SCÈNE XVI
MOMUS
Madame la Morale, prenez pitié de lui, et serm^nnez-le-moi de votre mieux.
LA MORALE
Viens çà ! mon pauvre petit bonhomme, et dis-moi : sais-tu bien où te mène cette inclination-là?
ARLEQUIN
Pardi, elle me mène directement à la poche des gens.
LA MORALE
Directement à la potence, malheureux que tu es !
ARLEQUIN
Oh ! que nenni ; la première science d'un drôle qui dérobe, c'est de savoir d'abord se dérober à la Justice. La potence, à moi ! bon pour quelque petit malheureux larronneau de grand chemin, force par la misère à grappiller sur les passants. Mais je prétends, moi, prendre mon vol plus haut. J'espère voler tant et si bien, qu'il n'y aura rien à craindre. Allez, allez, mademoiselle, quand j'aurai cent mille écus en caisse^ dites que je suis un sot, si on me voit faire la cabriole.
LA MORALE
Supposons l'impunité, je le veux; et les remords?
Les remords? quelle bête est-ce là?
LA MORALE
Parle de bonne foi; ne te sens-tu rien là, dans le fond du cœur, quand tu veux voler, qui te dit que c'est mal fait, qui
t'arrête, qui te retient la main*
ARLEQUIN
Non, foi d'honnête homme, je n'y sens rien ; au contraire, je sens je ne sais quoi qui me la pousse; ma foi, qui est ma loi jurer!
LA MORALE
Tant pis! car, dis-moi une chose, quand tu auras bien pris de la peine à meltre en caisse tes cent mille écus, qui te les prendrait? là, voyons.
ARLEQUIN
Qui me- les prendrait?
LA MORALE
Oui, si quelqu'un te les ôtait?
ARLEQUIN
Et qui cela?
LA MORALE
Un autre aussi fripon que toi.
ARLEQUIN
Ah! vous me rassurez : je ne crains pas cela; il n'y en aura point, et cela ne se peut!
Mais si cela se pouvait! suppose; imagine- toi bien, par exemple, que tu as cent mille écus.
ARLEQUIN
Fort bien, voilà qui est fait; allons, je les ai.
LA MORALE
Figure-toi qu'ils te font vivre à ton aise ; bon feu, bon Ht, bonne chère et bon vin.