SCÈNE PREMIÈRE
ARLEQUIN -DEUCALION, s..r le haut tou de la tragédie.
Quel horrible chaos et quel affreux mélange ! 0 prodige inouï, qui joins le Tage au Gange! Neptune, ton courroux ne peut aller plus loin ! Cesse, et de tes fureurs laisse vivre un témoin. Je promets d'immoler, si d'ici tu m'arraches, Cent bœufs...
( Il fail un saut périlleux qui le présente sur ses pieds au devant du théâtre.)
Mais me voici sur le planclier des vaches.
FaSSatO il periCOlO. (S« reloumant du côié de •mer.) ServiteUF,
seigneur Neptune I Va chercher tes cent bœufs! Non que je
ne voulusse bien te les immoler, ne m'en dût-il rester poui ma part qu'un aloyau! Mais où diable les trouver, quand je suis sur terre le seul animal qui respire à présent?... Ma foi, le genre humain vient de boire une belle rasade ! Il en a crevé. J'ai été le plus sobre : seul j'en réchappe. Caron a fait là une belle journée! Il a débarqué tout ce monde-ci dans l'autre : je l'ai manqué 43elle! Et, franchement, ce n'est pas être malheureux d'attraper le bon billet à une si grosse loterie. Un peu
de réflexion pourtant Où est donc ce si grand bonheur?
Y a-t-il ici tant à rire pour moi?
^ Me voilà délaissé ! Je suis seul en ce monde !
Il n'est plus à ma voix personne qui réponde !
I N'importe, parlons toujours; ne fut-ce que pour n'en pas perdre l'habitude.
Ah! que nous allons faire un beau soliloque! Quel dommage de n'avoir point d'auditeurs ! Que de bons mots perdus ! Un fameux misanthrope^ de ma connaissance, que tout le monde courait voir par curiosité, aurait mieux été ici à sa place que je n'y suis à la mienne. Son caractère était celui d'un sauvage qui désirait et qui méritait d'être seul au monde. Ce ne fut jamais là mon goût.
Soit naturel, soit habitude, Je chéris les mortels, je meurs si je n'en vois;
1. Celui de Delisle de La Drevetière, Timon le Misanthrope, comédie en trois actes, en prose, jouée pour la première fois le 2 janvier (1722), aux Italiens, où elle avait eu grand suciès. C'était une comédie à la mode.