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I.e rôle socini des ban([uieis. la décroissince continue

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«lu taux (!<' la rente et du fermage, la rrilique de l'aniorlissenient. la rritiqnc du bufiget et de l'assiette des impôts, la critique radicale du droit actuel de pro- |)riété, et surtout du principe de l'héritage par droit de naissance, le caractère, le rrMe et le but des institutions de crédit, toutes ces grandes questions dont Saint- Simon n'avait point seulement posé le principe, mais lui-même tracé l'esquisse, furent reprises, creusées et iléveloppées de 182o à 18ô2, avec la verve et le succès (jue chacun sait.

C'est, il faut le reconnaître, à cette propagande hardie , brillante et consciencieuse que la Révolution de 1818 a dû son caractère socialiste, et l'on peut dire sans exagération que le principe général de la politique de Saint-Simon : I'abolitiox de l'oisiveté, et la prépoNLÉRANCE SOCIALE DU TRAVAIL, cst désormais entré aussi avant dans la croyance générale que le principe philosophique du progrès dont il détermine la valeur et la direction pratique.

Mais de ce côté non plus, on n'a guère dépassé la critique de l'ancien ordre de choses, et l'affirmation générale d'un principe nouveau. Le travail pacifique assigné comme but à la Société et à chacun de ses membres, c'est assurément une afrumation très claire et très positive, et d'où l'on voit que vont découler aussi bien pour le corps européen tout entier que pour la constitution intérieure de chacune des nations qui le composent, des conséquences qui mènent à une organisation sociale très différente de l'organisation fi'odaje et

tli('H)l<)<fi(jii('; niaiscesconst'qncuccs lie sont |)oiiit tirées ; si le but apparaît vaguement dans le lointain, les roules qui doivent y conduire sont loin d'être frayées, et dès le premier coup d'œil il est aisé d'y découvrir de nombreux obstacles et de véritables périls. Quelque justes que soient les changements qui doivent s'opérer dans la constitution des sociétés, quelque nécessaires qu'ils soient, avec quelque lenteur et quelque prudence qii'ils s'opèrent, ils sont défavorables aux positions acquises, ils sont, quoiqu'on fasse, révolutionnaires. Comment donc déterminer leur accomplissement?

Saint-Simon n'était pas d'une trempe à se contenter d'une pure polémique, en toute chose il poussait droit au but et marchait à la réalisation. En même temps donc qu'il conduisait avec une grande vigueur de raisonnement et une extrême habileté de polémique la guerre de plume qu'il avait ouverte contre les oisifs,! sa préoccupation principale était l'organisation d'un grand parti politique des travailleurs. Ce n'était point l'histoire seulement qui lui montrait clairement la décroissance constante des nobles, des prêtres et des rentiers, à côté de la prépondérance croissante aussi des cultivateurs, des manufacturiers, des savants, des artistes et des commerçants; la justice et la raison criaient assez haut que ceux qui dans l'État sont seuls à produire ce que tous consomment, seuls à payer l'impôt, seuls à nourrir l'armée des juges, des prêtres, des soldats et des fonctionnaires de tout ordre, depuis le chef de l'État jus({u'au plus humble des gardes-champêtres, s ils

;inivai«Mil nii jour à s'<Mileiidre, à se compter, à se reconnaître pour frères et pour associés, deviendraient ce jour-là les vrais maîtres, et se trouveraient naturellement en mesure d'établir avec les autres producteurs, une institution politique dont le principe serait l'intérêt des travailleurs et non l'intérêt des oisifs.^

La Réorganisation de la société européenne à laquelle il avait inutilement appelé en 1814 les savants et les diplomates, Saint-Simon y convia dès 1817 les industriels de toutes les classes ; il leur montrait dans leur passé le gage de leur avenir, il leur révélait leur force, et pendant six ans on le vit s'épuiser en vains efforts [»our les pousser dans la voie qu'il leur avait ouverte.

Mais les chefs de l'industrie, agriculteurs, manufacturiers, commerçants, manquèrent à leur tour de ce qui avait manqué aux savants pour comprendre et réaliser la pensée de Saint-Simon : l'amour du peuple ! Ils ont profité des idées nouvelles dans leur intérêt exclusif; ils ont très bien compris avec le temps le parti qu'on pouvait tirer du principe de la combinaison des efforts; ils ont reconnu et calculé beaucoup mieux qu'ils ne l'avaient jamais fait, les forces dont ils disposent , et surtout dans quelle proportion ces forces pouvaient se multiplier par l'association ; ils se sont associés! mais ils ont commis la grande faute de tenir en dehors de cette association le peuple innombrable des salariés des villes et des campagnes, qui travaille pourtant sous leurs ordres directs, et que Saint-Simon, dans sa politique définitive, n'avait jamais séparés de

ses chefs. De là cette aigreur des esprits, cette irritation des cœurs, cette division des intérêts qui depuis trente ans séparent en deux camps hostiles le grand corps des travailleurs qu'un même sentiment devrait maintenir dans une même pensée et pousser vers un même but!

