‹ Œuvres choisies. Précédées d'une notice biographiqueChapitre 192 sur 213 · TOUT VIENT A POINT QUI PEUT ATTE*.1DRE · texte numérisé non relu

TOUT VIENT A POINT QUI PEUT ATTE*.1DRE

Chacun trouve à la fin son compte.

Gens mécontents de votre état, Patientez. C'est de ce conte La morale et le résultat.

1. Nous ne donnons, dans cette édition, que ce qui nous parait ayolr quelque intérêt po\ir le lecteur. Avec Piron, le chou, même ainsi entendu, n'est pas sans difficulté. Le style chez lui manque trop souvent là même où l'esprit ne manque pas. Après la Mètromanie, après Arlequin-Deucalion^ après un choii d une ou de deui pièces de vers, un goût sobre et sévère voudrait qu'on passât imuédialement aux Epigrammes. Nous ne pouvons, cependant, supprimer, de notre autorité privée, la catégorie des Contes, que des lecteurs ou de précédents éditeurs des CEuvres de Piron nous reprocheraient l'avoir omise. Force nous est bien toutefois d'omettre en cette matière ce qui '^st le plus recherché des amateurs et ce qui les affriande le plus. — Mais iécidément nous ne réimprimerons pas le Sallon, satire lourde et ennuyeuse, qu'un contemporain ajustement appréciée ainsi : tM. Piron a fait une satire en vers, intitulée le Sallon. C'est une critique du temps, qui ne contient riea de neuf ni de piquant : c'est un très-mauvais ouvrage. » {Mémoires secrets dits de Bachaumont, 18 janvier i762.] ^

i. Quelques éditeurs ont mis : ■ Tout vient à point à qui peut attendre. •

Rosine à peine avait quinze ans.

Peignons d'un trait ses agréments :

Le moindre de tous était l'âge.

Ne détaillons pas davantage Un portrait qui court les romans.

Rosine, en un mot, était belle.

Belle à mériter mille amants.

Pas un pourtant n'approchait d'elle.

Son père vivait en dévot.

Et sa mère était une prude :

Couple aussi rigoureux que sot, Aussi ridicule que rude.

Nuit et jour en inquiétude.

Et rœil ouvert sur le tendron, Crainte de quelque tour fripon Que se reprochait leur sagesse,

C'est plus correct et surtout olus moderne. Mais nous avons cru devoir maintenir la vieille exprîssion, dont nous avons trouvé un exemple dans une chanson d'amour du poète Clément Marot (1525) : « Tout vient à poinct qui fCult attendre. • C'est le dernier vers et le dernier mot de deux couplets, chantés par une femme aimée, qui répond à l'ami qui a du souci pour elle, en lui donnant de tendres espérances et en lai faisant les promesses les pluï douces. Piion devait connaître cette chanson, loi qui lisait beaucoup les vieur auteurs français: et dont le style se ressent souvent de celte fréquentation avec la vieille langue.

Et qui, dans leur temps de faiblesse, Avait hâté leur union.

Il n'est argus pires, dit-on.

Que les argus de cette espèce.

Mais il n'en est ni plus ni moins :

Ils en furent pour leurs alarmes.

Rosine prit garde à ses charmes Et sentit ses petits besoins.

Le sein naissant de la fillette Couva bientôt certains désirs, Sources de maints profonds soupirs, Qui le soulevaient en cachette.

Et quand, surtout, ces déplaisirs?

Sans faute, aux heures.de toilette.

« Hélas! disait-elle souvent.

Quand sa parure était complète, Et qu'elle se mirait seulette.

Je jette bien ma poudre au ventî Quoi donc ! J'aurai toute ma vie.

Pour tous jeux^ pour tout entretien, J'aurai, pour toute compagnie, Mon oiseau, ma chatte et mon chien !

Avec le monde qui m'oublie.

Tout commerce m'est interdit.

Et pour qui me suis-je embellie?

C'est bien me parer à crédit!

