‹ Œuvres choisies. Précédées d'un essai sur sa doctrineChapitre 68 sur 72 · SUR LA RÉFORMATION DE LUTHER · texte numérisé non relu

SUR LA RÉFORMATION DE LUTHER

Luther n'était point un génie du premier ordre; il ne s'est pas élevé au point de vue transcendant ; il n'a point travaillé d'une manière directe au perfectionnement de l'idée générale; il ne s'est occupé que de religion et la religion n'est guère qu'une science d'application .

La conception de Luther n'a été qu'une réformation ; elle n'a par conséquent été qu'une conception secondaire dans la catégorie des idées religieuses qui, comme je viens de le dire, n'est pas la première.

Léon X a fait faire plus de progrès à l'esprit humain que son antagoniste Luther. Il a été très mauvais Pape, mais fort bon Philosophe. Il a protégé de tous ses moyens, les lettres, les arts et les sciences. Ce Pape a préparé l'humanité à recevoir la lumière. Il a vigoureusement poussé l'esprit humain dans la carrière des découvertes. Il a fravé le chemin aux Galilée , aux

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Bacon et aux Descartes. Il a préparé le remplacement du déisme par le physicisme.

Luther a travaillé au contraire à rajeunir le déisme. Il a fondé une école qui a été le plus grand obstacle au progrès des lumières, puisqu'elle a été, puisqu'elle est encore en opposition directe avec l'établissement du physicisme. Il a frayé la route aux illuminés ; il a préparé les têtes allemandes à recevoir l'extravagante doctrine de la Philosophie transcendantale.

Luther et ses partisans ont beaucoup crié contre les dépenses de Léon X. Ils ont eu tort, car ce Pape a fait un bon emploi de l'argent ; il a construit Saint-Pierre de Rome qui est incontestablement le plus beau des monuments élevés par les modernes.

Les Luthériens attaquent aussi la mémoire de Léon X, en l'accusant d'avoir eu du goût pour les plaisirs.

Luther n'aimait-il pas la table et les femmes? Les plus grands hommes, ceux qui ont le plus contribué aux progrès de l'esprit humain, n'ont-ils pas eu, en général, le goût des plaisirs? Les hommes qui ont fait le plus de mal, les hommes les plus sanguinaires n'ontils pas été moralistes sévères? N'avons-nous pas eu dans Robespierre et Billaud de Varennes, des modèles d'économie et de continence?

Je puis prouver que j'ai été dépouillé par un homme avec lequel j'ai vécu dans la plus grande intimité pendant plus de dix ans, par un homme que j'avais enrichi et qui est certainement un des moralistes les plus sévères de la présente génération (1).

(1) Saint-Simon fait ici allusion au procès qu'il cul à soutenir contre M. (le Kcdern son associe.

Note des ÉniTEf iis.

Revenons à Luther. Je dis que sa réformation n'a pas autant contribué aux progrès de l'esprit humain que M. Charles Villers l'a prétendu dans le savant discours qui a remporté le prix sur cette question posée par l'Institut : Quelle a été l'influence de la réjormition de Luther sur la situation politique des différents États de l'Europe et sur le progrès des lumières (1)?

Jugeons des causes par leurs effets. Les Allemands ont adopté la réformation de Luther; les Français l'ont rejetée. Quel est celui des deux peuples qui a le plus contribué aux progrès des lumières? Quel est celui qui s'est dépouillé du plus grand nomJ)re de préjugés? Quel est celui dont les différentes classes se sont le plus rapprochées? Quel est celui qui est arrivé au plus haut degré de puissance extérieure et de bonheur intérieur? Quel est celui chez lequel la classe des propriétaires est la plus nombreuse? Quel est celui chez lequel la dernière classe du peuple est mieux logée, mieux nourrie, mieux vêtue ? Ce sont incontestablement les

(1) M. Charles ViUcrs a complété la preuve fûuniie déjà bien des fois par les Allemands qu'on pouvait raisonner très faux avecbeaucoupd'érudltion. Les Luthériens, en s'attachant à devenir érudits, ont suivi l'impulsion qu'ils avaient reçue de leur chef, qui avait reconstitué la théologie, qui avait recommandé la lecture de la Bible et des Pères de l'Église.