En constatant ce fôcheux résultat il serait injuste d'en faire un texte d'accusation. Notre intention n'est point d'imputer exclusivement aux chefs de l'industrie le malheur d'une situation périlleuse, sans aucun doute, mais à laquelle il est après tout possible autant que désirable de trouver un dénouement pacifique. Ce n'était point aux industriels qu'il fallait demander de remplir le rôle qu'on a voulu leur faire prendre. Par la nature même de la capacité spéciale qui les distingue, les hommes d'industrie sont, en général, des hommes que leur tempérament et leurs habitudes placent au point de vue des intérêts particuliers; en s'adressant exclusivement à ces hommes quand il était question de faire valoir et prédominer un principe d'intérêt universel, Saint-Simon manquait à ses propres principes; il commettait dans sa politique la faute que Bacon et Condillac avaient commise en logique, en ne constatant que deux opérations de l'esprit au lieu de trois; à son tour Saint-Simon oubliait le troisième terme qui, en politique, s'appelle le sentiment.

A l'œuvre qu'il entreprenait, il fallait le concours non-seulement des hommes d'intérêt général, et des hommes d'intérêt particulier, mais celui des hommes de sentiment, des hommes passionnés pour l'intérêt

Universel. C'était à tes liommes à combiner leurs efiorts avec ceux des banquiers et des savants, de façon à déterminer et à maintenir le mouvement dans sa vraie direction.

Nous commettrions aujourd'hui la même faute sans avoir l'excuse de la même ignorance, d'une part si pour sortir de la crise, nous attendions des chefs de l'industrie un concours d'une autre nature que celui qu'ils peuvent prêter, de l'autre, si nous nous laissions emporter contre eux à des sentiments aussi injustes que le serait la colère de l'artiste qui s'irriterait de ne point trouver au marbre la souplesse du caoutchouc.

OEuvres morales et religienfies.

Au reste , l'erreur chez Saint-Simon ne fut point de longue durée.

Dès 1821, il reconnut, et, même avec quelque amertume, que la raison et Vintérét ne suffisaient point pour déterminer les grands changements sociaux, et que le sentiment avait aussi son rôle nécessaire dans l'accomplissement des destinées humaines. Dès cette époque, notre maitre entra dans une troisièmo phase, celle dont

on reporte habitucllenieut le (joiiil de (léj)art au .Vo«veau christianisme, et qu'on appelle phase religieuse; nous l'appellerons nous du nom plus juste de phase sentimentale , le mot de religion étant réservé pour exprimer l'état complet et véritablement organique dans lequel l'homme, au lieu de se placer exclusivement à l'un de ces trois points de vue généraux : science, morale, industrie, saisit au contraire et rassemble les trois aspects dans leur Jiarnionieuse combinaison.

Quoiqu'il en soit , dès 18:21 , en réimprimant le Système industriel, Saint-Simon déclara clairement l'impuissance relative des intérêts à terminer la crise, et, en s'adressant aux philanthropes, lit pour la première fois au sentiment l'appel qu'il avait successivement adressé à la science et à l'industrie.

Cette entrée de Saint-Simon sur le terrain de la morale n'eut point cependant de suite immédiate. Bien que depuis ce moment ses écrits portent l'empreinte plus ou moins marquée de cette tendance nouvelle, V Appel aux philanthropes demeura longtemps comme une tentative isolée, et nous le voyons aussitôt rentrer dans la polémique et reprendre la série de ses travaux purement politiques. En 182:2, parait, sous ce titre : Les Bourbons et les Stuarts, une brochure remarquable suivie quelques jours après d'un écrit plus remarquabh' encore intitulé : Suite à lu brochure des Bourbons et des Stuarts, et auquel nous avons donné place dans notre édition.

("est le dinianclie. î) mars 1820. que, dans la maison

(|iril occupait, nie Michelieu, ii" 54, Saiut-Siiiioii, cédant à un prolond accès de découragement, essaya de se donner la mort par un coup de pistolet chargé de sept chevrotines, dont l'une seulement brisa l'arcade sourcilière de l'œil droit.

