure que l'idée se présentait, matériaux inassemblés, que nul autre
lien ne rattache entre eux , sinon la pensée dont \ Saint-Simon demeure obsédé : Trouver une nouvelle ' y conception scientifique qui serve de base à une organisation nouvelle de la Société européenne.
rs'ous nous arrêtons longuement sur ces premiers travaux, bien qu'ils ne représentent point l'état délinitif de la pensée de Saint-Simon ; mais sans compter le profit qu'il y a d'observer ce grand génie gravissant de degrés en degrés la voie sur laquelle le genre humain le suivra, il est plus facile de surprendre dans cette élaboration intime le germe et la nature des erreurs et surtout des lacunes qu'il a laissées.
Ces lacunes, on l'a déjà vu, sont considérables.
Nul homme, par exemple, parmi ceux qui sont au courant des idées et des sentiments les plus avancés de notre temps, ne lira sans ressentir un étonuement pénible la page dans laquelle Saint-Simon enseigne crûment qu'il doit y avoir deux doctrines: l'une secrète réservée aux savants, l'autre publique, destinée à la multitude, la religion n'étant qu'une mécanique indispensable pour le maintien de l'ordre social.
Cette opinion que nous avons déjà condamnée dans les Ledres écrites de Genève, nous la retrouverons en 1815 dans le Mémoire sur la science de l'homme, et rien n'indique qu'elle se soit modifiée chez Saint-Simon avant l'année 1821.
Cette opinion était assurément en 1808 celle des contemporains les plus avancés, elle ne les choquait point, ci la répugnance invincible (ju'elie nous inspire.
donne la mesure du progrès moral, intellectuel et politique qui s'est fait depuis cinquante ans.
La doctrine que Saint-Simon entrevoyait dès 1808, et qu'il essayait de formuler sous le nom de Physicisme, est assez mure aujourd'hui pour que nous voyions clairement l'instant où, le sens même du mot que nous allons employer se trouvant renouvelé, changé et complété, cette doctrine pourra prendre son nom véritable et s'appeler : Religion.
Aussi la crainte qu'avait Saint-Simon de publier ses idées, nous ne l'avons point ressentie, et bien que par la nature même des objets qu'elle embrasse, notre publication s'adresse au petit nombre, nous ne voyons aucun inconvénient à livrer à qui voudra et saura la faire, la critique du Déisme.
Loin de nuire à la cause religieuse , nous la servons en prenant ce parti ; voyant clairement que les débris du Déisme sont partout aujourd'hui les vrais obstacles au développement du sentiment religieux, et que la critique de l'idée Dieu, telle que l'ont possédée et formulée jusqu'ici les Panthéistes, les Polythéistes et les Déistes, est le préliminaire obligé de la conception nouvelle de^e^tt£ idée.
Or, Saint-Simon n'a point su pousser à bout cette critique et telle est la raison principale qui l'empêchait en 1808 de concevoir clairement et complètement le caractère nouveau de la Religion.
Des trois aspects sous lesquels l'existence se manifeste : Vi(nitc\ la ïiiuHIplirlIe , YindvfniHr , Sainl-Simoii
ne voit cncoiv (jiie l'aspect exclusivement sanctifié par le Déisme : luuité. Ce qu'il demande au Physicisme, c'est une unité plus complète, plus achevée, plus exacte que l'unité donnée par le Déisme, mais il oublie de lui demander en même temps et au même titre, la sanctification des autres faces de Ja vie ; il subalternise jusqu'à les effacer, le Polythéisme, expression religieuse de la multiplicité, et le Panthéisme, expression religieuse de Vimléfinité. Toute son ambition jusqu'en 1813, peut-être faut-il dire jusqu'en 1821, est de substituer le principe de la gravitation universelle à Vidée Dieu. Il ne voit pas que le mot Dieu, ne signifie point seulement science, mais en même temps, morale et industrie, et qui plus est, la combinaison harmonique et vivante de ces trois aspects de l'être.
Saint-Simon ne commencera à devenir vraiment religieux que lorsque, donnant, en 1813, dans la formule de la méthode, la formule même du dogme nouveau, il posera sur le pied de l'équivalence, le procédé synthétique, le procédé analytique et le procédé analogique, par lequel l'esprit humain trouve le moment et le point où il faut passer de l'analyse à la synthèse et (le la synthèse à l'analyse.