Les Français ont dû s'inquiéter beaucoup moins que les Allemands de ce qui avait été dit par les Anciens. Descartes les ayant lancés dans le physicisme, ils ont dû s'occuper de la recherche de nouveaux faits, plus que de l'étude des auteurs anciens qui, étant très ignorants en physique, ont très pou parlé de cette science et n'ont dit que des extravagances sur le système du monde, dans lequel ils ont fait jouer le rôle principal à notre planète autour de laquelle ils faisaient tourner le soleil.

Je suis en opposition de sentiment avec M. Charles Villers, non-seulement à l'égard du protestantisme, mais encore relativement à tout son système d'idées, que je combattrai directement et collectivement.

Français. Une grande partie des Allemands serait, encore dans l'esclavage, si Napoléon n'eût brisé leurs fers, s'il n'eût pas anéanti la féodalité.

Si les Français n'ont pas admis la réformation, ce n'est pas qu'ils aient pris le parti du Pape contre Luther. Ils ont rejeté le Luthérianisme, parce qu'il ne leur a point paru une amélioration suffisante dans leurs idées. L'École française tendait à l'établissement du physicisme. Descartes, qui a paru peu de temps après Luther, a prêché cette doctrine et l'École française est devenue Cartésienne. De ce moment, la nation a été partagée en deux croyances : les savants sont devenus physicistes, et le peuple est resté papiste. Les savants ont eu le soin de brider l'autorité papale de telle manière que, depuis l'apparition de Descartes, le Pape n'a exercé aucune influence politique sur la France; la morale privée de ses habitants est la seule chose qui soit restée sous la direction du saint Siège.

Les combinaisons politiques des Français, formées et dirigées par des hommes dégagés de préjugés, ont été meilleures que celles des Allemands. Ayant été meilleures, elles ont conduit à des résultats plus satisfaisants, ainsi que le prouve la condition comparée de ces deux peuples sous tous les rapports et à toutes les époques depuis la réformation jusqu'aujourd'hui.

On m'objectera sûrement que les solitaires du Port Royal se sont également distingués dans les sciences théologiques et physiques. Je répondrai que leurs ouvrages théologiques ont été dirigés contre la puissance papale. Pascal, dans ses Lettres Provinciales a directement attaqué les Jésuites; il les a battus de raisonnement; il les a déconsidérés, il les a totale-

ment perdus dans l'opinion publique, et les Jésuites étaient la milice sacrée levée pour combattre les Protestants.

A propos de Jésuites, il me vient dans l'idée de faire un article sur eux. Je leur consacrerai un numéro. L'histoire de celte société est intéressante et instructive. Cette société s'est plus occupée de physique et de mathématiques que les autres congrégations. Aussi a-t-elle joui de plus de considération qu'aucune d'elles.

Pour bien juger ce qui s'est passé sur le continent depuis la réformation, il faut diviser en quatre classes les peuples qui l'habitent.

Peuples du Midi.

Ce sont les Italiens et les Espagnols. Ces deux peuples sont tombés successivement en décadence parce qu'ils ont épousé les intérêts du Pape.

C'est l'Espagne qui a donné le jour au fondateur des Jésuites.

C'est à Rome que le général de cette milice sacrée a établi sa résidence.

Peuples du Nord.

Ces peuples, qui ont adopté la réformation, ne sont point tombés en décadence ; ils ont même amélioré leur sort, mais non pas avec autant de rapidité que les Français.

Peuples du Centre.

Chez les Français, la classe instruite n'a laissé au Pape que les apparences du pouvoir. Elle a suivi la direction donnée par les Arabes ; elle a tendu directement au pliysicisme, et les Français, depuis la réformation, se sont continuellement élevés en science, en pouvoir et en bonheur.

Peuple insulaire.

Luther, l'impolitique Luther, a rompu le lien qui attachait les Anglais à Rome et qui les rendait dépendants du continent. Ce lien religieux mettait un frein à leur ambition. Il avait été forgé par un génie du premier ordre, par Charlemagne, dont les vues politiques étaient autrement profondes que celles du défroqué Luther.

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