‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrineChapitre 65 sur 72 · SUR DESCARTES · texte numérisé non relu

SUR DESCARTES

L'Empereur aurait besoin d'un lieutenant scientifique capable de comprendre ses projets et d'en seconder l'exécution; il lui faudrait un second Descartes. Sous de pareils cbefs, les travaux de l'École seraient prodigieux.

La capacité de Descartes n'a point encore été appréciée à sa juste valeur. Guenard est le seul homme qui ait parlé de ses talents d'une manière un peu convenable. Voici une tirade de lui qui n'est point assez connue :

« Tous les hommes, à la réser^-e d'un très petit « nombre, pensent les uns d'après les autres, et leur « raison toute entière est en quelque sorte composée « d'une foule de jugements étrangers qu'ils ramassent « autour d'eux. C'est ainsi que les opinions bizarres « des peuples, les dogmes souvent absurdes de « l'École, l'esprit de corps avec tous ses préjugés, le '< génie des sectes avec toutes ses extravagances, se

« perpétuent d'âge en âge. Toutes ces idées, en sol '( tant de l'âme des vieillards et des maîtres, entrent ce aussitôt dans celle des enfants et des disciples qui (( les transmettent de même à leurs crédules succes- « seurs. Juger par ses propres yeux, être l'auteur (( véritable de ses pensées, c'est une qualité singu- « lière et qui prouve la supériorité de l'intelligence. « Rien de plus commun que le défaut opposé, même « dans les Philosophes. Toute leur science ordinaire- « ment est un amas d'opinions empruntées, auxquelles « ils s'attachent par faiblesse, comme le peuple à ses « traditions. Il est aisé de compter les hommes fameux u qui n'ont pensé d'après personne et qui ont fait pence ser après eux. Seuls, et la tête levée, on les voit « marcher sur les hauteurs ; tout le reste des Philo- « sophes suit comme un troupeau. N'est-ce pas cette ce lâcheté d'esprit qu'il faut accuser d'avoir prolongé « l'enfance du monde et des sciences ? Adorateurs « stupides de l'antiquité, les Philosophes ont campé « durant vingt siècles sur les traces des premiers maî- <( très : la raison, condamnée au silence, laissait parler « l'autorité; aussi rien ne s'éclaircissait dans l'univers, « et l'esprit humain, après s'être traîné deux mille ans « sur les vestiges d'Aristote, se trouvait encore aussi c( loin de la vérité.

« Enfin parut en France un génie puissant et hardi « qui entreprit de secouer le joug du prince de l'École. « Cet homme nouveau vint dire aux autres hommes <( que, pour être Philosophe, il ne suffisait pas de « croire, mais qu'il fallait penser. A cette parole, « toutes les Écoles se troublèrent. Une vieille maxime « régnait encore : ipse dixit, le maître l'a dit. Cette

'S maxime d'esclave irrita tous les esprits faibles contre « le père de la Philosophie pensante; elle le persécuta « comme novateur et comme impie, et l'on vit Des- « cartes s'enfuir, emportant avec lui la vérité, qui, « par malheur, ne pouvait être ancienne tout en nais- (c sant. Cependant, malgré les cris et la fureur de « l'ignorance, il refusa toujours de reconnaître que « les anciens fussent la raison souveraine ; il prouva « même que ses persécuteurs ne savaient rien, et « qu'ils devaient désapprendre ce qu'ils croyaient « savoir. Au lieu d'interroger les morts et les dieux « de l'École, il ne consulta que les idées claires et (( distinctes : la nature et l'évidence. Par ses médita- « tions profondes il tira presque toutes les sciences « du chaos ; et , par un coup de génie plus grand « encore, il montra le secours mutuel qu'elles devaient « se prêter, les enchaîna toutes ensemble, les éleva « les unes sur les autres; et, se plaçant ensuite sur « cette hauteur, il marchait, avec toutes les forces de « l'esprit humain ainsi rassemblées, à la découverte « de ces grandes vérités que d'autres plus heureux « sont venus enlever après lui, mais en suivant les « sentiers de lumière que Descartes avait tracés. Ce « fut donc le courage et la fermeté d'esprit d'un seul « homme, qui causèrent, dans les sciences, cette lieu- « reuse et mémorable révolution dont nous goûtons « aujourd'hui les avantages avec une superbe ingrati- « tude. Il fallait aux sciences un homme de ce carac- « 1ère, un homme qui osât conjurer tout seul, avec « son génie, contre les anciens tyrans de la raison; « qui osât fouler aux pieds ces idoles que tant de siè- « clés avaient adorées. Descartes se trouvait enfermé

« dans le labyrinthe avec les autres Philosophes ; mais <c il se fit lui-même des ailes et s'envola, frayant ainsi « de nouvelles routes à la raison captive. »

Un trait encore qui caractérise ce grand homme, se puise dans le talent qu'il avait de saisir les principes généraux et d'enchaîner les idées entre elles par la force des analogies.

