‹ Œuvres choisies. Précédées d'une appréciation littéraireChapitre 43 sur 242 · E PITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

E PITRE CINQUIEME

Triomplio, règne sur les âges; Échappe toujours aux ravages D'Éole, du for, et des ans; Fleuris jusqu'au dernier printemps, El dure autant que ces rivages; Au chôn3, au cèdre fastueux Laisse les tristes avantages D'orner des palais somptueux :

Les lambris couvrent les faux sages.

Tes rameaux couvrent les heureux.

Tandis qu'instruit par la droiUuo Et par la simple vérité, Mon esprit, toujours enchanté, Pénètre au sein de la nature, Et s'y plonge avec volupté; Ilélas! par une loi trop dure, Poussés vers l'éternelle nuit, Le plaisir vole, le temps fuit, Et bientôt sous sa faux rapide, Ainsi que les jardins d'Annidc, Ce lieu pour nous sera détruit.

Trop tôt, hélas! les soins pénibles, Les bienséances inflexibles, Revendiquant leurs tristes droits, Viendront profaner cet asile , Et, nous arrachant de ces bois.

Nous replongeront pour six mois Dans l'afTieux chaos de la ville, Et dans cet éternel fracas De riens pompeux et d'embarras, Qui, pour tout esprit raisonnable

AU p. BOUGEANT 121

Sujets de gêne et de pitié, Ne sont que le jeu misérable D'un ennui diversifié!

Mais outre ces peines communes Qui nous attendent au retour, Outre les chaînes importunes lit de la ville et de la cour.

Il est un fatal apanage De dégoûts encor plus nombreux, Qu'au retour des champêtres lieux Le funeste Apollon ménage A SCS éK'ves malheureux.

Au milieu d'un monde frivole, Dont les nouveautés sont l'idole.

Déjà je me vois revenu, Et, pour le malhour de ma vie.

Par l'importune poésie Malgré moi-même un peu connu, Déjà j'entends les périodes.

Et les questions incommodes De ces furets de vers nouveaux, De ces copistes généraux.

Qui, persuadés que l'étude Me tient absent depuis trois mois, Vont s'imaginer que je dois Le tribut de ma solitude A l'oisiveté de leur voix.

« Hé bien! » me dit l'un, dont l'idylle Enchnnte l'esprit doucereux, « Sans doute, élève de Virgile, u Sur des pipeaux harmonieux ,

128 l'.PlTRE CINQUIEME.

« Po Lycidas et d'Amaryle « Vous aurez soupiré les feux?

n Vous aurez chanté les beaux yeux, « Los premiers soupirs de Sylvie, « El des bouquets de la prairie « Vous aurez orné ses cheveux? »

« Qu'apportez-vous? point de mystère, )» Me vient dire avec un souris Quelque suivant de beaux esprits, Insecte et tyran du parterre, a L'ouvrage est-il pour Thomassîn, « Pour Pélissier, ou pour Gaussin? »

Je fuis, j'cchapp'.^ à la poursuite De ces colporteurs trop communs.

Suis-je plus heureux dans ma fuite?

D'autres lieux, d'autres importuns!

« Enfin, dit-on, de votre absence, « Revenez-vous un peu changé ?

« Du sommeil de la négligence (t Votre esprit enfin dégagé « Immolera-t-il l'indolence « Aux succès d'un travail rangé? x Ainsi déclame sans justesse Contre les droits de la paresse Un froid censeur, qui ne sent pas Que sans cet air de douce aisance Mes vers perdroient le peu d'apjias Qui leur a gagné l'indulgence Des voluptueux délicats.

Des meilleurs paresseux de France, Les seuls juges dont je fais cas.

Par l'étude, par l'art suprême, Sur un froid pupitre amaigris, f)'autres orneront leurs écrits :

Pour moi, dans cette gène extrême, Je verrois mourir mes esprits.

On n'est jamais bien que soi-même ; Et me voilà tel que je suis.

Imprimés, affichés sans cesse, Et s'entre-chassant de la presse, Mille autres nous inonderont D'un déluge d'écrits stériles.

