‹ Œuvres choisies. Précédées d'une appréciation littéraireChapitre 45 sur 242 · SUR MA CONVALESCENCE · texte numérisé non relu

SUR MA CONVALESCENCE

Toi, que la voix de ma douleur A. fait voler vers moi du sein de ta patrie, Et qui, portant encor dans ton âme attendrie

Du spectacle de mon malheur

La douloureuse rêverie, Après mon péril même en conserves l'horreur,

Renais, rappelle la douceur

De ton allégresse chérie.

Ma Minerve, ma tendre sœur.

Mais quoi ! suis-je encor fait pour nommer l'allégresse

Et pour en chanter les appas, Moi qui, depuis deux mois de mortelle tristesse, Ai vu sur ma demeure étinceler sans cesse

La faux sanglante du trépas?

130 KPlTRE SIXIEME.

Par les songes du sombre empire, Enfants lumuUueux du bizarre délire,

Jlon esprit si longtemps noirci Pourra-t-il retrouver sous ses épais nuages Los pinceaux du plaisir, les brillantes images Kl lever le bandeau qui le tient obscurci ?

Quand sur les champs de Syracuse Un volcan vient au loin d'exercer ses fureurs.

Aux bords désolés d'Aréthuse

Daphnc cherche-t-elle des fleurs?

Dans de mâles et sages rimes

Si de l'inflexible raison II ne falioit qu'ofl'rir les stoïques maximes, Ici plus que jamais j'en trouverois le ton. Je sors de ces instants de force et de lumière

Oiî l'éclatante vérité, Telle que le soleil au bout de sa carrière , Donne à ses derniers feux sa plus vive clarté; J ai vu ce pas fatal où l'âme, plus hardie,

S'élançant de ses tristes fers.

Et prête à voir unir le songe de la vie,

Au poids du vrai seul apprécie

Le néant de cet univers.

Éclairé sur les vœux frivoles

Et sur les faux biens des humains. Je pourrois à tes yeux renverser leurs idoles, Les dieux de leur folie, ouvrage de leurs mains.

Et, dans mon ardeur intrépide,

De la vérité moins timide

Osant rallumer le flambeau , Juger et nommer tout avec cette assurance

A MA SŒUR. i::i

Que j'ai su rapporter du sein de la souffrance

El de l'école du tombeau.

Réduit, comme je fus, par l'arrôt inflexible

Et de la douleur et du sort, A demander aux dieux lo bienfait de la mort, Je te dirois aussi que cette mort horrible

Pour le vulgaire malheureux.

Pour un sage n'est point ce spectre si terrible Sur qui les vils mortels n'osent lever les yeux ; Et qu'après avoir vu la misère profonde

Des insectes présomptueux ,

De tous les êtres ennuyeux Dont le ciel a chargé la surface du monde,

Et qui rampent dans ces bas lieux,

Au premier arrêt de la Parque, Sans peine et d'un pas ferme on passeroit la barque, Si la tendre amitié, si le fidèle amour,

N'arrêtoient l'âme dans leurs chaînes,

Et si leurs plaisirs tour à tour.

Plus vrais et plus vifs que nos peines,

Ne nous faisoient chérir le jour.

Mais de celte philosophie Je ne réveille point les lugubres propos :

Tu n'es faite que pour la vie ;

Et l'entretenir de tombeaux , Ce seroit déployer sur la naissante aurore Du soir d'un jour obscur les nuages épais,

Et donner à la jeune Flore

Une couronne de cyprès.

Qu'attends-tu cependant? Tu veux que ma mémoire, Retournant sur des jours d'alarmes et d'ennuis.

î [; r I T R i-: s I X II-; M lî.

T'en fasse la pénible histoire :

Sur quels déplorables récits

Exigos-tu que je m'iirrùtc?

C'est rappeler mon âme aux portes de la mort. J'y consens : mais bannis l'effroi de la tempôtc,

Je la raconte dans le port.

Sur ses rameaux brisés et semés sur la terre

Par la foudre ou l'effort des vents, Un clit'ne voit enfin d'autres rameaux naissants, Et relevé des coups d'Éole et du tonnerre,

Il compte de nouveaux printemps.

Le jour a reparu. Rien n'est longtemps extrômo.

Tel étoit mon affreux tourment; J'ai souffert plus de maux au bord du monument

Que n'en apporte la mort môme.

La douleur est un siècle, et la mort un moment.

Frappé d'une main foudroyante.

Et frappé dans le sein des arts et des amours.

De la santé la plus brillante Je vis en un instant s'éteindre les beaux jours; Ainsi d'un ruisseau pur la Naïade éplorée, Dans une froide nuit, par le fougueux Borée De ses plus vives eaux voit enchaîner le cours.

Dans cette langueur meurtrière, Comptant les pas du Temps trop lent aux malheureux.

Ou rante fois de la lumière

J'ai vu disparoître les feux.

Quarante fois dans sa carrière

J'ai vu rentrer l'astre des cieux,

Et dans un si long intervalle,

La Parque, d'une main fatale,

A MA SŒUR. Vi3

Arrachant de mes yeux les paisibles pavots, Pour moi ne flla point une heure de repos ; Par le souffle brûlant de la (ièvre indomptée

Chaque jour ma force emportée Renaissoit chaque jour pour des tourments nouveaux

Dans la fable de Prométhée

Tu vois l'histoire de mes maux.

