‹ Œuvres choisies. Précédées d'une notice biographiqueChapitre 195 sur 213 · LE MOINE BRIDÉ · texte numérisé non relu

LE MOINE BRIDÉ

ou LA BRIDE NE FAIT PAS LE CHEVAL

Biaise, à la ville, un jour ayant porté

Et bien vendu son avoine et son orge.

Sur un cheval qu'il avait acheté.

S'en revenait monté comme un saint George.

Saint George, soit Mais saint George descend

A ses besoins, ou quand le pied lui gèle.*

Les pieds gelés, Biaise en vain s*en défend :

Il lui fallut abandonner la selle,

De cavalier devenir fantassin,

De son cheval lui-même être le guide;

Et dans la neige entr'ouvrir un chemin,

Tirant la bête après lui par la bride.

Suivaient de loin deux grisons bien dispos, Non des grisons de l'espèce indolente De celui-là qui porta sur son dos Le palfrenier du fameux Rossinante.

C'étaient vraiment bien d'autres animaux : C'étaient de ceux que Boccace nous vanto, De ces matois connus par plus d'un tour Ou de galant, ou d'espiègle, ou d'ivrogne: De ces bons saints qui se firent, un jour. Martyriser et cuire en Catalogne :

Deux cordeliers, pour vous le trancher net. Suivaient de loin et l'homme et le genêt.

« Sus, sus, l'ami, dit l'un des deux à Tautre, Vois, devant nous, ce rustre et son cheval î Faisons un tour, ici, de carnaval !

Entendons-nous, et la monture est nôirc. Seulement songe à nous bien seconder.

Goutte ne faut avoir ici, ni crampe :

Je le saurai doucement débrider. #

SÎO CONTES

Toi, cependant, habile à t' évader, Sur le cheval, monte, pique et décaroop • Puis, sur nos pas, derrière ce rocher.

Tandis qu'à fin je mènerai l'affaire.

Tournant tout court, tu courras te cacher . Je suis un sot, ou tu n'attendras guère, Que sain et sauf je n'aille t'y chercher, o

Le complot fait, et la marche hâtée, Gaillardement, à l'œuvre les voilà.

Déjà, par l'un, voici la bride ôtée.

Et proprement à son col ajustée ; Tandis que l'autre en galopant s'en va. Sans que le bruit des pieds du quadrupè.le Fût et ne pCit de Biaise être entendu : Le paillasson, sur la plaine étendu.

Un pied de neige, y mettait bon remède.

Au lieu marqué le cavalier alla;

Qu'il ne soit plus parlé de celui-là.

Son compagnon, cette affaire arrangée,

Resté pour gage, et seul dans l'embarras,

Sur les talons de Biaise, pas à pas,

La bride au cou pendante et négligée,

La tête basse et l'échiné allongée.

Allait un train dont il était bien las;

Quand Biaise aussi, las de marcher lui-même,

Voulut enfin reprendre l'étrier :

Figurez-vous quelle surprise extrême>

CONTKS 521

Se retournant, de voir un cordelier!

Est-il esprit si fort qui n'y succombe? En cas pareil, en croiriez-vous vos yeux? Au pauvre Biaise, homme simple et pieux, La bride échappe, et de la main lui tombe.

Le papelard, humble à fendre les cœurs,

S'agenouillant, et d'un cœur de colombe.

Bien tendrement, laissant couler des pleuiti,

S'écrie : « Hélas! je suis Père Panuce,

Ue saint François indigne et lâche enfant,

Que de la chair le démon triomphant

Dans ses filets fit tomber par astuce I

Que voulez- vous? Le plus sage a bronché.

Le tentateur mit un morceau d'élite

A l'hameçon : j'y mordis : je péchai :

J'y remordis : j'y restais attaché;

C'en était fait : j'allais, en proie au diable.

Être du vice à jamais entiché.

Mais Dieu qui veut, en père pitoyable,

L'amendement, non la mort du coupable,

Pour me tirer de l'abîme infernal.

Où m'entraînait cette habitude au mal,

Et ra'emmener à la résipiscence.

Constitua mon âme en pénitence.

Pendant sept ans, dans le corps d'un cheval ;

Le terme expiiie, et vous êtes le maîue

De me traiter à votre volonlé. •

Ordonnez-moi l'écurie ou le cloître.

A vous je suis : vous m'avez acheté. »

— « Eh oui, dit Biaise, au diable soit l'emplette I

J'eus belle affaire à vos péchés passés,

Pour en payer ainsi les pots cassés !

De Dieu pourtant la volonté soit faite !

Car, après tout, comme vous, j'ai péché :

J'ai, comme vous, mérité pénitence :

Chacun son tour. Toute la différence

Qu'ici je vois (dont je suis bien fâché),

La vôtre est faite, et la mienne commence :

Quitte j'en suis encore à bon marché.

Dieu m'aurait pu sept ans envo^r paître.

Un roi pécheur fut ours pendant sept ans :

Vous fûtes, vous, cheval, un pareil temps;

Un temps pareil, âne je pouvais être,

Et maintenant, travaillant au moulin.

Bien autrement je rongerais mon frein.

Eh bien ! je perds une assez grosse somme :

Mais cinq cents francs ne sont la mort d'un liommp.

Soyez donc Ubre, et libre sans rançon.

Vous serez sage, et vous n'irez pas, comme

Un étourdi, remordre à l'hameçon :

Qui de si près a frisé les chaudières.

Sur son salut n'est pas si négligent :

Père Panuce, au moins pour mon argent,

Sou venez- vous de moi dans vos prières ! »

Noire bon Père alors se prosternant.

Et par trois fois ayant baisé la terre,

Son cbapelet et le pied du manant.

Gai, sur ses pas s'en retourne on grand erre,

Tandis que triste, et le gousset vidé,

Biaise, chargé d'une bride inutile.

En véritable et franc oison bridé,

Regagne à pied son petit domicile.

n ne dit rien de l'accident fatal,

Et s'en fût tu longtemps, comme on peut croire,

Si quelques mois après, dans une foire.

Il n'eût revu, reconnu son cheval.

Que marchandait son compère Grégoire.

Il s'émerveille, et souriant h part :

« Ami, dit-il, le tirant à l'écart,

N'achète point ce cheval, et pour cause :

Tu t'en mordrais les pouces tôt ou tard.

Je le connais. Sois bien sur d'une chose,

C'est qu'un beau jour, te panadant en roi.

Sur cette bête, en effet, assez belle.

Crac! en chemin, tout à coup, au lieu d'elle.

Tu trouveras un cordelier sous toi. »

— «Un cordelier! tu voudrais que je crusse... Un cordelier ! tu gausses? » — « Point du tout ; Un maître moine, ayant cordon, capuce, Grise vêture ; et nom. Père Panuce. » •

Lors, il conta le fait rie bouc en bout,

L'achat, la route et la métamorphose,

Et l'hameçon fatai au Franciscain,

Lt les sept ans de purgatoire; enfin

Tout ce qu'il sait : le reste il le suppose.

« Tiens, poursuit-il : à peine le bourreau

S'est retrouvé sous sa première peau

Et sous le frocj'que perdant la mémoire

Du châtiment qui lui fut si bien dû,

A l'hameçon il aura remordu;

Et le voiiù. » — « Peste! interrompt Grégoire,

Qu'il aille au diable avec son hameçon,

Et ses sept ans de nouveau purgatoire.

Vraiment, sans toi, j'étais joli garçon !

C'est cinq cents francs que je gagne. Allons boire. »

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