SUITE DE L'EXAMEN DES FAITS
APERÇU des travaux scientifiques du dix-huitième siècle.
DEUXIÈiME PARTIE.
Discussion entre les Locko-Newtoniena et les Cartésiens.
Il est facile aujourd'hui d'apercevoir la faute commise dans la discussion dont il s'agit :
L'École croyait traiter le cas général , tandis qu'elle ne considérait qu'un cas particulier.
Si l'École s'était placée au point de vue transcendant, à ce point de vue d'où l'on aperçoit l'enchaînement des découvertes et la liaison des grandes conceptions qui ont successivement illustré les travaux de l'atelier scientifique, elle aurait fait ses efforts pour concevoir comment les idées de Descartes avaient pu engendrer celles de Locke et de Newton; elle aurait, en un mot, bien posé et bien traité la question dont elle entreprenait l'examen.
Si la question avait été bien posée, l'École aurait d'abord fixé son attention sur l'état de la connaissance humaine, lors de l'apparition de Descartes; elle se serait convaincue que Descartes avait poussé l'organisation du nouveau système scientifique aussi loin que possible, pour les circonstances dans lesquelles il s'était trouvé; elle aurait vu qu'il était résulté de la force des choses la nécessité de présenter un aperçu général du nouveau système ; qu'il n'existait point d'autre moyen pour fixer l'attention de fatelier scientifique sur les travaux auxquels il devait se livrer ; elle aurait considéré le système des tourbillons comme un système provisoire ; elle l'aurait envisagé comme une esquisse du travail à faire pour organiser les sciences positives de manière à en former un tout systématique; elle n'aurait point critiqué le système des tourbillons; elle n'aurait point mis en opposition les travaux de Locke et de Newton avec ceux de Descartes; elle n'aurait pas mis en discussion laquelle des deux marches, de la SYNTHÉTIQUE OU dc I'analytique, était la meilleure; idée aussi extravagante que celle d'examiner ce qui vaut le
mieux, pour l'action d'une pompe, de hausser ou de baisser le piston ; question à laquelle on répond : quand le piston se trouve dans la partie supérieure du corps depompe^ il faut le baisser; quand il est dans la partie inférieure, il faut l'élever : c'est son mouvement alternatif de haut en bas et de bas en haut qui entretient l'action de la pompe.
Si la question avait été bien posée, l'École aurait senti que Descartes avait voulu prendre et donner une idée générale du nouveau domaine scientifique; qu'en conséquence de cette intention, il avait débuté par se placer au sommet de la science; qu'il s'était d'abord arrêté sur le plateau philosophique , plateau d'où l'on embrasse, d'un seul coup-d'œil, tout le domaine de la connaissance humaine; qu'il était ensuite descendu aux deux points de vue secondaires, qu'il avait illustré son séjour au point de vue de la physique des corps organisés, en composant son Traité de l'Homme, et qu'il avait immortalisé, par sa dioptrique et son application de l'algèbre à la géométrie, celui qu'il avait fait au sommet de la physique des corps bruts.
L'École aurait senti que les forces de Descartes avaient dû être épuisées par les travaux que je viens de citer; elle n'aurait pas été surprise qu'à son arrivée dans le plat pays, il se soit trouvé très-fatigué, et que la dernière partie du journal de son voyage scientifique ait été bien inférieure à la première.
Si la question avait été bien posée, l'École aurait également senti que Locke et Newton, ayant trouvé les principes généraux bien coordonnés et l'application de ces principes mal faite, ils avaient dû s'occuper de l'observation, delà comparaison et de l'explication des phénomènes particuliers.
La question a été mal posée; et, de ce fait, il est résulté que l'École a cru traiter le cas général, tandis qu'elle ne traitait qu'un cas particulier ; qu'elle a posé un principe de circonstance en croyant poser un principe général; mais l'erreur commise par l'École n'était point de nature à entraîner des inconvénients immédiats : aussi les travaux scientifiques du xvni^ siècle ont été très-estimables.
L'École ne s'est pas aperçue qu'elle devait généraliser et particulariser alternativement; qu'elle devait suivre alternativement la marche synthétique et la marche analytique; qu'elle devait s'attacher alternativement aux considérations a priori et à celles a posteriori : mais elle a décrété que les savants devaient suivre la route que Locke et Newton avaient prise.