Les successeurs de Saint-Simon, et en particulier M. Henri Fourncldans sa bibliographie, ont paru croire que la secousse qu'il reçut de cette blessure avait déterminé chez lui un progrès nouveau dont les œuvres <iu'il a publiées depuis ce moment jusqu'à sa mort ont porté le cachet. D'autres critiques, au contraire, ont considéré la tendance sentimentale et religieuse que l'on remarque dans plusieurs passages du Caléchisnw des induslriels, dans les Opinions philosophiques, et surtout dans certaines pages un peu mystiques du I\'ouveau christianisme, comme le résultat d'un all'aiblissement intellectuel déterminé par l'ébranlement du cerveau.

Ni l'une ni l'autre de ces opinions ne nous paraît justifiée. La tendance sentimentale s'était clairement révélée chez Saint-Simon deux ans avant le 9 mars 1823, (\àn?, cette Adresse aux philanthropes, dont nous parlions plus haut et qui contient en germe le Nouveau christianisme, et les premier, second et quatrième cahiers du Catéchisme des industriels, publiés en décembre 18ii5, avril et juin 1824, aussi bien que les Fragments placés en tête du volume intitulé : Opinions littéraires et philosophiques, attestent non-seulement que jamais Saint- Simon ne se posséda mieux lui-même, mais que nulle

part la série de ses idées ne s'est brisée; tout au contraire, ces divers écrits que nous avons eu grand soin de reproduire s'enchaînent et se lient directement avec tous ses travaux antérieurs.

Cet enchainement nous a semblé si visible que nous donnons ensemble les deux premiers cahiers du Caliichisme, comme formant le résumé le plus clair et le plus complet de la politique de Saint-Simon, en même temps qu'ils marquent l'entrée définitive de l'auteur dans la sphère morale où la publication de VA])2)el aux philanthropes fut son premier pas.

Quant au quatrième cahier du Catéchisme des industriels, il mérite une attention particulière : il forme avec les six Fragments publiés en tête du volume des Opinions littéraires et philosophiques et le Nouveau christianisme ce que nous croyons devoir nommer les œuvres religieuses de Saint-Simon.

Ce quatrième cahier n'était point destiné seulement à continuer l'exposition des principes politiques et moraux dont le développement avait commencé dans le premier et dans le second cahiers, il avait surtout pour objet de rectilier et de compléter l'exposition de politique positive qu'Auguste Comte, qui se glorifiait alors du titre d'élève de Saint-Simon, avait fait dans le troisième cahier avec une clarté et une vigueur de styh^ qu'on regrette de ne point retrouver dans ses autres <'crits.

Comte, adoptant dès lors la classification historique à laquelle il s'esl longtemps arrêté, considère le pro-

lAVIl

grès de riiumanilé comme s'accomplissant en trois phases : phase théologique, phase métaphysique, phase positive ou rationaliste, et subordonne les facultés morales et physiques aux facultés intellectuelles.

Cette façon de former la série historique et cette hiérarchie des facultés humaines qui en était à 'la fois la conséquence et le principe paraissaient incomplètes et fausses à Saint-Simon, qui tenait à placer sur le pied d'une entière égalité la faculté sentimentale et la faculté rationnelle, dont la combinaison devait selon lui former le pouvoir spirituel, tandis que la faculté industrielle constituait le pouvoir temporel.

Saint-Simon ne se borna point à constater par l'avertissement, qui parut en tête du troisième cahier du catéchisme (1), comment et sur quel point le travail de son disciple s'écartait de ses propres idées, il voulut

(1) Nous croyons à propos de mcllrc sous les yeux du lecteur cet avertissement ; en voici le texte :

« Ce troisième cahier est de notre élève, M. Auguste Comte. Nous lui avions confié, ainsi ([uo nous l'avons annoncé dés noire première livraison, le soin d'exposer les généralités de notre système, c'est le commencement de son travail que nous allons mettre sous les yeux du lecteur.

Ce travail est certainement très bon, considéré au point de vue où son autour s'est placé; mais il n'atteint pas exactement au but que nous nous étions proposé, il n'expose point les généralités de notre système, c'està-dire, il n'en expose qu'une partie, et il fait jouer le rôle préponcérant à des généralités que nous ne considéions que comme secondaires.

Dans le système que nous avons conçu, la capacilé industrielle esl celle qui doit se trouver en première ligne; elle esl celle ijui doit jugei' la valeur de loules les auli'es capacités, et les faire travailler luuli s pour son plus grand avantage.

liCs capacités scientiliques, dans la direction de Plalou el dans celle d'.\ristole. doivent être considérées par les industriels comme leur étant

l'élablir lui-même dans le caljicr suivant sa vraie docirine.

