CAUSE DU SECOND FAIT
Les grandes découvertes scientifiques ont été faites alternativement par une et par deux personnes.
Si (comme je le crois) j'ai établi clairement dans ce que j'ai dit précédemment :
1° Que l'esprit humain envisage les choses alternativement A PRIORI et A POSTERIORI ;
2° Qu'une grande découverte scientifique n'est autre chose qu'une manière neuve de considérer l'ensemble de la science a priori et a posteriori ;
Il ne me reste plus qu'une opération à faire pour dévoiler la cause du second fait; c'est de démontrer que, par la nature des choses, les conceptions a priori sont
simples, et celles a posteriori complexes; démonstration que je vais indiquer.
Envisager les choses a priori, d'une manière neuve, c'est donner une nouvelle organisation aux principes généraux; opération qui exige unité de combinaison, et qui, par cette raison, ne peut pas être le résultat des efforts de plusieurs personnes.
Envisager les choses a posteriori, ou faire un nouvel examen des faits particuliers, exige trop de temps et de détails pour qu'un seul homme puisse le faire.
Pour établir méthodiquement la démonstration que je viens d'indiquer, il faudrait perdre entièrement de vue les sensations directes; il faudrait s'élever dans la région des plus hautes abstractions, s'y arrêter le temps nécessaire pour donner une nouvelle organisation aux principes généraux, et faire application de ces principes à l'explication des phénomènes, car la métaphysique ne peut fixer aujourd'hui l'attention de l'École qu'en traitant des découvertes d'une utilité évidente aux progrès de la physique; il faudrait, en un mot, pour établir solidement la démonstration en question, placer dans cet épisode les raisonnements les plus forts que je dois présenter dans le cours de cet ouvrage ; ce qui serait absurde.
Je me contenterai donc pour le moment d'indiquer le résultat de cette démonstration.
Le domaine de la science peut être considéré comme un pays au centre duquel s'élève une grande montagne. Du sommet de cette montagne un seul homme peut découvrir tout le pays. De la plaine il faut au moins deux personnes pour apercevoir la totalité des objets qu'une seule découvre du sommet. Si l'on se figure
maintenant que Descartes s'était placé au sommet, et que Newton et Locice se sont placés dans la plaine, on verra que l'École n'a eu qu'un guide dans le dixseptième siècle et qu'elle en a eu deux dans le dix-huitième, et on applaudira, j'espère, aux efforts que je ferai pour conserver l'unité d'examen dans les travaux scientifiques du dix -huitième siècle pendant lequel l'École s'est trouvée partagée en deux ateliers qui ont eu chacun leur chef.