Scène xi
Je suis le père de ce coquin-là, que je devrais faire enfermer à Saint-Î.azare, pour lui apprendre à ne vouloir écouter que vous.
LE CAPRICE
Que moi !
LE PÈRE
Que vouSj qui n'êtes qu'un gâteur de jeunesse.
LE CAPRICE
AiB : Voici les Dragons qui viennent.
Voici bien une autre espèce :
Parlez donc, vieux fou !
Si je gâte la jeunesse, Je gâte aussi la vieillesse,
Et vous itou,
Et vous itou !
AiB : Hélas I c'est bim sa faute.
Puis-je mais de votre chagrin?
Si votre fils prend mauvais train,
Hélas! est-ce ma faute?
J'ai mis dans sa tête im dessein ;
Que la raison l'en ôte, Lon la !
Que la raison l'en ôte.
Mais quel est-il encore ce dessein que je lui ai mis dans la lête? voyons...
LE PÈRE
Beau dessein, ma foi; le dessein d'être poète, le dessein d'aller à l'hôpital.
DE PÎROft .if>3
LE POÈTE, avec entheusiamie.
Dites, dites plutôt de monter à la gloire.
Et d'aller prendre place au temple de Mémoire !
LE CAPRICE
AiB : des Trembleurs.
Oui, morbleu ! rive la rime !
Vive ce métier sublime, Qui vous attire l'estime De tous les homiêtes gens !
LE POÈTE
Le beau dessein qui m'anime Est un dessein magnanime.
D'aller sur la double cime, Pour vivre au delà des temps !
LE PÈRE
Quelles chiennes de visions ! Eh ! maroufle, songe à gagner ta vie, avant l'immortalité!
LE POÈTE
Air : Vivent les gueux.
Ah ! mon âmé peu commune
Songe au renom.
Plus qu'aux biens de la fortune ; Et mon démon Porte à la gloire tous mes vœux !
• LE PÈRE
Vivent les gueux !
304 LES OPERAS-COMIOUES
Misérable! est-ce là le fruit de la bonne éducation que je t'ai donnée? Au lieu de te rendre utile au public par...
LE POÈTE
AlB : // faut que je file, file.
Est-il rien de plus utile Qu'un bon rimeur à l'État ?
Il répand sa docte bile Sur le vice, avec éclat; Et pour les mœurs d'une ville, Sert plus qu'un bon magistrat.
Est-il rien de plus utile Qu'un bon rimeur à l'État?
LE PÈRE
Tu ne t'ôteras pas ces maudites visions-là de la tête ! Regarde, malheureux, regarde ton frère le médecin, et ton cousin l'avocat : voilà des gens utiles à la république, cela !
LE POÈTE
AiB : du Branle de Metz.
Vous aurez bientôt des preuves Qu'ils ne lui servent à rien.
Hélas ! déjà je plains bien Les orphelins et les veuves !
Le médecin les fera ; L'avocat les pille... pille...
Le médecin les fera ; L*aTOcat les pillera.
AïK : L'autre jour dans un bocage.
Et moi, mon père, au contraire, Remplissant bientôt l'univers De mes vers , Loin de nuire, je vais faire Le bien de cent peuples divers ; Je vais employer les machinistes, Faire subsister les symphonistes, Les musiciens.
Comédiens, Français, forains, italiens, Les écrivains obligeants.
Faiseurs de Mercures galants, La Gazette et les journalistes, Tous les colporteurs, Les afficheurs Bons et mauvais.
LE PÈRE
Les vendeurs de sifflets.
C'est un enfant de perdu ! Hélas! je l'avais mis chez un financier de mes amis, qui m'avait promis de l'avancer. J'espérais mourir le dernier roturier de ma race!
LE POÈTE
Oh ! j'aime mieux être honnête homme que de m'anoblir.
LE PÈRE
Va I je te renonce ! je te déshérite ! je te maudis ! et je t'abandonne à ton caprice! Cours, vole aux Betites-Maisons, et ne mets jamais le pied dans la mienne. (Le père l'en t».)
LE CAPRICE
Air : Gardez vos moutons.
Partez, volez sur l'Hélicon,
Votre couronne est prête ; Laissez dire le vieux barbon,
Faites à votre tête !
Toutes ses raisons
Ne sont que chansons ; Qu'il jure, qu'il tempêté.
LB POÈTE
Aer : Amis, sans regretter Pairie.
Reste à savoir par quel chemin
Ma gloire est la plus sûre ; Du cothurne ou du brodequin.
Lequel est ma chaussure.
LE CAPRICE
Chaussez, chaussez toujours : tout cela vous ira comme un bas de soie. Un bel esprit doit donner à travers les neuf Muses, comme une ooule à travers un jeu de quilles.
LE POÈTE
Vous avez raison.
