‹ Œuvres choisies. Précédées d'une appréciation littéraireChapitre 23 sur 242 · auroit pu faire une autre Odyssée · texte numérisé non relu

auroit pu faire une autre Odyssée

Et par vingt chants endormir les lecteurs :

On auroit pu des fables surannées

Ressusciter les diables et les dieux;

Des faits d'un mois occuper des années.

Et, sur dîs tons d'un sublime ennuyeux,

Psalmodier la cause infortunée

D'un perroquet non moins brillant qu'Énéo,

Non moins dévot, plus malheureux que lui.

Mais trop de vers entraînent trop d'ennui.

Les muses sont des abeilles volages;

Leur goût voltige, il fuit les longs ouvrages,

Et, ne prenant que la fleur d'un sujet,

Vole bientôt sur un nouvel objet.

Dans vos leçons j'ai puisé ces maximes :

Puissent vos lois se lire dans mes rimes!

Si, trop sincère, en traçant ces portraits

J'ai dévoilé les mystères secrets.

L'art des parloirs, la science des grilles,

Les graves riens, les mystiques vétilles,

Votre enjoùment me passera ces traits;

Votre raison, exempte de foiblesses,

Sait vous sauver ces fades petitesses.

en A NT PREMIER.

Sur votre esprit, soumis au seul devoir,

L'illusion n'eut jamais de pouvoir :

Vous savez trop qu'un front que l'art déguise

riaît moins au ciel qu'une aimable franchiso.

Si la vertu se montroit aux mortels.

Ce ne seroit ni par l'art des grimaces,

Ni sous des traits farouches et cruels ,

Mais sous votre air ou sous C(>lui des Grâces,

Qu'elle vicndroit mériter n-s autels.

Dans maint autour de scic-nce profonde J'ai lu qu'on perd à trop courir le monde; Ti'ès rarement en devient-on meilleur :

Vn sort errant ne conduit qu'à l'erreur. II nous vaut mieux vivre au sein de nos lares, Et conserver, paisibles casaniers.

Notre vertu dans nos propres foyers, Que parcourir bords lointains et barbares; vSans quoi le cœur, victime des dangers, Revient chargé de vices étrangers.

L'affreux destin du héros que je chante En éternise une preuve touchante :

Tous les échos des parloirs de Nevers, Si l'on en doute, attesteront mes vers.

A Nevers donc, chez les Visitandines Vivoit naguère un perroquet fameux, A qui son art et son cœur généreux, Ses vertus môme et ses grâces badines Auroient dû faire un sort moins rigoureux. Si les bons cœurs étoient toujours heureux. Vert-Yert (c'étoit le nom du personnage),

VERT-VERT

Transpliinlo là de rindicn rivage, Fut, jeune cnror, ne sachant rien de rien, Au susdit cloître enfermé pour son bien. Il étoit beau, brillant, leste et volage. Aimable et franc, comme on l'c-i!, au bel âge, Né tendre et vif, mais encore innocent; Bref, digne oiseau d'une si sainte cage, Par son caquet digne d'être en couvent. Pas n'est besoin, je pense, de décrire Les soins des sœurs, des nonnes, c'est tout dire; Et chaque mère, après son directeur, ]N'aimoit rien tant : même dans plus d'un cœur, Ainsi l'écrit un chroniqueur sincère.

Souvent l'oiseau l'emporta sur le père.

Il partageoit dans ce paisible lieu Tous les sirops dont le cher père en Dieu, Grâce aux bienfaits des nonnettes sucrées, Réconfortoit ses entrailles sacrées.

Objet permis à leur oisif amour, Vert-Vert étoit l'âme de ce séjour:

l'xceptez-en quelques vieilles dolentes.

Des jeunes cœurs jalouses surveillantes.

1! étoit cher à toute la maison.

ÎS'étant encor dans l'âge de raison, Libre, il pouvoit et tout dire et tout faire. Il étoit sûr de charmer et de plaire.

Des bonnes sœurs égayant les travaux.

Il béquetoit et guimpes et bandeaux.

Il n'étoit point d'agréable partie S'il n'y venoit briller, caracoler, l'opillonner, .sifïler, rossignoler :

CHA.NT PKBMlEB

Il badinoit, mais avec moaeslid, Avec cet air timide et tout prudent Qu'une novice a môme en badinant :

l'ar plusieurs voix interrogé sans cesse, 11 répondoit à fout avec justesse :

Tel autrefois César en môme temps Dictoit h quatre en styles différents.

Admis par-tout, si l'on en croit l'histoire, L'amant chéri mangeoit au réfectoire :

Là tout s'offroit à ses friands désirs; Outre qu'encor pour ses menus plaisirs, Pour occuper son ventre infatigable , Pendant le temps qu'il passoit hors de table. Mille bonbons, mille exquises douceurs, Chargeoient toujours les poches de nos sœurs. Les petits soins, les attentions fines, Sont nés, dit-on, chez les Visitandines; L'heureux Vert -Vert l'éprouvoit chaque jour . Plus mitonné qu'un perroquet de cour, Tout s'occupoit du beau pensionnaire; Ses jours couloient dans un noble loisir.

Au grand dortoir il couchoit d'ordinaire : Là de cellule il avoit à choisir; Heureuse encor, trop heureuse la mère Dont il daignoit, au retour de la nuit, Par sa présence honorer le réduit!

Très rarement les antiques discrètes Logeoient l'oiseau ; des novices proprettes L'alcôve simple étoit plus de son goût : Car remarquez qu'il étoit propre en tout Quand chaque soir le jeune anachorète

VERT-VKRT.

Avoit fixe sa nocturne retraite,

Jusqu'au lever de l'astre de Vénus

II reposoit sur la boîte aux agnus.