Incomplet dans sa formule scientifi(iue, il demeure incomplet dans sa politique. En politique, il n"a pas encore de répugnance à constituer la société sur la base de l'aristocratie de l'intelligence unie à l'aristocratie de la richesse; la dissimulation lui parait l'inévitable condilion d'un Ihmi gonveni(M]i»'iil. cl (l;ms sa ciindenr
il professe naïvement l'nlilité, au moins provisoire, d'une doctrine se(rètel| ^A mesure qu il i^ravira les degrés de l'échelle progressive qu'il a lui-même dressée devant le genre humain, nous le verrons, se réformer et se compléter lui-même. Esprit synthétique, et par préférence amoureux de l'unité, il demeurera toujours incomplet par quelque côté, montrant, par son exemple, que si haut (|u'il faille le placer, nul homme n'est l'humanité, mais lorsque, obéissant tout ensemble à son cœur, à son bon sens, et à sa raison, il passera de la sphère scientifique à la sphère politique, et de la sphère politique à la sphère morale, nous le venons se modifier, se transformer, s'attendrir, pour ainsi parler, jusqu'à ce que lui , grand seigneur et descendant de Charlemagne, il serre enfin avec une tendresse fraternelle la main calleuse du prolétaire ! arrêté par la mort au moment oiJ,sans aucun doute, il allait proclamer de sa voix claire et puissante, la Religion définitive ! ;
Si \ Introduction aux travaux scientifiques du xix" siècle mérite, par la grandeur et la nouveauté des vues générales dont le principe s'y trouve déposé, de devenir l'objet des méditations de tout esprit philosophique, il faut reconnaître que la question purement scientifique y est traitée avec une grande faiblesse; Saint-Simon y critique les théories de l'École sans avoir même pris au préalable le temps et le soin nécessaires pour se mettre au courant des sujets dont il
entreprend la discussion ; il relève, par exemple, chez Newton, une conlradittion dans laquelle ce grand physicien n'est jamais tombé; et dans le second volume , il hasarde une théorie cosmogonique qui contredit sur plusieurs points des vérités incontestables en mécanique. 11 était donc naturel que les savants auxquels Saint-Simon avait adressé son ouvrage, plus touchés des erreurs de détail dont il abonde que de la nouveauté du point de vue général auquel l'auteur se plaçait, l'accueillissent avec le dédain que les hommes spéciaux professent trop volontiers pour les idées générales. On sait que l'exemplaire envoyé à Lacépède se retrouva non coupé, lors de la vente des livres de ce savant qui fut faite après sa mort, en 1826.
(le moment fut pour Saint-Simon une rude épreuve; l'indifférence et le dédain accueillaient ses premières tentatives, à l'heure même où la misère commençait de frapper à sa porte.
11 redoubla d'efforts, et persuadé que ses idées seraient mieux comprises sous une autre forme, il ouvrit dans le courant de juillet et d'août 1808, ce qu'il appela ses Quatre Correspondances, dont la première, adressée au Bureau des Longitudes, contient la reproduction sommaire d'une portion des idées développées dans le premier volume de V Introduction. Le Bureau des Longitudes coupa court par une lettre dont le fond et la forme lui font peu d'honneur, et que, pour toute vengeance, Saint-Simon a conservée
à la posk'iilr. ronuellciuoiit ('conduit par le 5>ureaii (les Loiigilutles, Saiiit-Siinoii en appela à l'Inslilut, el dans une huitième lettre adressée à ce corps, il reproduisit avec un grand talent l'ensemble de ses idées.
Nous n'écrivons point la biographie de Saint-Simon, nous ne donnons pas une édition complète de ses (puvres. Soigneux de rechercher et de reproduire la série des transformations intellectuelles, politiques et morales qu'a suivies ce grand esprit, nous aurions peu à recueillir dans ces Lettres qui ne sont au fond que le développement polémique de X Introduction aux travaux scientifiques du xix- siècle; voilà pour quoi nous ne les avons pas réimprimées. La même raison nous a décidés à ne point donner place à un Essai d'Encyclopédie, qui présente peu d'intérêt.
