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TRAITÉ DES SENSATIONS

En lisant attentivement les ouvrages de Locke, on voit que ce savant avait fait une étude approfondie de Tanatomie, de la médecine et de la physiologie; on voit qu'il s'était mis au niveau des connaissances acquises dans toutes les branches de la physique des corps organisés. Locke s'est évidemment proposé pour but de faire entrer, dans la catégorie des idées de physique, les phénomènes de l'ordre appelé moral, c'est i\ dire les phénomènes de l'intelligence ; Locke s'est évidemment proposé ce but, car il a attaqué, combattu, terrassé l'automatisme des bêtes, les idées innées, révélées et inspirées; il a même fait des tentatives pour lier les derniers chaînons des observations sur les animaux avec les premiers chaînons de celles sur les végétaux.

Du temps de Locke, le nombre des croyans aux idées révélées était encore très-considérable. Le corps du

clergé, quoique divisé en deux fractions qui se faisaient la guerre avec acharnement, était encore très-puissant. Le clergé protestant et le clergé catholique étaient d'accord sur ce point de leur intérêt commun : s'opposer à l'établissement du nouveau système scientifique. Ils regardaient l'un et l'autre les laïcs comme des hommes qui devaient leur être soumis; en un mot, les théologiens (considérant les laïcs comme leurs sujets) voulaient leur interdire l'examen des idées capitales, ils voulaient les maintenir dans la croyance que les ministres des autels avaient reçu d'un pouvoir surnaturel (c'est à dire incompréhensible) la faculté de trouver la solution de toutes les grandes questions scientifiques.

Locke, dont le grand but était l'établissement du nouveau système scientifique, Locke, qui travaillait à rassembler les matériaux de ce grand édifice, se trouvait forcé d'user d'adresse ; il ne pouvait pas donner un libre essor à sa pensée, il était forcé (pour se mettre à l'abri des persécutions du clergé) de placer en tête de chaque partie de la démonstration de la non-existence des idées révélées, une déclaration formelle de sa croyance à ces mêmes idées.

La multiplicité des passeports que Locke avait donnés à son ouvrage, en avait rendu l'intelligence si difficile que Condillac lui-même a eu beaucoup de peine à comprendre une de ses idées les plus importantes , ainsi qu'il l'avoue dans ce passage d'une lettre à une femme de ses amies :

« Nous ne saurions nous rappeler l'ignorance dans laquelle nous sommes nés : c'est un élal qui ne laisse point de traces après

lui. Nous ne nous souvenons d'avoir ignoré f4uc ce que nous nous souvenons d'avoir appris; et, pour remarquer ce que nous apprenons, il faut déjà savoir quelque chose ; il faut s'être senti avec quelques idées, pour observer qu'on se sent avec des idées qu'on n'avait pas. Cette mémoire réfléchie qui nous rend aujourd'hui si sensible le passage d'une connaissance à une autre , ne saurait donc remonter jusqu'aux premières : elle les suppose au contraire, et c'est là l'origine de ce penchant que nous avons à les croire nées avec nous. Dire que nous avons appris à voir, à entendre, à goûter, à sentir, à toucher, paraît le paradoxe le plus étrange. Il semble que la nature nous a donné l'entier usage de nos sens à l'instant même qu'elle les a formés , et que nous nous en sommes toujours servis sans étude, parce qu'aujourd'hui nous ne sommes plus obligés de les étudier.

« J'étais dans ces préjugés lorsque je publiai mon Essai sur l'origine des connaissances humaines. Je n'avais pu en être retiré par les raisonnements de Locke sur un aveugle-né à qui l'on donnerait le sens de la vue; et je soutins, contre ce philosophe , que l'œil juge naturellement des figures, des grandeurs, des situations et des distances. »

Quand Condillac a pris la plume, le clergé avait perdu beaucoup du pouvoir dont il jouissait du temps de Locke. Condillac, exposé à moins de dangers, a été plus hardi. Condillac, parcourant la route jalonnée par Locke, a pu apercevoir des détails échappés au génie transcendant qui avait parcouru la carrière le premier. Condillac a pris moins de passeports que Locke.

L'attitude de Condillac, au moment du plus grand éréthisme de son intelligence, est bien peinte dans les premières pages de l'extrait raisonné du Traité des Sensations qui se trouve à la tête de ce traité dans l'édition de Ch. Houée. Je vais le rapporter. Condillac s'est abusé sur son compte; il s'est cru un génie de premier ordre, tandis qu'il n'a réellement été qu'un commenta-

teur de Locke. Cette erreur n'a point eu d'inconvénient pour la science : ux homme xe vaut tout ce qu'il peut

VALOIR, qu'ex AFFRAXCHISSAXT SON AME DE LA SENSATION DE SUBALTERXITÉ.

Extrait raisonné du Traité des Sensations^

« Le principal objet de cet ouvrage' est de faire voir comment toutes nos connaissances et toutes nos facultés viennent des sens^ ou, pour parler plus exactement, des sensations ; car, dans le vrai, les sens ne sont que cause occasionnelle. Ils ne sentent pas, c'est l'âme seule qui sent à l'occasion des organes; et c'est des sensations qui la modifient qu'elle tire toutes ses connaissances et toutes ses facultés.