A son réveil, de la fraîche nonnette,

Libre témoin, il voyoit la toilelto.

Je dis toilette, et je le dis tout bas :

Oui, quelque part j'ai lu qu'il ne faut pns

Aux fronts voilés des miroirs moins fidèles

Qu'aux fronts ornés de pompons et dentelles.

Ainsi qu'il est pour le monde et les cours

Un art, un goût de modes et d'atourS;

Il est aussi des modes pour le voile;

Il est un art de donner d'heureux tours

A l'étamine, à la plus simple toile;

Souvent l'essaim des folâtres amours,

Es-nim qui sait franchir grilles et tours,

Donne aux bandeaux une grâce piquante,

U'A air galant à la guimpe flottante;

Enfin, avant de paroître au parloir,

On doit au moins deux coups d'oeil au miroir;

Ceci soit dit entre nous en silence.

Sans autre écart revenons au héros.

Dans ce séjour de l'oisive indolence Vert-Vert vivoit sans ennui, sans travaux; Dans tous les cœurs il régnoit sans partage. Pour lui sœur Thècle oublioit les moineaux ; Quatre serins en étoient morts de rage; £t deux matous, autrefois en faveur, Dépérissoient d'envie et de langueur.

Qui l'auroit dit, en ccsjours pleins de charmes Qu'en pure perte on cultivoit ses mœurs;

CHANT PREMIER. fl

Qu'un temps vicndroit, '?mps de crime et d'alarmes, Où ce Vert-Vert, tendre idole des cœurs, Ne seroit plus qu'un triste objet d'horreurs! Arrête, muse, et retarde les larmes Que doit coûter l'aspect de ses malheurs, Fruit trop amer des égards de nos sœurs.

10 \ r; s r V li R f .

CHANT DEUXIEMI

On juge bien qu'étant h lelle école, Point no manquoit du don de la parole L'oiseau disert; hormis dans les repas, Tel qu'une nonne, il ne déparloit pas : Bien est-i! vrai qu'il parloit comme un livre. Toujours d'un ton confit en savoir-vivre. Il n'ctoit point de ces fiers perroquets Que l'air du siècle a rendus trop coquets. Et qui, siiïlés par des bouclios mondaines, N'ignorent rien des vanit' s humaines.

Vert-Vert étoit un perroquet dévot, Une belle ame innocomm.ent guidée; Jamais du mal il n'avoit eu l'idée, Ne disoit onc un immodesle mot :

Mais en revanche il savoit des cantiques, Des oremus, des colloques mystiques; Il disoit bien son benedicile.

Et noire mère, et votre charité ; 11 savoit môme un peu do soliloque,

CHANT DEUXIliME. Il

Et des traits fins de .Marie .via ociuc :

Il avoil eu dans ce docte manoir

Tous les secours qui mènent au savoir.

Il étoit là maintes filles savantes

Qui moi pour mot portoient dans leurs cerveaux

Tous les noëls anciens et nouveaux.

Instruit, formé par leurs leçons fréquentes,

Bientôt l'élève égala ses régentes;

De leur ton même adroit imitateur,

Il exprimoit la pieuse lenteur,

Les saints soupirs, les notes languissantes

Du chant des sœurs, colombes gémissantes :

Finalement Vert -Vert sa voit par cœur

Tout ce que sait une mère de chœur.

Trop resserré dans le.s bornes d'un cloître, Un tel mérite au loin se fit connoître; Dans tout Nevers, du matin jusqu'au soir, Il n'étoit bruit que des scènes mignonnes Du perroquet des bienheureuses nonnes; De Moulins même on venoit pour le voir. Le beau Vert-Vert ne bougeoit du parloir. Sœur Mélanie, en guimpe toujours Une, Portoit l'oiseau : d'abord aux spectateurs Elle en faisoit admirer les couleurs, Les agréments, la douceur enfantine; Son air heureux ne manquoit point les cœurs^ Mais la beauté du tendre néophyte N'étoit encor que le moindre mérite; On oublioit ses attraits enchanteurs Dès que sa voix frappoit les auditeurs. Orné, rempli de saintes izeiitiliesses

l'j VERT-VF.RT.

nii(> lui (litioiont les i)Iiis jeunos profosscs,

L'illuslrc oiseau conimcnçoit son récit;

A chaque instant, de nouvelles finesses,

Des charmes neufs varioient son débit.

KIoge unique cl difficile à croire

Pour tout parleur qui dit publiquement,

Nul ne dormoit dans tout son auditoire :

Quel orateur en jiourroit dire autant?

On l'écoutoit, on vantoit sa mémoire :

Lui cependant, stylé parfaitement,

IJien convaincu du néant de la gloire,

Fe rongorgeoit toujours dévotement,

m triomphoit toujours modestement.

Huand il avoil débité sa science,

Serrant le bec, et parlant en cadence,

11 s'inclinoit d'un air sanctifié,

Et laissoit là son monde édifié.

II n'avoit dit que des phrases gentilles,

Que des douceurs, excepté quelques mois

De médisance , et tels propos de filles

Que par hasard il apprenoit aux grilles,

Ou que nos sœurs traitoicnt dans leur encI'A^

Ainsi vivoit dans ce nid délectable.

En maître, en saint, en sage véritable, ^ère Vert -Vert, cher à plus d'une Ilcbc, Gras comme un moine, et non moins vénérable Beau comme un cœur, savant comme un abbé. Toujours aimé, comme toujours aimable, ♦"Civilisé, musqué, pincé, rangé; Heureux enfin s'il n'eût pas voyagé.

Mais vint ce temps d'affligeante mémoire,

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