‹ Œuvres choisies. Précédées d'une notice biographiqueChapitre 52 sur 213 · ACTE III, SCÈNE VII · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE VII

BALIVEAU

Quelle étrange manie ! et dis-moi, misérable ! A de si grands esprits te crois-tu comparable ? Et ne sais-tu pas bien qu'au métier que tu fais Il faut ou les atteindre ou ran^per à jamais?

DAMIS

Eh bien ! voyons le rang que le destin m'apprête ; Il ne couronne point ceux que la crainte arrête. Ces maîtres même avaient les leurs en débutant, Et tout le monde alors put leur en dire autant.

BALIVEAU

Mais les beautés de l'art ne sont pas infinies. Tu m'avoueras du moins que ces rares génies, Outre le don qui fut leur principal appui. Moissonnaient à leur aise oiî l'on glane aujourd'hui.

Ils ont dit, il est vrai, presque tout ce qu'on pense. Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance; Mais le remède est simple : il faut faire comme eux ; Us nous ont dérobés, dérobons nos neveux ; Et tarissant la source où puise un beau délire, A tous nos successeurs ne laissons rien à dire. Un démon triomphant m'élève à cet emploi. Malheur aux écrivains qui viendront après moi !

BALIVEAU

Va. malheur à toi-même, in^'rat! cours h ta peite! A qui veut s'égarer, la carrière est ouverte.

Indigne du bonheur qui t'était préparé,

Rentre dans le néant dont je t'avais tiré.

Mais ne crois pas que, prêt à remplir ma vengeance.

Ton chcltiment se borne à la seule indigence.

Cette soif de briller, où se fixent tes vœux,

S'éteindi'a, mais trop tard, dans des dégoûts affreux.

Va subir du public les jugements fantasques.

D'une cabale aveugle essuyer les bourrasques,

Chercher en vain quelqu'un d'humeur à t' admirer.

Et trouver tout le monde actif à censurer !

Va, des auteurs sans nom, grossir la foule obscure,

Égayer la satire, et servir de pâture

A. je ne sais quel tas de brouillons affamés

Dont les écrits mordants sur les quais sont semés!

Déjà dans les cafés tes projets se répandent.

Le parodiste oisif et les forains t'attendent.

Va, après t'être vu, sur leur scène, avili.

De l'opprobre, avec eux, retomber dans l'oubli !

DAMIS

Que peut contre le roc une vague animée? Hercule a-t-il péri sous l'effort du pygmée? L'Olympe voit en paix fumer le mont Etna. Zoïle contre Homère en vain se déchaîna; Et la palme du Cid, malgré la même audace, Croît et s'élève encore au sommet du Parnasse.

BALIVEAU

Jamais l'extravagance alla-t-elle plus loin? Eh bien ! tu braveras la honte et le besoin.

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