Cette doctrine conséquente aux principes de la méthode exposés dans le Travail sur la gravitation universelle, indique d'une façon beaucoup plus vive et beaucoup plus claire le rôle qui ai)partient à la faculté indéterminée ou sentimentale ; ce point de doctrine dont nous avons montré plus haut l'importance, si' trouve traité au point de vue pratique dans le préaml)ule de ce quatrième cahier, et l'application qui en est faite par Saint-Simon dans le corps du dialogue, est reproduite en termes encore plus clairs dans le dernier des six fragments placés en tête du volume da^^ Opinions.

Ce quatrième cahier, l'avant-propos qui le précède

iriinc (■■ij;alc ulilité, et ils doivent par conséquent leur acconicr une considération égale, et leur répartir également les moyens de s'activer.

Voilà notre idée la plus générale; elle dilTère sensiblement de celle de notre élève, (|ni s'est place au point de vue d'Aiistote, c'esl-à-dire au point de vue exploité de nos jours par l'Académie des sciences physiques et inalhémaliques : il a considi're par conséquent Ia capacité Ari^lotiCieuiu' comme la première de tontes, comme devant primer le spiritualisme, ainsi que la capacité industrielle et la capacité philosophique.

De ce(|ue nous venons de dire, il résulte que nolie élève na traité que la partie scienlifKjue de notre système ; mais qu'il n'a point exposé la partie sentimenlalc et religieuse : voilà ce dont nous avons dû prévenir nos lecteuis. Nous remédierons autant qu'il nous sera possible à cet inconvi'uient dans le cahier suivant en ))résentant nous-mêmes nos généralités.

Au surplus, malgré les imperfections que nous trouvons au travail de M. Comte, par la raison qu'il n'a rempli (jue la moitié de nos vues, nous déi'lanms rormellenient (|u'il nous parait le meilleur écrit qui ait jamais l'Ié publié sur la politii|ue geru rate. ><

l.MX

cl le friiginciil des Opinions (jue nous venons de eihr, montrent donc d'une façon Tort claire où en étiiit Saint-Simon de l'élaboration de sa doctrine à la lin de 1824, au moment où parvenu par la révolution naturelle de sa pensée à reconnaître la force et la vertu du sentiment, il assignait le caractère et le rôle de cet aspect de la vie, comme il avait précédemment assigné le caractère et le rôle de la science et de l'industrie, f Dès IH14, dans le chapitre cinquième du livre premier de sa brochure sur la Réorganisation de la Société Européenne, Saint-Simon avait traité cette grave question de la constitution politique des sociétés modernes; mais à cette époque, il venait d'écrire le Travail sur la (iravitalion, il sortait à peine du terrain purement scientifique, et ne sentait pas, aussi vivement qu'il le faisait en 18:24, l'importance de la faculté sentimentale. Toutefois, si l'on veut se faire une idée de sa théorie politique, théorie qui ne fut jamais d'ailleurs, il s'en explique assez clairement, que l'application du principe même de sa méthode, (il est nécessaire de consulter à la fois : le chapitre de l'ouvrage sur la Réorganisation de la Société Européeiuie que nous venons de citer, le quatrième cahier du Catéchisme des Lidustriels, l'avant-propos qui précède ce cahier, et enfin le sixième des fragments placés en tête des Opinions.

Voici le résumé de cette théorie :

Division du pouvoir social en deux branches : Pouroir spirituel; Ponroir temporel;

Le pouvoir temporel composé d'un élénieiil unique, à savoir : Un co/i.sc// r/'//<r/«,s7/'<>/scliargé principalement de faire le budget annuel et de donner ou de refuser les moyens d'exécution aux projets élaborés par le pouvoir spirituel;

Le pouvoir spirituel, compofjé de deux éléments égaux entre eux : une acade'inie des raisontiemenls; une académie des sentiments;

Ces deux académies chargées : l'une, de régler le code des intérêts; l'autre, de formuler le code des sentiments ;

Au-dessus de ces- trois corps: Conseil industriel; Académie des raisonnements; Académie des soitimentSy dont chacun représente spécialement, on le voit, l'un des trois aspects : Industrie, Science, Morale, création d'un Conseil Initiatif suprême nommé par les corps secondaires que nous venons d'énumérer, et composé par conséquent de Moralistes, de Savants et d'Industriels.

Telles sont les bases de la constitution politique proposée par Saint-Simon.^

Il règne dans l'exposé qu'il en a fait à deux reprises, dans le quatrième cahier du Catéchisme et dans les Opinions, quelque confusion, et le jeu des diverses parties n'y est pas indiqué avec une netteté suffisante.