Me parer est grande folie I ^

Que m'importe d'être jolie.

Si mon miroir seul me le dit?

Veut-on me laisser mourir fille? Si je puis, il n'en sera rien; Et j'y saurai plus d'un moyen.

Ah! qu'une mère de famille A de beaux droits qui m'iraient bien!

Droit d'être coquette ou béguine, D'être précieuse ou badine; D'agacer un cercle flatteur, Ou de passer, à la sourdine.

Le temps avec un directeur; Droit, selon l'une ou l'autre humeur.

De porter l'or ou l'étamine; Droit d'oser tout sous la courtine :

De faire la paix ou le bruit; D'être caressante la nuit.

Et le jour de faire la mine; Droit, s'il arrivait un malheur.

De convoler en tout honneur; Tant d'autres droits que j'imag'.no.

Droits si bien dus à nos appas, Dont la jouissance est si belle !

Puissance maritale, hélas!

Bientôt ne me viendras-tu pas Délivrer de la paternelle? »

Le ciel prit au mot la pucelle.

Le père avait un vieux château Au bord de la mer infidèle.

Un jour que, sur une nacelle, La belle s'égayait sur l'eau.

Une bourrasque, un vent de terre.

Fait faire largue à son bateau.

A point nommé, passe un corsaire Qui la ramasse en son vaisseau.

Cingle en Afrique et, sur la plage.

Met sa belle proie à l'encan.

Un beau jeune mahométan (Nommons Osmin le personnage) La convoite, et paye au forban Tout ce qu'on veut et davantage.

Et croyez que le musulman N'eut pas plus regret à la somme.

Qu'à l'aspect d'un si beau jeune homme Rosine en eut à sa maman.

Or, déjà, le Turc, à son dam,

Avait vingt-neuf femmes; en somme.

En avoir trente était son plan;

Et cela, grâce à l'Alcoran,

Sans nulle dispense de Rome.

Otez-moi la peur de Satan,

Gens indévots, et qu'on m'assomme •

Si demain je n'ai le turban !

Ainsi payée en belle espèce,

L'ouaille fut mise au bercail,

Non sans quelques mots de tendresse ;

Bref, et laissant tout long détail,

Rosine entra dans le sérail

Moins en esclave qu'en princesse.

Pendant le jour, tout fut des mieux.

Rien d'abord qui ne rit aux yeux.

Mais, à la fin de la journée.

Voici la chance bien tournée.

Dans un spacieux promenoir.

Elle trentième est amenée.

Pensez qui fut bien étonnée Quand, face à face, par un noir, Ces anges, rangés sur doux lignes, A l'arrivante firent voir Vingt-neuf rivales, toutes dignes, Comme elle, de n'en point avoir.

Le fier Osmin, à pas tranquilles, Grave comme un consul romain.

Et toutefois d'un air humain.

Se promène entre les deux files.

Lève un menton, découvre un sein, L'admh-e à son aise; examine Le lis, la neige et le jasmin Du demi- g lobe que termine

Un petit bouton de carmin ; En enveloppe de sa main Le contour aussi doux qu'hermine, En fait autant à son germain; Puis, de belle en belle, chemine, Et devant qu'il se détermine.

Refait trente fois le chemin.

Cependant, des fmes femelles.

Pour fixer les faveurs d'Osmin, C'est à qui joûra des prunelles ; Mais un mouchoir qu'il jette enfin A la plus heureuse d'entre elles, Remet le reste au lendemain; Et Rosine était de ce reste.

Nouvel état, en vérité.

Pour peu qu'il dure, plus funeste Que le premier qu'elle a quitté !

« Maïs c'est un choix peu médité; » L'injustice est trop manifeste , > Demain j'aurai la primauté. »

Des femmes, en fait de beauté, Tout monologue est peu modeste.

D'un second choix moins indigeste, Espérance endort vanité ; Le tiers jour, pas plus d'équité.