Air : Tique, tique^ taque, et Ion lan la. J'écrirai de tous les goûts, (bis)
LE CAPRICE
Tous les styles sont à vous : (bis) L'épique et le dramatique, Tique, tique, taque. Ion lan la ï Le lyrique, le comique, Le tragique, et caetera.
AïK : Le seigneur Turc a raison.
Que votre esprit conquérant
Vole à tire d'aile. De la bagatelle au grand, Du grand à la bagatelle.
Que votre talent banal Eclate au Palais-Royal Et chez Polichinelle.
LE POÈTE
C'est bien dit ! aut Cœsar, aut nihil; tout, ou rien : soym;? universeL Je vais commencer par des opéras; et qce j} réussisse ou non,
AiB : Marotte fait bim la fière.
Ma muse
N'est pas si buse
De s'en tenir à cela.
Tantôt la trompette.
Tantôt la musette,
Tantôt par ci,
Tantôt par là.
Ma muse
N'est pas si buse De s'en tenir à cela.
(Il s'en Ta en sautant et en finissant l'air; le Caprice le rappelle.) LE CAPRICE.
Écoutez, écoutez : il est bon de vous prévenir un peu sur quelque petit inconvénient du métier.
Air : Mais surtout prenez bien garde à votre cotillon.
Vous trouverez des gens fâcheux, Qui, lorsque vous mordrez sur eux, Pourront prendre mal vos bons mots ; Mon ami, prenez bien garde alors à votre dos *.
LE P0ÈT2
Ftn de l'air : Quand on obtient ce qu'on aime.
Bon ! bon ! pourvu que je rime.
Qu'importe, qu'importe à quel prix !
Bon ! bon ! pourvu que je rime.
Qu'importe, qu'emporte à quel prix !
Dans cette pièce légère , Piron , on le voit , préludait de bie i loin à la Métromanie. Mais c'est de la plaisanterie pure; M n'at-
t. Si Pirou s'était soucié davantage de l'honneur et de la dignité des lettres, il ne reprocherait pas à Voltaire les coups de bâton, qui sont une hont« pour les mœurs du temps et pour ceux qui les lui firent administrer.
teindra que plus tard à cette éloquence chaleureuse qui fail l'âme et l'honneur de sa haute comédie. Nous ne sommes qu'à l'opéra-comique.
Et messieui-s les cuisiniers, ils ont leur tour après les poètes, et ils dînent mieux ; les voici de nouveau en scène, dans rAne d'or (T Apulée (1725), prélevant la dîme sur les provisions des maîtres, et toujours prêts à se mettre à table en attendant le dîner. Mais cette fois ils ont compté sans l'âne, qui rafle tout à l'office, quand les gens ont le dos tourné. Cet âne merveilleux, dont la peaii cache Arlequin , amant de Colombine , avant de manger la rose qui doit le faire redevenir homme, comme dans le roman d'Apulée, mange et boit les provisions du cuisinier et du maître d'hôtel. C'est ce qui explique la mauvaise humeur de Pierrot dans la scène qu'on va lire, et la querelle qu'il fait à Mezzetin. Pierrot vient d'éprouver un fort désappointement. Il est le cuisinier de la maison ; il avait mis de côté un petit pot de vin de Champagne, une tourte friande et un beau saucisson pour régaler Colombine, car elle est gourmande : « Pour attendrir les cruelles, parlez-moi d'un bon repas, chantait-il, montrant le saucisson; c'est ainsi qu'on prend les belles. » Mais quand la belle, toute affriandée, attendait quon la servît. Pierrot n'a plus rien trouvé dans le coffre où il avait serré les vivres. Les oiseaux avaient déniché. L'âne avait tout mangé et bu, et s'était enfui d'un côté en entendant venir du monde de l'autre. Mais Pierrot est bien loin de soupçonner l'âne : il ne peut accuser que son bon ami Mezzetin, le maître d'hôtel, qu'il a trouvé seul, là, en entrant; celui-ci l'attendait, au contraire, pour manger quelque chose d'exquis qu'il avait mis a remotis, et boire deux coups. Il revient sur la scène, tout chantant, ignoAnt la décoovenue de son compère :
PIERROT, cuisinier; MEZZETIN, maître d'hôtel '.
M EZZETIN^ sautant de joie.
Air : Lamponsl lampons 1 etc.
En attendant le dîner, Voici pour le déjeuner :
Un saucisson de Boulogne, Et du bon vin de Bourgogne; Lampons, lampons! camarade, lampon&!
(Montrant une grande bouteille. i
Air : Allons gai.
Elle est de belle taille, Le bourgogne excellent :
Ami, feisons ripaille ; Mangeons, buvons d'autant!
Allons, gai, toujours gai, d'un air gai, eto,
PIERROT
AlB : Ami, sans regretter Paris.
Vous faites le mauvais plaisant :
Cela ne vous sied guères.
Cherchez quelque autre complaisant,
Qui souffre vos manièreB.