« Cette recherche peut infiniment contribuer aux progrès del'art de raisonner; elle peut, seule, le développer jusques dans ses premiers principes. En effet, nous ne découvrirons pas une manière sûre de conduire constamment nos pensées, si nous ne savons pas comment elles se sontlùormées. Qu'attend-on de ces philosophes qui ont continuellement recours à un instinct qu'ils ne- sauraient détinir? Se fia ttera-t-on do tarir la source de nos erreurs tant que notre âme agira aussi mystérieusement? Il faut donc nous obser^;:er dè.s les premières sensations que nous éprouvons; il faut discuter la raison de nos premières opérations, remonter à forigine de nos idées, en développer la génération, les suivre jusqu'aux limites que la nature nous a prescrites; en un mot il faut, comme le dif Bacon, renouveler tout l'entendement humain.

« Mais, objectera-t-on, tout est dit quand on a répété,, d'après Aristote, que nos connaissances viennent des sens. Il n'est point d'homme d'esprit qui ne soit capable de faire ce développement que vous croyez si nécessaire, et rien n'est si inutile que de s'appesantir avec Locke sur ces détails. Aristote montre bien plus de génie, lorsqu'il se contente de renfermer tout le système de nos connaissances dans une maxime générale.

t( Arislote, f en conviens, était un des plus grands génies de l'anliquité, et ceux qui font celle objection ont sans doute beaucoup d'esprit; mais, pour se convaincre combien les reproches qu'ils font à Locke sont peu fondés, ei combien il leur serait utile d'étudier ce philosophe au lieu de le critiquer, il suffit de les entendre raisonner, ou de lire l«urs ouvrages, s'ils ont écrit sur des matières philosophiques.

« Si ces hommes joignaient, à une méthode exacte, beaucoup de clarté, beaucoup de précision, ils auraient quelque droitde regarder comme inutiles les efforts que fait la métaphysique pour connaître l'esprit humain ; mais on pourrait bien les soupçonner de n'estimer si fort Aristotc, qu'afin de pouvoir mépriser Locke, et de ne mépriser celui-ci que dans l'espérance de jeter du mépris sur tous les métaphysiciens.

« Il y a longtemps qu'on dit que toutes nos connaissances sont originaires des sens. Cependant, les Péripatéticiens étaient si éloignés de connaître cette vérité que, malgré l'esprit que plusieurs d'entr'eux avaient en partage, ils ne l'ont jamais su développer, et qu'après plusieurs siècles, c'était encore une découverte à faire.

« Souvent un philosophe se déclare pour la vérité sans la connaître : tantôt il obéit au torrent, il suit l'opinion du plus grand nombre; tantôt, plus ambitieux que docile, il résiste, il combat, et quelquefois il parvient à entraîner la mult.tude.

« C'est ainsi que se sont formées presque toutes les sectes : elles raisonnaient souvent au hasard ; mais il fallait bien que quelquesunes eussent quelquefois raison , puisqu'elles se contredisaient toujours.

« J'ignore quel a été le motif d' Arislote, lorsqu'il a avancé son principe sur l'origine de nos connaissances; mais ce que je sais, c'est qu'il ne nous a laissé aucun ouvrage où. ce principe soit développé, et que, d'ailleurs, il cherchait à êlie, en tout, contraire aux opinions de Platon.

« Immédiatement après Arislote, vient Locke; car il ne faut pas compter les autres philosophes qui ont écrit sur le même sujet. Cet Anglais y a sans doute répandu beaucoup de lumière, mais il y a encore laissé de l'obscurité. Nous verrons que la plupart des jugements qui se mêlent à toutes nos sensations lui ont échappé; qu'il n'a pas connu combien nous avons besoin d'apprendre à

toucher, à voir, à entendre, etc. ; que toutes les facultés de l'âme lui ont paru des qualités innées, et qu'il n'a pas soupçonné qu'elles pourraient tirer leur origine delà sensation même.

« Il était si loin d'embrasser, dans toute son étendue, le système de l'homme, que, sans Molineux, peut-être n'eût-il jamais eu occasion de remarquer qu'il se mêle des jugements aux sensations de la vue. Il nie expressément qu'il en soit de même des autres sens : il croyait donc que nous nous en servons naturellement par une espèce d'inslinct, sans que la réflexion ait contribué à nous en donner l'usage.

«M. deBuffon, qui a tenté de faire l'histoire de nos pensées, suppose tout d'un coup, dans l'homme qu'il imagine, des habitudes qu'il aurait dû lui faire acquérir. Il n'a pas connu par quelle suite de jugements chaque sens se développe : il dit que, dans les animaux, l'odorat est le premier; que , seul , il leur tiendrait Heu de tous les autres, et que, dès les premiers instants , avant par conséquent d'avoir reçu des leçons du toucher, il détermine et dirige tous leurs mouvements.