Nous ne séparons point le Travail sur la gravitation universelle du Ménwire sur la science de l'homme; bien que le premier ait paru dans les premiers jours de décembre 1813, plusieurs mois après que Saint-Simon eût distribué les soixante copies qu'il avait fait faire du Mémoire sur la science de l'homme, ces deux ouvrages sont contemporains, et le fruit d'un même jet de la pensée du maitre.
Quelque haut que nous ait menés l'Introduction aux travaux du xix" siècle, nous allons monter plus haut encore; nous allons assister à la fusion et à la mise eu (Huvre des matériaux amassés dans le portefeuille qi!.> l'auteur donnait, en 1808, sous la forme d'épisode ; l(^s deux volumes de V Introduction ne sont qu'une prépara-
tion, et le Mémoire sur la science de l'homme lui-même n'est qu'une première assise.
Cinq années se sont écoulées, cinq années fécondes, cinq années terribles! Si la pensée de Saint-Simon a mûri, la crise sociale s'est développée avec une rapidité effroyable. L'Empereur, qui devait être « le clief scientifique de l'humanité, comme il en était le chef politique » a perdu son prestige! Il a perdu, d'autres disent gagné, la sanglante bataille de Leipzig ! une coalition formidable pèse sur la France, et menace de la rejeter dans son passé î La France, épuisée d'hommes, épuisée d'argent, épuisée surtout d'idéal, a perdu confiance; le sol tremble sous l'invasion, les armées s'entrechoquent, les hommes périssent par milliers, et l'avenir semble muré!
C'est l'heure où, reprenant à la fois les travaux de Condorcet, de Vicq-d'Azyr, de Cabanis et de Bichat, Saint-Simon va jeter les fondements de la science de l'homme, asseoir la physiologie sur une base positive, donner à sa conception de la méthode une formule complète, et liant par un coup de génie la science, la morale et l'industrie, déclarer clairement pour la première fois, que ces trois aspects de la vie ne sont que la vie elle-même envisagée à des points de vue différents.
OEuvre capitale, que le grand philosophe exécute, s'il est permis de le dire, avec une sérénité fougueuse. Emporté par son génie, pressé par les événements, sûr qu'il embrasse, suivant l'expression du poète, l'idée
— Xl.t —
<< Qui doit sauver le genre humain, »
il écrit en quinze jours le travail qui devait remplir dix ans de sa vie !
Le Mémoire sur la science de l'homme est surtout remarquable par l'émission et la justification de deux idées capitales.
L'une, que l'homme, pour être complètement connu, .
ne doit pas seulement être étudié comme individu, •<<
mais comme espèce, que les générations sont solidaires S^^^ dans le temps comme les individus le sont dans l'espace, et que cette solidarité développée par l'invention et l'usage du langage est la cause principale de la différence qui se remarque entre l'homme et les animaux.
L'autre, que les actes du genre humain étant soumis à une loi de développement, et formant une série naturelle dont les termes les plus anciens sont dans le passé, tandis que les termes futurs sont encore dans K
l'avenir, il est possible par l'observation attentive des Ç,^J^ termes passés de cette série, d'induire et de prévoir les ^ termes de l'avenir, et de rendre ainsi la politique positive, en la dérivant de la Philosophie.
Ces idées que Condorcet eut toutes les deux, mais dont Saint-Simon a, dans le Mémoire sur la science de l'homme, donné la formule positive, et essayé immédiatement l'application par la construction d'une série, fort incomplète d'ailleurs, puisqu'elle omet entièrement la Chine et l'Inde, ont depuis fait leur chemin. INon-sen-
— Xï.ll
lemenl elles sont devenues la base commune d'où partent la plupart de nos historiens, mais, passées dans la croyance publique sous le nom de Doctrine du l^rogrès, elles ont, jusque dans la bouche des prédicateurs catholiques et protestants , détruit virtuellement le principe contraire du péché originel, et posé dans la conscience universelle la première assise du dogme nouveau.
