La Fontame, fables : le Cochet, le Chat et le Souriuau
saine raison, l'aimable candeur et le désintéressement philosophique. Quel état ravissant! Gomme eux, sans cupidité, sans prétention, sans artifice, puis-je manquer de sympathiser avec eux? 41s seront mes amis et mes protecteurs. Vivent de pareils appuis, et non les riches et les grands.
Gens faisant tel bruit, tel fracas, Que moi qui, grâce au ciel, de courage me pique, J'en ai pris la fuite de peur *.
Ceux-là, doux, bénins, modestes, veloutés, d'humble contenance*, sont bien mieux mon fait. Ils m'aideront dans mes tentatives, me relèveront dans mes chutes, me prôneront dans mes succès. L'amour du travail, avec de tels secours , s'il ne me tient lieu de talent, m'en donnera du moins l'apparence qui souvent mène plus loin que le talent même. Pensant et raisonnant ainsi, je ne craignais, je ne désirais presque plus rien. Je pleurais de joie. Cette belle espérance, au sein de la misère, était un rayon de lumière, qui, du plus léger crépuscule en moi, faisait d'avance un bel orient, et déjà de l'espèce d'enfer où j'étais, un paradis terrestre.
Il y eut bien dans tout cela quelque petite erreur de calcul. Les riches et les grands (la reconnaissance me force à l'avouer) ont un peu plus fait pour moi que messieurs de l'âge d'or. A tout bon compte revenir. Somme toute, restèrent de net, comme je l'ai dit plus haut, quelques plaisirs chimériques et nombre de maux réels dont le souvenir m'induisit à composer la Métromanie.
Je ne compte pas entre ces maux réels le manque de gloire et de fortune qui m'a tenu si fidèle compagnie dans tout le cours de ma carrière. J'eus toujours trop mollement l'une et
1. La Foutaine, fables : le Cochet, le Chat cl U Souriceau. U Même fable.
l'autre en vue. pour avoir dû me trouver fort sensible à ces deux privations. J'espère qu'on m'en croira facilement quant au mépris de la fortune. Ce mépris est inné dans tout cœur passionné pour la liberté. Être libre et faire fortune, on le sait'trop, ce sont deux bonheurs incompatibles; qui veut jouir de l'un, doit absolument lui sacrifier l'autre. Où l'on pourrait donc n'en pas croire aisément ici le poète à sa parole, c'est lorsqu'il tranche encore de l'indifférent pour la gloire, s'entend pour cette gloire de succès passagers et d'honneurs littéraires si vivement poursuivis par les auteurs, et dont aucun d'eux n'ose parler du ton que je fais, sans se faire aussitôt jeter au nez la fable du Renard et des Raisins. En effet, la manie de versifier passant pour un travers, persuaderai-je qu'un travers jouisse d'un des plus solides avantages de la vertu, en soutenant, comme il est pourtant vrai, qu'il se peut suffire comme elle et seul se servir à lui-même de récompense? Non, je n'y parviendrai point. Faisons donc mieux ; supposons, pour avoir la paix, accordons même s'il le faut, qu'en moi seul soit rassemblé tout le sot orgueil dont on veut que notre espèce entière soit enivrée; la belle indifférence dont je me pare n'en restera pas, pour cela, moins naturelle ni moins vraisemblable. Eh ! qui ne sait que le sot orgueil, en cas de revers, a des ressources infinies; et que plus il est mortifié, plus il est ingénieux à se forger des motifs de consolations? Or, n'entrevoit-on pas d'ici ceux qui, sur l'article de la gloire dont je parle, peuvent s'offrir tout d'un coup à l'esprit d'un auteur présomptueux et mécontent? Le disgracié, dans son chagrin, n'a qu'à se représenter non-seulement par quelles voies et sur quels fronts le plus souvent tombent aujourd'hui les couronnes littéraires, mais encore combien de gens célèbres sont morts sans les (Atenir. Avec le Ulent que sans faute il aura de savoir altérer un peu le fond des choses à son avantage, il trouvera là bientôt de quoi se
consoler; et même, sans de grands efforts de raisonnement, de quoi se faire de son propre abaissement un triomphe secret et fondé. Eh bien! me suis-je enfin rendu croyable? Est-on content?
Les seuls et vrais malheurs qui mirent donc et qui durent mettre ma faible constance à l'épreuve, ce sont ceux dont l'oncle menace le neveu, acte III, scène vu, quand il dit :
Tremble , et vois sous tes pieds mille abîmes ouverts ! L'impudence d'autrui va devenir ton crime. On mettra sur ton compte un libelle anonyme. Poursuivi, condamné, proscrit sur ces rumeurs, A qui veux-tu qu'un homme en appelle ?
Le poëte répond laconiquement :
A ses mœurs.