Il est évident, par exemple, que la division primordiale, Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel telle qu'elle est présentée, ne se trouve pas en parfait accord avec le reste de l'institution et (|ue le pouvoir exclusif d'autoriser

rexéeulioii, pur le vole des voies et moyens, laissé a» (Conseil Industriel, tendrait à rompre l'équilibre au lieu de le fortifier.

On se demande encore si le Conseil suprême, au lieu d'avoir seulement l'initiative des projets, ne devrait pas plutôt en garder la révision, après que ces projets auraient été examinés par chacun des conseils spéciaux ; l'initiative appartenant d'ailleurs à chacun des quatre corps.

Ces critiques et plusieurs autres que l'on pourrait faire nous semblent fondées. Le désir qu'avait Saint- Simon de donner à son projet une forme qui pût ou qui parût l'adapter au mécanisme constitutionnel qui fonctionnait en France à l'époque où il écrivait, a pu d'ailleurs nuire à la clarté de sa pensée. (Mais le point important et le seul sur lequel nous voulions insister en ce moment, c'est que ré(|uivalence des trois aspects de la vie : Science, Morale, Industrie se trouve clairement posé, non-seulement par la composition même du conseil initiatif dans lequel les savants et les moralistes doivent se compléter par l'adjonction des Politiques ou Industriels, mais encore par la demande faite dans l'avant-propos de la création simultanée de trois grands professorats: Chaires industrielles; Chaires de morale; Chaires scientifiques.

(vC principe d'équivalence des trois aspects de la vie (ït des trois pouvoirs corrélatifs à ces trois aspects, n'était pas moins clairement posé dans la Réorganisaiion de la Société Européenne, où ces trois pouvoirs

étaient désignés, l'un comme étant le pouroir des intérêts (jénéraux, placé plus spécialement au point de vue à priori; l'autre comme étant le pouvoir des intérêts particuliers ou locaux, placé plus spécialement au point de vue à posteriori; le troisième comme devant jouer le rôle de pouvoir modérateur)^

yjans le passage auquel nous venons de faire allusion, l'auteur ajoutait non-seulement que le droit d'initiative et d'examen doit appartenir sur toutes les questions à tous les pouvoirs, mais que la disposition fondamentale et qui fait la force de la constitution, c'est précisément qu'aucune décision de l'un d'eux ne puisse être exécutée sans avoir été, au préalable, examinée et approuvée par les autres.)

Cette dernière remarque nous paraît jeter une vive lumière sur la pensée de Saint-Simon et montrer très clairement comment il comprenait, et la méthode même formulée dans le Travail sur la gravitation, et l'application qu'il en voulait faire à la constitution sociale.

Au surplus, si le principe fondamental de Véquivalence des trois aspects de la vie, nous parait aussi clairement inscrit dans les œuvres religieuses de Saint- Simon, que dans ses œuvres politiques et scientiiiques, il faut bien répéter, que la mort ne lui a point laissé le temps de couronner ses travaux d'analyse en donnant une formule synthétique de celte équivalence!)

De 1808 à I82i, tous ses écrits témoignent que Saint-Simon avait placé l'unité dans la Philosophie, qu'û appelle quelque part la srioire des généralités; le pas qui

lui restait à faire se trouvait donc clairement marqué. Ce qu'il avait fait dans la politique en indiquant la création d'un CONSEIL ixrriATu-' supérieur composé par voie d'élection de savants, d'industriels et de moralistes, et coordonnant ainsi trois conseils spéciaux : Conseil des sentiments. Conseil des raisonnements. Conseil de l'industrie, il fallait le faire en philosophie, — et pourquoi ne point reprendre un vieux mot en lui donnant un sens tout nouveau? — en ontologie. Il fallait explicitement associer dans un degré supérieur de généralisation, la généralité scientifique, la généralité industrielle, la généralité sentimentale, et donnant ainsi la formule la plus large et la plus haute de la nouvelle doctrine, constituer et définir la religion dans le sens et avec la valeur précise que nous donnons aujourd'hui à ce mot.

Telle était la marche que semblait conseiller la logique; mais la logique n'est pas la vie, la logique se montre souvent après coup, et, sous l'empire de la sainte passion qui l'animait, Saint-Simon en reprenant dans un sens nouveau Tiisage des mots religion et DIEU ne songea, comme toujours, qu'à produire, tels qu'il les voyait et les ressientait au moment même, ses idées et ses sentiments.

Il y avait d'ailleurs bien des raisons pour qu'il ne suivît pas une marche aussi régulière.

Lui-même n'avait point de ses propres idées la vue nette et compréhensive que nous en avons aujour» d'hui.