Le mot physiologie n'a point chez Saint-Simon le sens restreint que lui donnent la plupart des savants; Saint-Simon ne sépare point l'homme des autres êtres, il entend par physiologie la science de tous les corps organisés. Dans sa pensée, la loi de développement de Tespèce humaine n'est donc qu'un cas de la loi plus générale suivant laquelle se développent les animaux et les végétaux; et cette dernière loi elle-même, de même que la loi qui régit les corps bruts, n'est que le corollaire de la loi universelle de gravitation.
Suivant Saint-Simon , cette loi suprême de la gravitation doit jouer dans le système scientifique nouveau le rôle que jouait Dieu dans le système théologique, et de même que le déisme ou la croyance en une seule cause animée a par Socrate et Jésus remplacé le polythéisme qui était la croyance en plusieurs causes animées, la croyance en une seule loi doit de nos jours remplacer la croyance en plusieurs lois divergentes ou même contradictoires, qui pour les savants et les gens instruits a depuis trois cents ans succédé au déisme.
Va comme la morale et la politique, — l'histoire en
lionne la preuve rigoureuse, — n'ont jamais été que (les applications de l'idée la plus générale d'une époque, il est certain que renouveler l'idée la plus générale à laquelle le genre humain puisse jamais s'élever, c'està-dire, l'idée de la loi à laquelle obéit l'Univers, et mieux encore l'idée qu'il se tait de l'Univers lui-même, c'est le moyen infaillible de renouveler la morale et la politique , et par là d'établir l'ordre véritable : l'AssocuTio>, à la place de l'antagonisme.
Telle est la substance des grandes vérités auxquelles Saint-Simon s'élève après avoir posé le principe du progrès, et fait une première et large vérification de ce principe, par une revue rapide et sommaire de la marche de l'esprit humain en Occident.
Passons maintenant à une étude plus détaillée du Travail sur la gravitation universelle.
Cet ouvrage est certainement le plus grand monument qu'ait élevé le génie de Saint-Simon. Le petit nombre de pages dont il se compose , sont les plus belles qu'il ait écrites ; jamais il n'a mieux parlé sa langue naturelle, la simplicité unie à la grandeur.
La critique faite en quelques lignes de la confusion capitale où sont tombés et demeurés Bacon et Condillac au sujet de la méthode, pour avoir désigné par un même mot : Vanalyse, deux opérations distinctes, confondues par là en une seule, n'est pas le simple redressement d'une erreur, c'est la découverte et là constatation d'une vérité de premier ordre, source d'une doctrine générale nouvelle, principe d'une réno-
— XLfV —
vation universelle de la science, de la morale, et de la politique.
Entrevue dans le premier volume de l'Introduction aux travaux scientifiques du \i\^ siècle, cette vérité fondamentale apparaît ici dans toute sa force, sinon dans toutes ses conséquences. Saint-Simon a désormais pleinement conscience de la grandeur de son œuvre; il ne se borne plus à proclamer le besoin d'une grande découverte, dans le champ de la science : la découverte est faite, le principe est trouvé. Il commence d'entrevoir et de sentir le lien des trois faces de la vie, et les trois termes que nous rassemblions tout à l'heure, à plusieurs reprises il les associe lui-même, sachant et disant clairement : (« Que le seul moyen de réorganiser le système général de nos connaissances est de lui donner pour base l'idée de la gravitation universelle » et un peu plus loin « que l'idée de la gravitation universelle doit servir de base à la nouvelle philosophie, et que le nouveau système politique de l'Europe doit être une conséquence de la nouvelle philosophie. »/
En pleine possession de la méthode historique qu'il a fondée dans le Mémoire sur la science de l'homme, il en fait une application plus large.
Il ne s'arrête plus au xv* siècle ; par Platon et par Aristote il remonte jusqu'à Socrate, et trouve avec ravissement dans le mouvement que l'esprit humain a suivi depuis 2500 ans, le contrôle et la vérification de la donnée fondamentale qui a jusqu'ici servi de base à ses travaux, 'a savoir, qnr le mouvement synthétiqu<? cl
le mouvement analytique du système déiste étant également épuisés, l'esprit humain doit désormais embrasser une conception nouvelle, et la vivifier par une nouvelle synthèse, et par une nouvelle analyse.
