‹ Œuvres choisies. Précédées d'une appréciation littéraireChapitre 41 sur 242 · ÉPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ÉPITRE CINQUIÈME

Les Ris couronnent la Sagesse, La Sagesse enchaîne les Ris; Et, pour mieux varier sans cesse L'uniformité du loisir, Un goût guidé par la finesse Vient unir les arts au plaisir, Les arts que permet la paresse, Ces arts inventés seulement Pour occuper ramuscment.

Tour à tour, d'une main facilo, On tient le crayon, le compas, Les fuseaux, le pinceau docile, Avec l'aiguille de Pallas; Et pendant tout ce badinage, Qu'on honore du nom d'emploi, D'autres paresseux avec moi Font un sermon contre l'ouvrage ; Ou, sans projet, sans autre loi Que les erreurs d'un goût volage, Sages ou fous à l'unisson Joignent la flûte à la trompette, Le brodequin à la houlette, Et le sublime à la chanson.

Hors la louange et la satire.

Tout s'écrit ici, tout nous plaît Depuis les accords de la lyre Jusqu'aux soupirs du flageolet.

Et depuis la langue divine De Maiebranche et de Racine Jusqu'au folâtre triolet.

Que l'insipide symétrie

AU P. BOUGEANT. IW

Règle la ville qu'elle ennuie; Que les temps y soient concertés, Et les plaisirs même comptés; La mode, la cérémonie.

Et l'ordre et la monotonie, Ne sont point les dieux des hameaux; Au poids de la triste satire On n'y pèse point tous les mots, Et si l'on doit blâmer ou rire, Tout ce qui plaît vient à propos; Tout y fait des plaisirs nouveaux, Le hasard, l'instant les décide :

Sans regretter l'heure rapide Qui naît, qui s'envole soudain.

Et sans prévoir le lendemain.

Dans ce silence solitaire, Sous l'empire de l'agrément, Nous ne nous doutons nullement Que déjà le noir Sagittaire, Couronné de tristes frimas.

Vient bannir Flore désolée.

Et qu'avec Pomone exilée L'astre du jour fuit nos climats.

Oui, malgré ces métamorphoses, Nos bois semblent encor naissants; Zéphyr n'a point quitté nos champs, Nos jardins ont encor des roses; Oiî régnent les amusements Il est toujours des fleurs écloses, Et les plaisirs font le printemps.

Échappé de votre ermitage,

116 lî IMTRE CINQUlliME.

Et sur ce fortune rivage Porté par les songes légers, Voyez la nouvelle parure Dont s'embellissent ces vergers*; Élève ici de la Nature, L'Art, lui prêtant ses soins brillants, Y forme un temple de verdure A la Déesse des talents.

Sortez du sein des violettes.

Croissez, feuillages fortunés, Couronnez ces belles retraites. Ces détours, ces routes secrètes.

Aux plus doux accords destinés I Ma musc, por.r vous attendrie, D'une charaante rêverie Subit déjà î'aimable loi; ■ Les bois, les vallons, les montagnes, Toute la scène des campagnes Prend une âme, et s'orne pour moi.

Aux yeux de l'ignare vulgaire Tout est mort, tout est solitaire, Un bois n'est qu'un sombre réduit, Un ruisseau n'est qu'une onde claire, Les zéphyrs ne sont que du bruit :

Aux yeux que Calliope éclaire Tout brille, tout pense, tout vit; Ces ondes tendres et plaintives, Ce sont des nymphes fugitives

1. Bosquet de Minerve, récemment ajouté au jardin de C*, dessiné par le célèbre Le Nôtre.

AU P. BOUGEANT. lAV

Qui cl'.crclient à se déga.çer De- Jupiter pour un berger; Ces fougères sont animées, Ces fleurs qui les parent toujours, Ce sont des belles transformées ; Ces papillons sont des Amours.

Mais pourquoi ma raison oisive, D'une muse qui la captive Suivant les caprices légers, Cherche-t-elle sur cette rive Des objets au sage étrangers, Sans fixer sa vue attentive Sur l'exemple de ces bergers?

Si dans l'imposture éternelle De nos mensonges enchanteurs 11 reste encor quelque étincollo De la nature dans nos cœurs.

Sauvés du séjour des prestiges, Et cherchant ici les vestiges De l'antique simplicité.

Sans adorer de vains fantômes.

Décidons si ce que nous sommes Viiut ce que nous avons été ; Et si, malgré leur douceur pure, Ces biens pour toujours sont perdus, Voyons-en du moins la figure, Comme on aime à voir la pointure De quelque belle qui n'est plus.

Oui, chez ces bergers, sous ces hôlroi. J'ai vu dans la frugalité Les dépositaires, les maîtres

Page 1