Il écrivait dans une hâte extrême et avec la fougue

passionnée qui l'anima jusqu'à sa dernière heure; impatient désormais de parler au peuple la langue du sentiment, comme il avait parlé aux savants la langue de la raison et aux industriels la langue de l'économie politique, il ne songeait guère à refaire ou à compléter ses définitions!

{D'ailleurs il a dû subir à cette époque, plus qu'à aucune autre, l'influence des idées et des sentiments qui se produisaient en dehors de lui, parce que ces sentiments et ces idées se trouvaient dans une certaine mesure en harmonie avec les siens. En efi'et, au moment où Saint-Simon arrivait à reconnaître les droits, la force et le rang du sentiment, la société qui l'entourait marchait, mais plus lentement, dans la même direction. Le libéralisme se lassait de piétiner sans avancer; la stérilité des doctrines purement critiques se révélait aux esprits les plus mûrs ; on se mettait à la recherche d'un sentiment religieux débarrassé des pratiques superstitieuses du catholicisme, autant que des froides et mornes pratiques du culte protestant.)

(Les yeux fermés sur le lien qui existe nécessairement entre toute morale et le dogme auquel elle correspond, on faisait l'essai puéril de distinguer la morale chrétienne du dogme chrétien ; c'était le temps où Benjamin Constant publiait son livre de laBeligion, où les catholiques, les protestants et les israélites les plus avancés fondaient la Société de la morale chrétienne et tâchaient de trouver dans le Déisme pur un

asile où pussent se réfugier les esprits et les cœurs qui commençaient vaguement à rêver un idéal supérieur à l'idéal chrétien.^

Le youveau c/jr/s^muisme porte l'empreinte visible de cette inlluence, et l'on conçoit aisément que Saint- Sinjon l'ait ressentie plus que de raison et se soit quelque peu laissé troubler par elle^ La fonction spéciale du sentiment est de réunir, de confondre tous les êtres dans un même ensemble, c'est au contraire la science et l'industrie qui les distinguent et les distribuent par individus et par groupes. Au point d'avancement où le genre humain est aujourd'hui parvenu en Occident, il a plutôt besoin du sentiment que de l'analyse et de la synthèse; tour à tour nourri de polythéisme et de déisme, c'est en se rapprochant du panthéisme qu'il doit monter à la religion. Il est donc à celte heure plus facile en Occident (}u'il ne l'a jamais élé, de prendre l'exaltation du sentiment pour la religion même et de retomber ainsi par un chemin nouveau dans une erreur analogue à celle des anciens dogmes. Il suffît pour s'égarer de donner à ce terme : la morale, une prédominance absolue sur les deux autres : la srieuce et Yinduslrie; c'est la porte moderne du panthéisme.

On s'explique donc sans peine la méprise de Saint- Simon et la facilité avec laquelle, trompé par la ressemblance même des mots, il a pu, au moment où il écrivait le Xouvean chrisiianisine sous l'empire du sentiment religieux nouveau, confondre ce sentiment avec

la stérile et vague religiosité qui animait autour de lui ses contemporains les plus avancés.

Le titre seul de sa brofluire était une faute; car ce titre exprime une idée fausse.

Assurément Saint-Simon, en composant le -Vouirau chri.<<tia)usme n'avait aucun désir de quitter la voie que pendant vingt-trois ans il avait frayée avec tant de travail, tant de force et de persévérance. Son dessein, eu donnant au ])ublic ce nouvel ouvrage, était de couronner son œuvre et non de la détruire. La preuve s'en trouverait en plus d'un endroit, mais elle éclate surtout dans le passage suivant, où Saint-Simon se fait adresser par le Conservateur ces paroles significatives :

« La nouvelle formule sous laquelle vous représentez le

princiiie du chrislianisme embrasse loul votre syslènic sur lor^'anisalion sociale; système qui se trouve appuyé maintenant a la rois sur des considérations philosophiques de Tordre des sciences, des beaux-arts et de l'industrie et sur le sentiment religieux le plus universellement répandu dans le monde civilisé »

Or, comment accorder la pensée d'un Xouveau christianisme, c'est-à-dire d'une simple évolution de la religion chrétienne avec cette critique radicale écrite dans le Travail sur la gravitation universelle et qui peut se résumer ainsi :

