‹ Œuvres choisies. Précédées d'une appréciation littéraireChapitre 25 sur 242 · CHANT DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHANT DEUXIÈME

Trois fois pâlit, soupire quatre fois,

Pleure, frémit, se pâme, perd la voix.

Tout est en deuil. Je ne sais quel présage

Dun noir crayon leur trace ce voyage;

Pendant la nuit des songes pleins d'horrour

Du jour encor redoublent la terreur.

Trop vains regrets! l'instant funeste arrive •

Jà tout est prêt sur la fatale rive;

il faut enfin se résoudre aux adieux,

Et commencer une absence cruelle :

Jà chaque sœur gémit en tourterelle,

Et plaint d'avance un veuvage ennuyeux.

Que de baisers au sortir de ces lieux

Reçut Vert -Vert ! quelles tendres alarmes !

On se l'arrache, on le baigne de larmes;

Plus il est près de quitter ce séjour,

Plus on lui trouve et d'esprit et de charmes.

Enfin pourtant il a passé le tour :

Du monastère avec lui fuit l'Amour.

Pars, va, mon fils, vole oiî l'honneur t'appelle;

Reviens charmant, reviens toujours fidèle;

Que les zéphyrs te portent sur les flots,

Tandis qu'ici dans un triste repos

Je languirai, forcément exilée,

Sombre, inconnue, et jamais consolée :

Pars, cher Vert-Vert, et dans ton heureux cours

Sois pris par-tout pour l'aîné des Amours.

Tel fut l'adieu d'une nonnain poupine.

Qui , pour distraire et charmer sa langueur,

Entre deux draps avoit à la sourdine

Très souvent fait l'oraison dans Racine,

10 VK» r V.'ÎKi'.

l'A qui, Siins doute, ;mroit de très grand cœur Loin du couvent suivi l'oiseau parleur.

.Mais c'en est fait, on embarque le drôle . Jusqu'à présent vertueux, ingénu, Jusqu'à présent modeste en sa parole :

Puisse son cœur, constamment défendu, Au cloître un jour rapporter sa vertu!

Quoi qu'il en soit, déjà la rame vole; Du bruit dos eaux les airs ont retenti; • Un bon vent soufïle; on part, on est parti.

CUArs-T T.IOls.^liilE I7

CHANT TROISIKME

La môme nef, léî^ere et vagabonJs, Qui voituroit Je saint oiseau sur l'ondi?, Porloit aussi deux nymphes, tiois dragons. Une nourrice, un moine, doux Gascons :

Pour un enfant qui sort du monastère C'éLoit échoir en dignes compagnons!

Aussi Vert-Vert, ignorant leurs façons, Se trouva là comme en terre étrangère : Nouvelle langue et nouvelles leçons. L'oiseau surpris n'entendoit point leur slyle; Ce n'étoit plus paroles d'Évangile; Ce n'etoienl plus ces pieux entretiens.

Ces traits de bible et d'oraisons mentales, Qu'il entendoit chez nos douces vestales; Mais de gros mots, et non des plus chrclians r Car les dragons, race assez peu dévote, Ne parloient là que langue de gargote;

13 VEUT-VF, ItT

Cluirma.it au :!iic!U\ les ennuis du chomin, Ils ne fôtoient que le palrOi; du viii ; Puis les Gascons et les trois péronnelles Y concertoicnt sur des tons de ruelles ; De leur côté, les bateliers juroient, Rimoient en dieu, lilasphémoient, et sacroient Leur voix, stylée aux tons mâles et formes, Articuloil sans rien perdre des termes.

Dans le fracas, confus, embarrassé, "N'ert-Yert gardoit un silence forcé; Triste, timide, il n'osoit se produire.

Et no-savoit que penser et que dire.

Pendant la roule on voulut par faveur Faire causer le perroquet rôveur.

Frère Lubin d'un ton peu monastique Interrogea le beau mélancolique : *

L'oiseau bénin prend son air de douceur. Et, vous poussant un soupir méthodique, D'un ton pédant répond : Ave, ma sœur. A cet Ave jugez si l'on dut rire; Tous en chorus bernent le pauvre sire.

Ainsi berné, le novice interdit Comprit en soi qu'il n'avoit pas bien dit, Et qu'il seroit malmené des commères S'il ne parloil la langue des confrères : Son CT^ur, né fier, et qui jusqu'à ce temps Avoit été nourri d'un doux encens.

Ne put garder sa modeste constance Dans cet assaut de mépris flétrissants.

A cet instant, en perdant patience, Vcrt-Vcrt perdit sa crémière innocenco.

c'H A NT TROISIÈME. 19

Dès lors ingrat, en soi-môme il mnudit

Les chères sœurs, ses proiiiières maîtresses,

Qui n'avoicnt pas su mettre en son esprit

Uu beau François les brillantes finesses,

Les sons nerveux et les délicatesses.

A les apprendre il met donc tous ses soins.