Cette magnifique exposition faite tour à tour sous la forme inductive et sous la forme déductive des progrès accomplis, en Occident, par l'esprit humain depuis Socrate jusqu'à nos jours, est assurément le plus beau nionunienl historique ([ui ait encore été dressé; les grandes ligures de Platon, d'Aristote et de Socrate y [)rennent une énergie, un caractère et une vigueur nouvelles; pour la première fois l'humanité se contemple elle-même, et lient son passé dans sa main !
Le magnifique discours de Socrate à ses élèves se fait lire tout d'une haleine, et ne laisse au lecteur qu'un seul regret, c'est que la puissante intelligence qui nous a si bien révélé le passé se soit engourdie avant de nous avoir tracé le tableau qu'elle entrevoyait pour l'avenir.
Nous ressentirons une seconde fois, et plus amèrement ce même regret , lorsqu'ayant suivi le grand homme jusqu'au terme de sa carrière, nous trouverons dans le Nouveau Christianisme la promesse qu'il n'a pu remplir, de nous donner le dogme, la morale et le culte de la religion nouvelle dont il déclarait le principe.
Au reste, c'est le moment de le reconnaître, ce qui a manqué à notre maître, c'est moins le temps que l;i méditation et la possession complète du dogme doni il
a posé tous les termes sans pouvoir en conclure la formule.
Ceci est un point capital, sur lequel nous désirons que notre pensée soit bien comprise.
Saint-Simon a montré avec une clarté admirable que la méthode comprenait trois opérations, et non point deux seulement. II a distingué et décrit ces trois opérations; mais il n'a point expliqué avec autant de précision que toutes les trois étaient équivalentes, chacune également nécessaire, et surtout que, considérées à part, elles n'étaient chacune isolée des autres qu'une pure abstraction, qu'un des modes de la fonction vivante qui nest et ne s'accomplit que par leur combinaison.
' Sans doute, nous verrons un peu plus tard, en étudiant les œuvres politiques et religieuses de Saint- Simon : La réorganisation de la Société européenne, le quatrième cahier du Catéchisme des industriels et les Opinions philoscphiques qu'il a résolu pratiquement la question, et fondé en réalité sa politique, partant sa morale, sur l'équivalence des trois termes : science, morale et industrie , mais il n'a donné cette solution qu'à la lin de sa carrière, et même en termes assez sommaires pour qu'on ait pu se tromper sur leui véritable sens. !
Dans la portion de ses oeuvres que nous examinons en ce moment, il ne s'est pas expliqué avec un détail sulfisant sur le caractère de l'opération indéterminée par laquelle l'esprit humain arrive, en quelque
— XI.Vll —
sorte, à la fois, à l'entrée de la synthèse et de l'analyse. Tandis qu'il a nettement caractérisé comme équivalente la valeur de ces deux dernières opérations , Saint- Simon n'a pas indiqué avec une précision aussi explicite la valeur de relation de la troisième. Préoccupé par dessus tout du soin de dissiper l'erreur où étaient tombés Condillac et Bacon , il s'est appliqué de préférence à montrer que le rôle de cette troisième opération consiste à rechercher les considérations intermédiaires, à les multiplier le plus possible, à les établir sans aucun ordre régulier, en considérant la question sous le plus grand nombre de faces, sous toutes ses faces s'il se pouvait, de façon à rassembler tous les matériaux de la série, que le jeu alternatif de l'analyse et de la synthèse doit construire et vérifier.
Mais s'il est vrai que de ce côté Saint-Simon laisse ii désirer, et qu'il y ait lieu de tirer les conséquences des principes qu'il a posés, il nous paraît que dans le peu de mots qu'il a consacrés à décrire l'opération particulière dont il constatait l'existence, il a nettement tracé son caractère, et que ce caractère est Vindétenniné. En elïet, les opérations de synthèse et d'analyse qui consistent à remonter du fait le plus particulier au fait le plus général, ou à descendre du fait le plus général jusqu'au fait le plus particulier, une échelle ou série limitée, sont par elles-mêmes précises et déterminées, tandis que l'opération qui consiste à saisir une question, à la décomposer dans ses éléments, à la tourner et considérer sous toutes ses faces pos-