SUR LA CAPACITÉ DE L'EMPEREUR
La capacité de l'Empereur ne pourra être jugée d'une manière très exacte que par la postérité; mais ses contemporains peuvent en avoir conscience d'une manière plus ou moins forte. L'homme le plus fort, après l'Empereur, est incontestablement celui qui l'admire le plus profondément.
Il existe trois actes de hautes dispositions organisatrices napoléoniennes pour lesquels je suis plus exalté d'admiration qu'aucune personne que je connaisse :
La constitution du Royaume d'Italie.
L'établissement de la Légion d'honneur.
La combinaison des deux établissements scientifiques.
Constitution du royaume d'Italie.
L'humanité, pendant tout le temps de sa durée se
trouvera avoir été partagée en deux classes : celle des gouvernants et celle des gouvernés. A mesure que la connaissance humaine acquiert de la profondeur et de la superficie, la classe des gouvernants devient plus nombreuse, et l'action des gouvernants sur les gouvernés devient moins arbitraire. Un pouvoir colossal peut exister aujourd'hui entre les mains d'un seul homme; mais ce pouvoir n'est point arbitraire; il ne peut exister qu'entre les mains d'un génie colossal.
L'idée d'égalité est celle qui a fixé l'attention de tous les peuples qui sont entrés en révolution. Cette idée ne peut déterminer une révolution qu'à l'instant où il se trouve plus de force intellectuelle dans la classe des gouvernés que dans celle des gouvernants.
Le moyen de terminer une révolution est de tracer une nouvelle ligne de démarcation entre les gouvernants et les gouvernés. Le moyen d'éloigner le plus possible le retour d'une révolution est de tracer cette ligne de manière que les premiers aient la plus grande supériorité d'intelligence possible sur les derniers. Pour atteindre ce but, il se présente un moyen facile aux esprits bornés : c'est de priver les gouvernés de toute instruction.
L'expérience a prouvé que ce moyen ne valait rien; elle a fait voir que le Gouvernement qui usait de ce moyen diminuait la force du peuple à la tête duquel il se trouvait ; que par conséquent il détériorait sa position ; elle a fait voir enfin que, par cette route, un Gouvernement marchait directement à sa ruine. Mais aucun écrivain n'avait résolu la question suivante :
COMiMEXT DOIT-OX TRACER LA LIGNE DE DÉMARCATION ENTRE LES GOUVERNANTS ET LES GOUVERNÉS, POUR REMPLIR LA CONDl-
TION QUE TOUT GOUVERNÉ QUI LE MÉRITE PUISSE ENTRER DANS I.A CLASSE DES GOUVERNANTS, ET QUE LA CLASSE DES GOUVER- NANTS SOIT PAR CONSÉQUENT A JAMAIS SUPÉRIEURE EN LUMIÈRES A CELLE DES GOUVERNÉS?
L'Empereur a résolu le problème dans la combinaison organisatrice de son Royaume d'Italie.
La ligne de démarcation entre les gouvernants et les gouvernés est tracée avec une admirable sagacité dans la Constitution de ce Royaume.
La masse des gouvernants est divisée en trois collèges : collège des propriétaires immobiliers; collège des négociants; collège des savants et des artistes.
Quelle admirable conception ! Pourquoi n'a-t-elle pas tlxé davantage l'attention de l'École ? Pourquoi les savants qui s'occupent d'économie politique, n'ont-ils pas amélioré leur théorie, en la réorganisant d'après cette idée éminemment philanthropique? Pourquoi? Je l'ai dit, je le répéterai et je le prouverai encore bien des fois : c'est que le génie de l'Empereur est immensément en avant de celui de ses contemporains ; c'est qu'il s'écoulera des siècles avant que l'esprit humain se soit familiarisé avec les vues de l'Empereur, et qu'il en ait pénétré toute la profondeur.
Je reviens à l'examen de la haute disposition législative de l'Empereur pour son Royaume d'Italie.
L'Empereur a divisé ses sujets italiens en deux classes : les gouvernants et les gouvernés. Il a divisé les gouvernants en trois collèges.
Il s'est assuré, par la manière dont il a composé les trois collèges, qu'ils renfermeraient toujours les liommes les plus éclairés de son Royaume.
Les trois collèges sont composés de deux classes
d'hommes : d'une part, des propriétaires tant immobiliers que mobiliers ; et d'une autre, des savants et des artistes.
Les propriétaires donnent, tous, à leurs enfants, une éducation plus ou moins soignée; de manière qu'un fils de propriétaire, quand il succède à ses parents, a une portion d'instruction qui le rend très supérieur au commun des non-propriétaires, et qui permet de le classer, sans inconvénient, dans le corps des gouvernants.
La grande force est la force d'intelligence. Les savants et les artistes possèdent éminemment cette force. Ce sont de véritables anomalies. Il y a beaucoup de savants et d'artistes qui sont fils de non-propriétaires et qui sont non-propriétaires eux-mêmes. 11 est nécessaire, pour assurer la tranquillité sociale, de faire entrer les savants et les artistes dans le corps des gouvernants; il est essentiel de rendre leur sort satisfaisant sous le rapport de considération et d'aisance. L'Empereur a senti cette vérité; c'est lui qui l'a découverte, qui l'a proclamée, qui l'a utilisée.
Établissement de la Légion d'Honneur.
L'esprit humain ne marche que par crises; ses plus grands pas ont été précédés de sanglantes révolutions.
L'idée d'égalité (idée fausse, quand elle est prise dans un sens absolu) est le grand levier révolutionnaire ; c'est la bannière à laquelle les savants et les artistes rallient les ignorants, quand ils veulent les faire entrer
en insurrection. Les ignorants suivent cette bannière jusqu'à ce qu'ils se soient emparés des rênes du Gouvernement. Quand le bouleversement est parvenu à ce point, quand il est à son comble ; une grande force physique, la force militaire, a seule le pouvoir de faire rentrer la masse ignorante en subordination. Mais la force militaire a, elle-même, tendance au despotisme, ce qui fait que les suites d'une révolution sont en général très fâcheuses. De grands maux succèdent presque toujours à des maux insupportables. Le génie de l'Empereur a su changer cet ordre de choses, et nous mettre à l'abri des inconvénients dont nous étions menacés. L'établissement de la Légion d'honneur, composée des hommes qui se sont distingués dans toutes les classes de travaux utiles à l'État, a contenu l'esprit militaire. Quelle sublime, quelle profonde conception !
Combinaison des deux institutions scientifiques.
L'idée de partager le corps scientifique en deux classes, l'une chargée du perfectionnement de la science, l'autre chargée de l'enseignement, est sublime. Cette idée trouvée, cette vérité découverte par l'Empereur servira de base à toutes les combinaisons scientifiques que je présenterai.