Parlant très-peu , mais n'en pensant pas moins

D'abord l'oiseau, comme il n'étoit pas bi'te,

Pour faire place à de nouveaux discours.

Vit qu'il devoit oublier pour toujours

Tous les gaudés qui farcissoient sa tête :

Ils furent tous oubliés en deux jours;

Tant il trouva la langue à la dragonne

Plus du bel air que les termes de nonne!

En moins de rien l'éloquent animal

(Hélas! jeunesse apprend tro[) bien le mal 1)

L'animal, dis-je, éloquent et docile,

En moins de rien fut rudement habile :

Bien vite il sut jurer et maugréer

Mieux qu'un vieux diable au fond d'un bénitier;

Il démentit les célèbres maximes

Oij nous lisons qu'on ne vie.it aux grands crimr>s

Que par degrés; il fut un scélérat

Profès d'abord, et sans noviciat.

Trop bien sut-il graver en sa mémoire

Tout l'alphabet des bateliers de Loire;

Dès qu'un d'iceux, dans quelque vertigo,

Lâchoit un mor... Vert- Vert faisoit l'écho.

Lors applaudi par la bande susdite,

Fier et content de son petit mérite,

Il n'aima plus que le honteux honnour

VnRT-VERT.

De savoir plaire au monde suborneur; El dégradant son généreux organe, Il ne fut plus qu'un orateur profane.

Faut-il qu'ainsi l'exemple scducleur Du ciel au diable emporte un jeune cœur!

Pendant ces jours, durant ces tri>!e3 scènes, Que faisiez -vous dans vos cloîtres déserts, Chastes Iris du couvent de Nevers?

Sans doute, h(Mas! vous faisiez des neuvaincs Pour le retour du plus grand des ingrats, Pour un volage indigne de vos peines, Et qui, soumis h de nouvelles ôhaîncs, De vos amours no faisoit plus de cas.

Sans doute alors l'accès du monastère ttoit d'ennuis tristement obsédé, La grille étoit dans un deuil solitaire, Et le silence éloit presque gardé.

Cessez vos vœux : Vert-Vert n'en es! plus di:jiuî; Vert- Vert n'est plus cet oiseau révérend, Ce perroquet d'une humeur si bénigne, Ce cœur si pur, cet esprit si fervent: Vous le dirai-je? il n'est plus qu'un brigand, Lâche apostat, blasp'aémateur insigne.

Les vents légers et les nymphes des eaux Ont moissonné le fruit de vos travaux.

Ne vantez point sa science infinie; Sans la vertu que vaut un grand génie? N'y pensez plus : l'infâme a sans pudeur Prosii;ué ses talents et son cœur.

Déjà pourtant on approche de Nantes, Oiî languissoicnt nos sœur** impatientes;

CHANT TI\0!.SIKME.

Pour k'urs désirs le jour trop tard naissoil, Des cicux trop tard lo jour disparoissoil. Dans ces ennuis, l'espérance flatteuse, A nous tromper toujours ingénieuse, Leur prometloiL un O'^piit cultivé, Un perroquet noblement élevé, Une voix tendre, honnôte, édifiante.

Des sentiments, un mérite achevé :

Mais, ô douleur! ô vaine et fausse attente!

La nef arrive, et l'équipage en sort.

Une tourrière étoit assise au port :

Dès le départ de la première lettre Là chaque jour elle venoit se mettre ; Ses yeux, errant sur le lointain des flots, Scmbloient hâter le vaisseau du héros.

En débarquant auprès de la béguine, L'oiseau madré la connut à la mine, A son œil prude ouvert en tapinois, A sa graud'ooiffe , à sa fine étamine, A ses gants blancs, à sa mourante voix, Et mieux encore à sa petite croix.

Il en frémit, et même il est croyable Qu'en militaire il la donnoit au diable; Trop mieux aimant suivre quelque dragon Dont il savoit le bachique jargon , Qu'aller apprendre encor les litanies, La révérence et les cérémonies.

Mais force fut au grivois dépité D'être conduit au gîte détesté.

Malgré ses cris, la tourière l'emporte : U la mordoit, dit-on, de bonne soite,

VERT-VERT

Chemin faisant; les uns disent au cou,

D'autres au bras; on dp sait pas bien où :

D'ailleurs, qu'importe? à la fin, non sans peine,

Dans le couvent la béate remmène ;

Elle l'annonce. Avec grande rumeur

Le bruit en oourt. Aux premières ncuvelles

La cloche sonne : on éloit lors au chœur;

On quitte tout, on court, on a des ailes :

'< C'est lui, ma sœur! il est au grand parloir! »

On voie en foule, on grille de le voir;

Les vieilles môme, au marcher symétrique,

Des ans tardifs ont oublié le poids :

Tout rajeunit : et la mère Angélique

Courut alors pour ia première l'ois.

CH/îNr '.^UATUIEME.

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