« Le Traité des Sensations est le seul ouvrage où l'on ait dépouillé l'homme de toutes ses habitudes. En observant le sentiment dans sa naissance, on y démontre comment nous acquérons l'usage de nos facultés ; et ceux qui auront bien saisi le système de nos sensations, conviendront qu'il n'est plus nécessaire d'avoir rccocrs aux mots A'agues d'instinct, de mouvement machinal, et autres semblables, ou que du moins, si on les emploie, on pourra s'en faire des idées précises.

« Mais pour remplir l'objet de cet ouvrage, il fallait absolument mettre sous les yeux le principe de toutes nos opérations : aussi, ne les perd-on jamais de vue. Il suffira de l'indiquer dans cet extrait.

« Si l'homme n'avait aucun intérêt à s'occuper de ses sensations, les impressions que les objets feraient sur lui passeraient comme des ombres, et ne laisseraient point de trace. Après plusieurs années, il serait comme le premier instant, sans avoir acquis aucune connaissance, et sans avoir d'autres facultés que le sentiment. Mais la nature de ses sensations ne lui permet pas de rester enseveli dans cette léthargie : comme elles sont nécessairement agréables ou désagréables, il est intéressé à chercher les unes et à se dérober

aux autres ; et, plus le contraste des plaisirs et des peines a de vivacité, plus il occasionne d'action dans l'ànie.

« Alors la privation d'un objet que nous jugeons nécessaire à notre bonheur, nous donne ce malaise, cette inquiétude que nous nommons besoin, et d'où naissent les désirs. Ces besoins se répètent suivant les circonstances; souvent même il s'en forme de nouveaux, et c'est là ce qui développe nos connaissances et nos facultés.

» Locke est le premier qui ait remarqué que l'inquiétude causée par la privation d'un objet, est le principe de nos déterminations. Mais il fait naître l'inquiétude du désir, et c'est précisément le contraire : il met d'ailleurs, entre le désir et la volonté, plus de différence qu'il n'y en a en effet ; enfin , il ne considère l'influence de l'inquiétude que dans un homme qui a l'usage de tous ses sens et l'exercice de toutes ses facultés.

« Il restait donc à démontrer que cette inquiétude est le premier principe qui nous donne les habitudes de toucher, de voir, d'entendre , de sentir, de goûter, de comparer, de juger, de réfléchir, de désirer, d'aimer, de haïr, de craindre, d'espérer, de vouloir; que c'est par elle, en un mot, que naissent toutes les habitudes de l'âme et du corps.

« Pour cela, il était nécessaire de remonter plus haut que n'a fait ce philosophe. Mais dans l'impuissance où nous sommes d'observer nos premières pensées et nos premiers mouvements, il fallait deviner, et par conséquent, il fallait faire différentes suppositions.

«' Cependant, ce n'était pas encore assez de remonter à la sensation : pour découvrir le progrès de toutes nos connaissances et de toutes nos facultés, il était important de démêler ce que nous devons à chaque sens, recherche qui n'a point encore été tentée; de là sont formées les quatre parties du Traité des Sensations :

« La première, qui traite des sens qui par eux-mêmes ne jugent pas des objets extérieurs.

« La seconde, du toucher ou du seul sens qui juge par luimême des objets extérieurs.

« La troisième, comment le loucher apprend aux autres sens à juger des objets extérieurs.

•< La quatrième, des besoins, des idées et de l'industrie d'un homme isolé qui jouit de tous ses sens.

B Cette exposition montre sensiblement que l'objet de cet ouvrage est de faire voir quelles sont les idt-es que nous devons à chaque sens, et comment, lorsqu'ils se réunissent, ils nous donnent toutes les connaissances nécessaires à notre conservation.

« C'est donc des sensations que naît tout le système de l'homme ; système complet dont toutes les parties sont liées et se soutiennent mutuellement. C'est un enchaînement de vérités : les premières observations préparent celles qui les doivent suivre; les dernières confirment celles qui les ont précédées. Si, par exemple, en lisant la première partie, on commence à penser que l'œil pourrait bien ne point juger par lui-même des grandeurs, des figures, des situations et des distances, on est tout à fait convaincu, lorsqu'on apprend dans la troisième comment le toucher lui donne toutes ces idées.

« Si ce système porte sur des suppositions, toutes les conséquences qu'on en tire sont attestées par notre expérience. Il n'y a point d'homme, par exemple, borné à l'odorat, un pareil animal ne saurait veiller à sa conservation ; mais, pour la vérité des raisonnements que nous avons faits en observant, il suffit qu'un peu de réflexion sur nous-mêmes nous fasse reconnaître que nous pourrions devoir à l'odorat toutes les idées et toutes les facultés que nous découvrons dans cet homme , et qu'avec ce seul sens , il ne nous serait pas possible d'en acquérir d'autres. On aurait pu se contenter de considérer l'odorat, en faisant abstraction de la vue, de l'ouïe, du goût et du toucher : si on a imaginé des suppositions, c'est parce qu'elles rendent cette abstraction plus facile. »

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