Et d'opuscules puériles, Auxquels sans doute ils survivront A cette abondance cruelle Je veux toujours, en vérité.

Et de La Fare et de Chapelle Préférer la stérilité : J'aime bien moins ce chêne énorme Dont la tige toujours informe S'épuise en rameaux superflus.

Que ce myrte tendre et docile, Qui, croissant sous l'oeil de Vénus, N'a pas une feuille inutile.

S'épanouit négligemment.

Et se couronne lentement.

Il est vrai qu'en quittant la vil!o J'avois promis que, plus tranquille, Et dans moi-même enseveli, Je saurois, disciple d'Horace, Unir les nymphes du Parnasse Aux bergères de Tivoli.

1C4 r.rrruF, cinquihme

J'avois promis : mais tu t'abuses Si lu comptes sur nos discours; Cher ami, les serments des Muses Ressemblent h ceux des Amours.

Dans la tranquillité profonde Du philosophe et du berger Trois mois j'ai vécu, sans songer Qu'Apollon fût encore au monde; Et je t'avoue ingénument Que très-peu fait à voir l'aurore, Que j'aperçois dans ce moment, Je ne la verrois point éclore Dans ce champêtre éioigncmcnt, .^i des volontés que j'adore, Pour me faire rimer encore, Ne valoient mieux que mon sormcr<t.

Toi, dont la sagesse riante Souffre et seconde nos chansons, Ami, sur ta lyre brillante Prépare-nous les plus doux sons :

Dès qu'entraînés par l'habitude Au séjour de la multitude.

Nous aurons quitté ce canton, Chez un élève d'Uranie, Entre les fleurs et l'ambroisie. Entre Démocrite et Platon, De ta vertu toujours unie Nous irons prendre des leçons, Et t'en donner de la folie.

Que la bonne philosophie Pcrmst à ses vrais nourrissons.

AU P. ROUGEAXT. 125

Celte anacréonlique orgie,

Livrée à la vive énergie

Du génie et du sentiment,

Ne sera point assurément

De ces fêtes sombres et graves

Où périt la vivacité,

Oij les agréments sont esclave?

Et s'endorment dans les entraves

De la pesante autorité;

Nous n'y choisirons point pour guide

Cette raison froide et timide

Qui toise impitoyablement

Et la pensée et le langage,

Et qui sur les pas de l'usage

Bampe géométriquement.

Loin du mystère et de la gêne,

Pensant tout haut et sans clïort,

Admettant la raison sans peine,

Et la saillie avec transport,

D'une ville tumultueuse

Nous adoucirons le dégoût.

La raison est partout heureuse,

Le bonheur du sage est partout

Et, puisqu'il faut du ton stoïquo

Égayer la sévérité ,

La ville, malgré ma critique.

Et l'éloge du sort rustique,

Rcvcrra mon cœur enchanté.

Dans ses caprices agréables,

Et dans son brillant le plus faux,

Paris a des charmes semblables

JÎ6 KPITRE CINQUIEMn.

A ces coquettes adorables Qu'on aime avec tous leurs défiuits.

Mais quoi! tandis que ma penséo.

Plus légère que le Zrphyr, Folâtre à la fois et sensée, Vole sur l'aile du Plaisir, Dieux! quelle nouvelle semée Subitement dans l'univers Vient glacer mon âme alarmée, Et quelle main de feux armée Lance la foudre sur mes vers?

Sur un char funèbre portée, Des Grâces en deuil escortée, La Renommée en ce moment M'apprend que la Parque inhumaine, Sur les tristes bords de la Seine, Vient de plonger au monument Des mortels le plus adorable ', L'ami de tout heureux talent Et de tout ce qui vit d'aimable, Le dieu même du sentiment.

Et l'oracle de l'agrément.

0 toi! mon guide et mon modèle, Durable objet de ma douleur, Toi qui, malgré la mort cruelle.

Respires cncor dans mon cœur, Illustre Ariste, ornbre immortelle, Ah! si du séjour de nos dieux.

Si, de ces brillantes retraites

Page 1