Soit guignon, soit mauvais manège, Soit tous les deux ; que ^us dirai-jef

fille en est au vingtième jour Sans avoir encore eu son tour.

Elle ne retient plus ses larmes :

flf Quel est donc l'étrange séjour

» Où j'étale aux yeux tous mes charmes

») Sans pouvoir inspirer d'amour?

» Ah ! disait la belle éplorée,

» Que mon cœur s'était bien mépris!

» Hélas! si j'étais ignorée,

» Du moins j'ignorais les mépris!

» Être vingt fois déshonorée!

» 0 l'indigne et l'affreux destin!

» M'a-t-il un moment désirée?

» Le tyran! de quel air hautain

» Il se présente à notre vue!

» Ce coup d'œil errant, incertain,

» De quelque attrait qu'on soit pourvue:

» Ce geste presque du dédain,

» Porteur de l'arrêt qui me tue, » En m'exposant au ris malin » De celle dont il s'infatue!

» Quel empire absolu sur nous!

» Comme sous lui tout s'humilie î » Quelles rivales! quel époux!

» Mais que leur nombre multiplie; » Qu'elles triomphent, qu'il m'oublie.

CONTES »0f

B Et que, tandis que je le fuis,

» Aux pieds du monstre prosternées,

» Les lâches passent les journées

» A briguer de honteuses nuits;

» Pour nous, songeons mieux qui nous sommes,

» Relevons un rang avili ;

» Méritons un sexe embelli

» Pour commander à tous les hommes.

» Fuyons de ces barbares lieux

» Où la beauté n'a point d'empire,

» Et couronnons, sous d'autres cieux,

» Quelque amant moins audacieux,

» Quelque amant, du moins, qui soupire. »

Elle aurait pu fuir à l'instant;

Si demeura-t-elle pourtant.

Curieuse encore de voir celle

Qu'Osmin recevrait dans son lit.

Point de mouchoir encor pour elle ; Donc l'héroïsme ne faillit De la reprendre de plus belle.

Des jardins le mur treillissé

La nuit l'invite à l'escalade.

Quelque peu de vivre amassé.

Elle monte, saute et s'évade

Du plus austère des couvents, ^

Trouve un brigantin, s'en empare,

Manœuvre de son mieux, démarre.

Et s'abandonne au gré des vents.

Rosine avait lu les romans :

Leurs plus rares événements Pour elle étaient mots d'Évangile; Mais l'héroïne au cœur d'argile Manqua de foi bien des moments, Et bien des fois, malgré ses dents, Elle observa jeûne et vigile.

Après quelques jours de gros temps.

Où des bons vents la troupe agile S'épuisa de soins obligeants.

Elle et son bâtiment fragile Vinrent échouer près d'une île Qu'habitaient de fort bonnes gens.

A quel degré, sous quelle zone,

Ce pays-là? Je n'en sais rien :

Le fait est qu'il différait bien

Avec celui des Amazones.

C'étaient femmes sans homme : ici.

C'étaient, dans l'île, hommes sans femme;

La dernière avait rendu l'âme.

Un cocu dirait : Dieu merci I

Mais moi qui ne le serai mie.

Femme n'ayant ains* bonne amie.

N'ai garde de parler ainsi.

Pour vous mieux expliquer ceci, La mortalité s'était mise Sur tout le beau sexe du lieu.

Le nom du mal importe peu; Mais enfin telle en fut la crise.

Que fille, mère et, de par Dieu, Voire la grand'mère y fut prise.

De l'Ile- Veuve, cependant.

Nulle terre n'était voisine;

One on n'y connut la marine :

Donc, nul remède à l'accident.

Jugez, cette vérité sue.

Si Rosine y fut bien reçue.

L'État était républicain.

Partant, tout commun, perte ou gain î

Si qu'au ciel chacun rendant grâce.

Compta qull aurait de sa race.

Pour moi, la façon d'en avoir

Eût fait mon seul et bel espoir

Chacun prétend donc à l'aubaine.

Sans que personne ose y toucher,

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