« Le christianisme a été la religion de Va priori: le christianisme a été la transfiguration religieuse de la philosophie platonicienne: il a laissé en dehors le monde de la matière, il l'a subordonné au monde de

l'esprit. Le point de vue qui doit caractériser la nouvelle doctrine générale étant, au contraire, l'égalité de l'a priori et de Va posteriori, il est évident que le nouveau mouvement religieux doit embrasser à la fois ces deux aspects, les mettre sur le même rang, donner par conséquent aux intérêts particuliers, aux considérations particulières, aux sentiments particuliers, le même rang, la même valeur, le même degré d'importance qu'aux sentiments généraux, aux idées générales, aux intérêts généraux, »

Pour établir la contradiction du titre avec la i)cnsée intime de l'auteur, il n'est même pas l)esoin de remonter si haut; le Nouveau christianisme lui-même, rappelant avec une grande netteté ce point fondamental, explique clairement que le caractère essentiel de la nouvelle religion sera de placer sur le même rang ces deux ordres de faits.

Or, si la religion nouvelle plus compréhensive à la fois et plus profonde qu'aucune des religions du passé, doit embrasser et rallier dans une même unité deux aspects dont un seul a été sanctitié par le christianisme, pourquoi donc, au lieu d'annoncer ouvertement l'imminence d'une religion nouvelle, comme on avait annoncé la nécessité d'une nouvelle philosophie, pouriiuoi se borner à l'annonce inexacte et timide d'une simple transfiguration du christianisme?

>'ous ne retrouvons dans cette marche ni la franchise, ni la vigueur d'allure habituelles de Saint-Simon qui, précisément quelques mois auparavant, déclarait

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que le changement qu'il voyait se préparer dans les idées, dans les sentiments et dans les intérêts de l'Europe devait être pacifique, mais brusque, et se faire par une vive rupture non-seulement avec le passé, mais avec le présent.

(^e n'était donc point seulement au dogme et au culte du christianisme qu'il fallait s'attaquer; sa morale devait être enveloppée dans la même critique. Ce n'était point assez d'accuser les divers clergés d'avoir depuis le xv" siècle quitté les voies évangéliques et pactisé avec le pouvoir temporel, il fallait, comme n'ont pas hésité à le faire plus tard les Saint-Simoniens, montrer (]ue la morale chrétienne qui ne peut sanctiiier (ju'un des trois aspects de la vie, l'aspect spirituel, est par cela même exclusive et incomplète, au même titre que le furent et la morale juive et la morale polythéiste et la morale panthéiste. Il fallait annoncer hautement une nouvelle morale, un nouveau dogme, un nouveau culte!

Cette pensée était si bien celle que devait avoir Saint- Simon, et elle formait la conséquence si naturelle de ses travaux antérieurs qu elle se fait jour à la lin du Nouveau cfirisli(inism4>, et qu'après le passage remar- (juahie que nous avons déjà cité et dans lequel Saint- Simon explique si claiiement qu'il n'abandonne aucune partie de ses travaux précédents, il annonce que ce preu)ier dialogue n'est (pi'une introduction et qu'après avoir e.\,)Osé dans un second entretien la supériorité de la théorie chrétienne sur toutes les philosophies

spéciales tant religieuses que scientifiques, il traitera directement dans un troisième dialogue du christianisme délinitil dont « il exposera la morale, le dogme et le culte. »

Deux pensées contraires se heurtent donc dans le Aouveau christianisme : l'une que le mouvement religieux moderne ne doit être qu'un simple dégagement de la morale chrétienne primitive, l'autre que le christianisme n'ayant sanctifié et cultivé qu'une des faces de la vie, est par cela seul radicalement incomplet et doit être remj)lacé par une religion nouvelle. De pareilles contradictions ne sont point dans les hahiludes de Saint-Simon, et nous ne pouvons nous défendre de la pensée qu'en traçant ce dernier écrit jjuhlié un mois seulement avant sa mort, et composé au moment où déjà touché par la maladie, affaihli par de longs travaux, ([uelques semaines le séparaient à peine du tombeau, il a pour la première fois subi l'ascendant d'une autre pensée dont l'inlliience peut être la cause du trouble qui se remarque dans ce dernier travail (Ij.

La critique qui vient d'être faite du corps de l'ou-

(I; Saint-Simon hii-ménie avait le sontiniont de culte ohscurito. Voici (laprcs 0. Huilrigiics qui les rapiiurte dans rédiliou qu"il a donnée du i\ouveou chrisliniiisine en 1832, les dernières paroles que Saint-Simon à sou lit de niurt iirononça au sujet de cet ouvrage :

■' La deuxième partie de mes travaux sera peul-clie mal comprise : en atla(|uant le système religieux du moyen âge, on n"a réellement prouvé qu'une chose, c'est qu'il n'était plus en liarmonic avec les progrès des sciences pojilivcs: mais on a eu tort peut-être dVn conclure que le système religieux devait disparaître en entier; il doit seulement se mettre en accord avec le progrès des sciences... »

vrage à propos de son titre s'adresserait avec bien plus de force aux premières pages.

