‹ Œuvres choisies. Précédées d'une notice biographiqueChapitre 104 sur 213 · ACTE I, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE

Et la plus belle solitude

Est un désert affreux pour moi.

Que vais-je devenir dans un tel abandon? Dieux cruels... Mais, non! Forcés dans vos moyens, Vous ne faites les maux que pour de plus grands biens ' .

Il arrivera^, fin de compte, que je n'en serai que mieux. Lqs dieux savent bien ce qu'ils font et ce qu'ils défont. Les hommes ne valaient pas le diable. Us étaient si noircis de crimes que, tenez, tel que me voilà, et peut-être un franc vaurien, je me suis trouvé, au prix d'eux, blanc^mme neige ^. Ma foi, il n'y fallait pas une moindre lessive que ce déluge, pour laver la terre et blanchir l'espèce humaine ! Une chose doit être bien nettoyée, quand la mer a passé par-dessus. Voilà tous mes coquins noyés : si cela ne les corrige pas, je ne sais plus ce qu'il y faut faire. Mais un peu de charité! Ménageons les absents. Songeons à nos devoirs. Remercions les dieux de leur bonté, et profitons-en. Faisons-nous à notre état présent et sachons en tirer parti. Qu'ai-je à me plaindre, après tout? Par exemple, je n'ai plus peur que la mauvaise compagnie me fasse perdre. Item, toutes mes dettes sont payées. Eh bien, je ne vois personne à qui parler : il n'y aura personne aussi qui me fasse taire. Et puis ne me voilà-t-il pas roi de toute la machine ronde l Jamais monarchie universelle fut-elle acquise à plus

1. Les deni derniers vers sont parodiés de la tragédie de Romulus^ de La Motte , acte II, scène i. Représentée pour la première fois le 8 janvier i722, cette tragédie était alors dans toute sa nouveauté. Arlet^in s'en piéoccupe beaucoup.

S. Ou sait que le masque d'Arlequic est noir.

a2B ARLEQUIN-DEUCALION

juste lilre^ et fut-elle aussi moins litigieuse?... A propos! voici bien un autre bonheur auquel je ne songeais pas! AUegria! Je suis veuf! Doucement : un peu de bienséance. Pleurons une larme ou deux. Encore faut-il être bon mari une fois en sa vie ! Pyrrha ! ma pauvre Pyrrha ! Il y a une jieure et plus que je t'ai perdue; et, comme tu vois, le temps ne t'a pas encore effacée de ma mémoire ! 0 ma tendre moitié ! (Ce mot-là me fait faire une plaisante réflexion : c'est que ce n'est qu'en perdant ces moitiés-là, qu'on se retrouve tout entier.) Chère moitié donc, si tu as passé, comme tout le reste, ici dessous, quoique j'y aie quelque petite part, ne me l'impute pas tout à fait. Je t'ai donné le bras sur terre et la main sur les eaux, le plus longtemps que j'ai pu; mais, en conscience, ai-je pu voir voguer près de moi un gros tonneau, sans te laisser aller pour lui? Pardonne la préférence : cela ne m'arrivera plus. Adieu, Pyrrha ! demeurons-en paix, chacun de notre côté. Penses-tu que nous recruterions l'espèce, nous, qui depuis longtemps nous disions régulièrement deux ou trois fois par jour que, s'il n'y avait que nous deux au monde, il finirait bientôt? Tu devenais même d'un âge à nous faire tenir parole, malgré les raccommodements. Si je te regrette donc, ce n'est que par pure et loyale amitié pour toi-même, et bien gratuitement. Je parlerai aussi de bonne foi : tu ne m'entends pas pour t'en prévaloir. Conviens de la vérité ou jamais. Ne nous flattons pas. N'étais-tu pas grande menteuse, fort avare, très-bavarde, jalouse à l'excès, même sans te soucier de moi? Justice pour justice, je ne te désavouerai pas qu'au demeurant lu ne fusses la meilleure femme du feu monde. Voilù ton oraison funèbre :

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