Après l'effroi qui suit l'attente du supplice,

Voilé des plus noires couleurs, Parut enfin ce jour de malheureux auspice Où de l'humanité j'épuisai les douleurs ; Couché sur un bûcher et l'autel et le trône

D'Esculape et de Tisiphone, Courbé sous le pouvoir de leurs prêtres cruels, J'ai vu couler mon sang sous les couteaux mortels; Mm âme s'avança vers les rivages sombres : I\Iais quel rayon lancé du sein des immortels, L'arrêtant à travers la région des ombres, Vint ranimer mes sens sur ces sanglants autels !

Je crus sortir du noir abîme, Quand, revenant au jour, je me vis délivré : Je trompai le trépas, ainsi qu'une victime

Que frappe un bras mal assuré ;

Inutilement poursuivie,

Et plus forte par la douleur, Elle arrache, en fuyant, les restes de sa vie

Aux coups du sacrificateur.

II est une jeune déesse, Plus agile qu'Hébé, plus fraîche que Vénus : Elle écarte les maux, les langueurs, la foiblesse;

Sans elle la beauté n'est plus ;

mi KIMTUE SIXIEMK.

Les Amours, Baccluis, el Morplico

La soutiennent sur un trophée

De myrte et de pampres orné,

Tandis qu'à ses pieds abattue

Hampe l'inutile statue

Du dieu d'Épidoure enchaîné.

Ame de l'univers, charme de nos années,

Heureuse et tranquille Santé 1 Toi qui viens renouer le fil de mes journées, Et rendre à mon esprit sa plus vive clarté, Quand, prodigues des dons d'une courte jeunesse , Ne portant que la honte et d'amères douleurs

A la trop précoce vieillesse, Les aveugles mortels abrègent tes faveurs; Je vais sacrifier dans ton temple champôtre,

Loin des cités et de l'ennui.

Tout nous appelle aux champs; le printemps va renaître

Et j'y vais renaître avec lui.

Dans cette retraite chérie

De la sagesse et du plaisir,

Avec quel goût je vais cueillir

La première épine fleurie.

Et de Pliilomèle attendrie

Recevoir le premier soupir!

Avec les fleurs dont la prairie

A chaque instant va s'embellir.

Mon âme trop loni^lcmps flétrie

Va de nouveau s'épanouir,

Et, loin de toute rêverie,

Voltiger avec le Zéphyr.

Occupé tout witier du soin, du plaisir d'être.

A MA S«KUP.. ]:ir,

Au sortir du néant affreux,

Jo ne songerai qu'à voir naiire

Ces bois, ces berceaux amoureux.

Et celte mousse et ces fougères,

Qui seront, dans les plus beaux jours,

Le trône des tendres bergères,

Et l'autel des heureux amours.

0 jours de la convalescence !

Jours d'une pure volupté !

C'est une nouvelle naissance,

Un rayon d'immortalité.

Quel feu ! tous les plaisirs ont volé dans mon âme. J'adore avec transport le céleste flambeau ;

Tout m'intéresse, tout m'enflamme;

Pour moi l'univers est nouveau.

Sans doute que le Dieu qui nous rend l'existence

A l'heureuse convalescence Pour de nouveaux plaisirs donne de nouveaux sens;

A ses regards impatients Le chaos fuit; tout naît, la lumière commence;

Tout brille des feux du printemps.

Les plus simples objets, le chant d'une fauvette, Le matin d'un beau jour, la verdure des bois,

La fraîcheur d'une violette ;

Mille spectacles qu'autrefois

On voyoit avec nonchalance, Transportent aujourd'hui, présentent des appas

Inconnus à l'indifférence,

Et que la foule ne voit pas.

Tout s'émousse dans l'habitude;

L'amour s'endort sans volupté;

136 KIMTRH SIXlI'.Mi:.

Las dos mômos plaisirs, las de l(Mir mullitudo,

Le scnlimont n'est plus fiai lé; Dans le fracas des jeux, dans la plus vive or.^ic,

L'esprit, sans force et sans clarté,

Ne trouve que la léthargie

De l'insipide oisiveté.

Cléon, depuis dix ans de fêtes et d'ivresse. Frais, brillant d'embonpoint, ramené chaque jour

Entre la jeunesse et l'amour,

Dans le néant do la mollesse

Dort et végète tour à tour.

Lysis, depuis longtemps plongé dans les ténèbres,

Entre Ilippocrate et les ennuis,

Libre de leurs chaînes funèbres, Vient de quitter enfin leurs lugubres réduits. Observez-les tous deux dans une même fêle : Cléon n'y paroîtra que distrait ou glacé; Tout glisse sur ses sens, nul plaisir ne s'arrête

Au fond de son cœur émoussé :

Tout charmera Lysis; cette nymphe est plus belle,

Cette sirène a mieux chanté.

D'un plus aimable feu ce Champagne étincelle. Ces convives joyeux sont la troupe immortelle, Cette brune charmante est la divinité.

Cléon est un sultan qu'un bonheur trop facile Prive du sentiment, des ardeurs, dos transports : En vain de cent beautés une troupe inutile Lui cherche des désirs; infructueux efforts !

Mahomet est au rang des morts.

Lysis, dans ses ardeurs nouvelles,

Est un voyageur de retour;

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