Nous comprenons très bien que, parvenu par la science, par Yiiulustrie, par la morale à la religion, saisissant à la fois le principe et la langue d'une ontologie nouvelle, Saint-Simon rajeunisse le mot tout à la fois le plus vieux et le plus neuf des langues humaines et s'écrie du fond de l'âme : oui, je crois e> diel ! Mais nous souhaiterions que le vrai sens de cette profession de foi fût éclairci, et qu'après avoir lu l'ouvrage on juït savoir si elle était l'afllrmation d'une croyance nouvelle, ou un temps d'arrêt dans les croyances du passé.

Pour tout lecteur le sens de cette question « Croyezvous en Dieu? » est celui-ci :

Croyez-vous à l'existence d'un être surnaturel tout puissant, tout prévoyant, créateur de tout ce qui est; maître absolu de l'homme et des choses, existant en dehors de l'Univers?

Et la réponse faite simplement dans ces termes : « Oui,. j'y crois » emporte, si elle n'est point expli(iuée, adhésion à la croyance résumée dans les lignes (pii précèdent.

Or, pour quiconque a sérieusement étudié Saint- Simon, il est impossible d'admettre un moment que cette réponse ait dans sa bouche une telle portée.

11 est clair dès lors que ce mot Dieu est pris dans un double sens : dans le sens de l'ancien dogme parle lecteur, et par l'auteur dans un sens inconnu et entière-

— L.WXl —

ment nouveau, mais il est évident aussi qu'en omellant de s'expliquer, l'auteur fonde toute sa brochure sur une équivoque.

Or, le mot Dieu n'est point de ceux sur lesquels l'équivoque soit permise; il faut ou le rayer du vocabulaire, ou si on l'y maintient, dire clairement dans quel sens et avec quelle définition.

Cependant, au lieu de s'éclaircir,la même équivoque continue : il est évident, par exemple, que lors(iue le Xoi^atcur répondant au OniKcrvatrur qm le questionne au sujet de l'infaillibilité de l'Église, se tire d'affaire en disant que « l'Église peut sans inconvénient être tenue pour infaillible quand elle a pour chefs les hommes les plus capables de diriger les forces de la société vers le but divin, et que la société agit sagement en se laissant conduire par elle, » l'auteur ne semble faire autre chose ([u'exposer sous une forme équivoque la théorie philosophique du progrès.

Nous insistons sur cette équivoque, et sur cette hâte à prendre le langage religieux avant d'avoir véritablement constitué la religion, parce que ce double sens des mots et cet empressement prématuré sont certainement l'une des causes principales qui ont prolongé la crise européenne.

Assurément Saint-Simon eût dissipé le malentendu dans les dialogues suivants, et expliqué avec la netteté habituelle de son esprit ce qu'il entendait par religion, et surtout ce que son cœur éprouvait quand un sentiment nouveau ramenait sur ses lèvres le grand nom de

DiKL, mais il est mort sans avoir éclairci le malentendu et voici trente ans qu'il dure!

En cU'et, aucun des successeurs de Saint-Simon n'a su le dissiper 1 livres, brochures, prédications, enseignements, formules de prières nouvelles, parcourez les écrits et les discours les plus anciens aussi bien (jue les plus récents ! à toute page on use et abuse du nom de Dieu! Mais ce nom reçoit tour à tour les acceptions les plus confuses, quelquefois les plus contradictoires pour la raison et les moins satisfaisantes pour le sentiment. Déistes au verso, panthéistes au recto !

Par cette confusion, la porte du mysticisme et des superstitions est demeurée grande ouverte , et nous voyons tous les jours avec quelle ardeur aveugle on se heurte pour y passer.

C'est grâce à cette équivoque qui n'a guères profité qu'à lui seul que le clergé catholicpie a pu tourner tant bien (pie mal à son usage quelques unes des formules modernes, pendant que d'un autre côté nous voyons tous les jours des esprits non moins subtils donner une habile entorse aux textes chrétiens, et nous montrer, par exemple, comment Saint-Simon se retrouve tout entier dans saint Augustin ou dans saint Thomas!

Comment des intelligences droites, comment des cœurs généreux se pourraient-ils accommoder d'une telle logomachie? Et faut-il une autre explication à l'impuissance dans laquelle, après avoir jeté tant d'éclat et soulevé le monde par l'énergie de ses convictions, l'école saint-simonienne a hni par tomber?

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