Ce caractère brillant frappe d'abord dans tous les ouvrages marqués au coin de la vraie Philosophie.

« Je sens (dit encore Guénard) un génie supérieur « qui m'enlève au-dessus de ma sphère, et qui m'ar- « rachant aux petits objets autour desquels ma raison « se traînait lentement, me place tout d'un coup dans « une région élevée, d'où je contemple ces vérités c( premières auxquelles sont attachées, comme autant « de rameaux à leurs tiges, mille vérités particulières « dont les rapports m'étaient inconnus. Les Philoso- « phes d'un génie vulgaire sont toujours noyés dans (( les détails. Incapables de remonter aux principes, « ils se fatiguent à suivre le cours de mille petits ruis- « seaux qui se troublent à tous moments, qui les éga- « rent dans leurs détours et les abandonnent ensuite « au milieu des déserts.

« Il n'appartient qu'à ces génies rapides qui s'élan- « cent tout d'un coup aux premières causes, de traiter « les sciences, les arts et la morale d'une manière « également noble et lumineuse, écartant avec dédain (c toutes ces minuties scolastiques qui remplissent « l'esprit sans l'éclairer. C'est un petit nombre de « principes généreux et féconds qui a donné la clef « de la nature et qui, par une mécanique simple, « explique l'ordre de l'architecture divine. »

Le grand homme qui a mérité les éloges que je viens de transcrire a dit à ses contemporains : Je travaille pour le public, c'est au public à me payer ; j'ai besoin d'argent pour faire des expériences qui seront utiles à la science et qui faciliteront le développement de mes idées. Toutes les forces de mon génie ne seront pas employées si l'on ne met pas à ma disposition les moyens dont j'ai besoin. Le Gouvernement et les particuliers ont gardé le silence. Personne n'a acquitté sa dette vis-à-vis de Descartes; personne n'a secondé les prodigieux efYorts de ce grand homme pour accroître le trésor de la connaissance humaine.

Comment expliquer un fait aussi extraordinaire, un fait dont il est important de connaître la cause qui est jusqu'à présent demeurée complètement ignorée?

Plusieurs auteurs se sont répandus en jérémiades sur le sort de Descartes. Ces écrivains n'ont point éclairci le fait en question, et ils ont fixé l'attention du public sur des idées fausses et nuisibles aux progrès de la science.

Faire faire des progrès à la science ; sentir sa supériorité sur ses contemporains, sur ses prédécesseurs ; la constater : voilà les plus grandes jouissances auxquelles il soit possible d'atteindre. Descartes a été certainement plus heureux qu'aucun de ses contemporains. Dire qu'il a été malheureux, c'est avancer une chose fausse; c'est dire une chose nuisible aux progrès de la science, puisqu'elle tend à détourner de la carrière scientifique les êtres destinés, par la nature, à la parcourir avec succès.

Ui —

Explication de la conduite des contemporains de Descartes à l'égard de ce grand homme.

Les contemporains de Descartes se sont mal conduits à son égard parce qu'ils n'ont pas senti l'importance de ses travaux. Les chefs des Gouvernements étaient des hommes médiocres à cette époque; aucun d'eux n'était en état d'apprécier à sa juste valeur la capacité du grand Français.

Socrate a été traité comme criminel et mis à mort.

Platon n'avait point été mal traité, mais il n'a été ni aidé, ni récompensé.

Bacon n'a pu obtenir de ses contemporains les secours qu'il leur avait demandés.

Quand un génie du premier ordre n'a pour contemporains que des hommes de seconde classe, il ne peut être apprécié que par la postérité.

Cinq génies scientifiques et cinq génies héroïques du premier ordre ont illustré l'histoire moderne.

Un seul de ces savants a vécu à la même époque qu'un de ces héros. Un seul de ces savants a été aidé, encouragé, récompensé comme il le méritait.

Aristote, contemporain d'Alexandre, a reçu de ce héros une somme qui, proportion gardée du prix des denrées, équivaudrait aujourd'hui à plus de 25 millions de livres tournois. Alexandre a mis k sa disposition des pêcheurs, des chasseurs, enfin tous les hommes dont il avait besoin pour faire des recherches.

Descartes, s'il sortait du tombeau, n'aurait pas à

— Ui —

envier le sort d'Aristote : Napoléon, mieux qu'Alexandre, sait apprécier et utiliser la capacité des savants.

Les circonstances actuelles sont éminemment favorables pour l'exécution d'un grand projet scientifique. Tout ce qui est grand, tout ce qui est beau, tout ce qui est bon, tout ce qui est juste, est puissamment protégé par l'Empereur.

Faire une bonne Encyclopédie, est un travail qui exige le concours des premiers savants du globe, vingt ans de travaux et cent millions. Ce projet est digne d'être présenté à l'Empereur. Il est la seule réponse convenable à la question qu'il a faite à l'Institut. C'est un fruit provenu du grain qu'il a semé.

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