‹ Œuvres choisies. Précédées d'une appréciation littéraireChapitre 72 sur 242 · VOYAGE · texte numérisé non relu

VOYAGE

fiiito : c'est le pays le plus désert et le plus mort que j'air encore wx.

En quittant ces bords pleins de charmes, Un jour auparavant égayés par nos ris,

Presque tenté de verser quatre larmes, Je suivois lentement des sentiers moins fleuris :

Frappé d'une humeur léthargique,

Toujours confident de mon cœur, Mon esprit se livroit à ma tendre douleur;

Et l'allure mélancolique

De ma monture apoplectique

Redoubloit encor ma langueur :

Quand enfin, réveillé par le bruit des sonnettes Du Mercure crotté qui guidoit nos mazettes, Je vis les compagnons auxquels, dans ce beau cours,

Le sort m'atteloit pour deux jours.

De cinq qu'ils étoient je ne vous parlerai que d'un ; les autres n'étoient là que pour balayer quatorze lieues de crotte, et me parurent avoir pris congé depuis longtemps de tout esprit d'amusement; à l'exception d'un mien confrère, qui rioit à répétition une fois par heure, et qui est, pour la gaieté, de la môme trempe à peu près que le cadet de la Vedette, quand il safcio un œuf à la Hurtault. Ainsi mon unique consolation fut un vieux cordclier qui revenoit des eaux de Bourbonne pour se faire enterrer à La Flèche :

Attendu la paralysie, Il ne pouvoit chevaucher aisément;

A LA FLECHE. 'i21

Mais à l'aide d'un cabestan Nous le guindions artistement Sur la piteuse haquenée Que le diable avoit condamnée A remporter le révérend.

Quoique le bon paler n'eût plus que les facultés de "âme, il tâchoit encore d'être drôle, et me contoit de la meilleure foi du monde toutes ses histoires : je vous les dirois bien, mais je no me charge point de les écrire. II est ici le geôlier de trente-quatre nonnes qui le font enrager, à ce qu'il m'assura : mais je brise sur cet article.

Attaquez-vous par quelque raillerie Un régiment d'infinterie, Mars ne fera qu'en rire, il s'en amusera : Mais si, par malheur, votre muse A draper les nonnes s'amuse, L'amour-propre s'en vengera ; Dévotement il rugira, Et bientôt il vous poursuivra Jusqu'à La Flèche, et par delà...

J'en reviens à mon bonhomme. Il m'amusa de son mieux, et lâcha de faire les beaux jours du voyage.

Mais quoi qu'il fit pour s'égayer, Un cordelier paralytique, Ce n'est plus dans la république Ce qu'on appelle un cordelier.

iSi VOYAOn

Nous passAiiiPS par jo no sais quoi bourp; où notre niossagor nous pi-omotloil conimo un magnilique spec- Uvdo un jour do i^rando foiio,

OTi l'on vonoit ûp vini^l cantons.

J'y vins, ol vis trois ànos, ciiu] moutons, Kt doux Ianil)caux dp toile i;riso :

C'i'loit toute la marchandise; Je vis se carrer Irois manants; Kl c'en étoit tous les niareliands.

Fn doscondant do cheval, j'enfilai la conversation avec quelques capables du lieu, pour mo donner l'amusement d'enlendro leurs nouvelles et leur politique grotesque. Je n'ai jamais entendu un pot-]ionrri plus original, ni do coq-à-l'àne plus complet :

Les uns disoienl que le roi Tanifias Jamais des l'oronois ne deviendroit le maître Quoique la Czarianne avec le Chatarmas

Au trône le voulût remettre.

Non, disoit un notable, il no le sera jias,

Malgré que l'électeur de Sasque

Batte le tambour comme un basque

Pour contraindre les Palastins A suivre Tanifras sans faire les mutins : Les autres soutenoient que bientôt de Porone

Tanifras auroit la couronne,

Malgré les efforts des Génois,

Et la révolte des Chinois; Que dans peu notre flo te, entre la mer Hallique

A r.A FLÈCHE. 223

Et les poils (l'Ainériquo, Viendroit par terre attaquer les Anglois; Que les desseins de Vienne auroiont un sort funeste, Et que lo diable omportoroit le reste.

Fatigué de leurs sots discours Et de leur bélise profonric, En espèces fie môme couis Avant (le les quitter je payai tout mon moni-. Je leur dis que le Turc se faisoit capucin, Et que le doge de Venise, Dans un vaisseau de maroquin, Étoit allé relever sans remise

La grande arche du Pont-Euxin, Qu'avoit rompue un vent de bise.

Après les avoir pétrifiés par cette décharge effroyable de nouvelles étonnantes, j'allai manger, sans beaucoup d'appétit, deux vieux œufs jadis frais; après quoi je m'enveloppai un peu plus que demi-habillé entre deux draps d'une blancheur problématique, et d'une propreté équivoque.

Là, remettant au len(^'main Le second tome du voyage.

Sans m'amuser à veiller davantage.

Je m'endormis jusqu'au matin.

L'Aurore ensevelie aux liquides demeures Ne songeoit point encore à réveiller les Heures, C'est-à-dire en deux mots, pour parler plus chrétien,

Sans emprunter ce ton virgilien, A peine étoit-il jour; par leurs rauques fleurettes

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