Réponse de théâtre; bout rimé. Le plaisant bouclier que les meilleures mœurs du monde à présenter aux traits de la calomnie appuyée sourdement par des rivaux accrédités , malfaisants et rusés! La scélératesse attaquée en opposerait un d'Ajax, où la probité nue n'en aurait jamais d'autres que la négative et les larmes. Irréprochable tant qu'il vous plaira; la perversité qui juia votre perte de sang-froid, peut-être par passe-temps, le croirait-on? et simplement pour exercer son industrie, n'er sera que plus âpre et que plus subtile à dresser ses machines. Les ressorts jouent; voyons ce qu'ici fera pour vous cette innocence étonnée, peu sur ses gardes, et, comme je dis, moins versée mille fois que le crime dans l'art de se défendre; bien pis, ignorant même le plus souvent qu'elle est accusée, au moment qu'on la flétrit et qu'elle succombe. Le temps, je le veux, dévoile enfin la vérité. On vous réintègre vous ou votre n-émoire. A la bonne heure, quoique toujours
trop tard; mais jusque-ïà, que n'aurez-vous pas souffert pendant que vos bourreaux auront savouré tranquillement votre affliction? Et n'ont-ils pas encore de reste, pour se consoler de la justice qui vous est enfin rendue, la secrète et damnable satisfaction de vous laisser sur le papier rouge? Le sage à cela vous crie : Que vous importe? et déclame des merveilles. Mon Dieu, le sage voit les choses de moins près que l'affligé ne les sent! J'en atteste ces victimes reconnues sans tache à la fin d'une vie traînée dans l'humiliation , tandis que leurs persécuteurs triomphants n'en haussaient que plus orgueilleusement la tête et le sourcil. Que sera-ce donc, pauvre poëte, si jadis vous avez donné malheureusement à ces faux inquisiteurs la moindre prise sur vous, par une heure ou deux de feu mal employé dans votre première jeunesse? Ce n'auront pas été, comme on croit bien, des volumes de contes lascifs et dangereux, ni des livres complets de satires mordantes, dont le fiel aura distillé sur l'honneur du prochain, et peut-être sur ce qu'on reconnaît de plus sacré dans ce monde-ci et dans l'autre; oh! non sans doute; une si prodigieuse dépense n'est pas l'iniquité ni l'ouvrage d'un moment. Ce n'aura même heureusement rien été de comparable à tout cela; rien de satirique, de séduisant, ni d'impie; rien que vous ayez ni produit au grand jour, ni même avoué jamais. Ou'aura-ce donc été? Une folie, une débauche d'esprit fugitive et momentanée, une exagération burlesque, un croquis non moins informe qu'inconsidéré, auquel votre cœur ne doit pas être plus accusé d'avoir eu part, que celui d'un peintre en peut avoir à de légères études d'après le nu; que celui de nos poètes tragiques en eut à l'expression qu'ils donnent aux sentiments afl'reux de leurs scélérats, et d'un personnage incestueux, perfide, sacrilège ou sanguinaire. Que vous dirai-je enfjp? Ce n'auront été que des rimes cousues presque en pleine table, à de la prose a«i s'égayait à la ronde sur la fin d'un repas. Folie très-blâ-
mable; on ne peut trop le dire ni trop le répéter; mais si courte, qu'en faveur et de l'âge et des circonstances, un sage, un vrai dévot même n'aurait attendu qu'à peine au lendemain pour passer l'éponge dessus, n'eût-ce été que pour étouffer le scandale à ^a naissance. Belle intention qui n'est pas celle des méchants.
Périsse le pécheur, et vive le scandale ! En ces sortes de cas, voilà de leur morale.
Vous vous êtes mis à dos cette peste de la société, qui, sans se soucier de la vertu, sans se donner même la peine de la pratiquer extérieurement, sans la connaître enfin que de nom, s'arme de ce nom si beau, dès qu'il est question de nuire, et l'arbore alors effrontément : semblable à ces pirates qui, selon la rencontre et le besoin, font usage de tout pavillon. Plus de prescription pour vous. Quarante années de repentir sincère, de mœurs irrépréhensibles, d'ouvrages approuvés et décents ; oui, ces quarante années, vis-à-vis de deux heures de fol enthousiasme, ne seront plus pour vous, grâce à la charité de ces honnêtes zélateurs, qu'un moment, et qu'un moment perdu.
En effet, au bout de ce temps, quelques succès vous ouvrentils passage aux honneurs de votre profession ; c'est à ce passage étroit qu'on vous attend. Vous ne le tenterez pas, dites-vous; vous ne rechercherez point ces honneurs, soit par une modestie extrêmement en place, et de peur même qu'en les recherchant, par cela même, vous ne les méritiez encore moins; soit par prudence seulement, et pour échapper à la malveillance embusquée. Fort bien; mais à quoi bon, si, malgré cette inaction louable ou judicieuse, vous n'échappez point à la bienveillance de ceux qui confèrent ces sortes d'honneurs? Ne vous y fiez pas! Oui, vous dis-je, il peut arriver par un hasard bien rare à la vérité, mais non sans exemple, que ces sages, quoique instniiîs
des saillies de votre jeunesse, d'une voix unanime, et de leur propre mouvement, daignent vous appeler entre eux. Plus votre bonheur alors paraît grand, plus votre malheur va le devenir. Au bruit d'une si glorieuse acclamation, l'envie inquiète, éveillée par conséquent avant vous et debout la première, se revêt en prude, et vole au tribunal de la vraie piété, trop simple souvent, pour n'être pas quelquefois un peu crédule; souvent aussi trop délicate, pour n'être pas d'autres fois un peu trop sévère ou trop prompte. Là, votre ennemie.
Sous le dehors plâtré d'un zèle spécieux * ,
vous dénonce humblement; ouvre en gémissant et comme à regret son mémorial scandaleux; y donne à lire sur votrs compte deux ou trois lignes presque effacées par vétusté; aide ellemême, en se signant, à les déchiffrer; y joint des faits et des écrits supposés ; et de cette sorte, armée à la fois et d'une lueur de vérité et d'un nuage épais de mensonges, forte surtout, du sommeil d'un accusé, qui ne se doute cependant ni de son danger, ni de sa gloire, elle allume la foudre à son aise, et vous écrase en riant. Le beau triomphe! Ne vaut-il pas mieux encore être sous les roues que sur le char?
Mais je m'aperçois que, sans le vouloir et d'abondance de cœur, tout en déclamant contre la calomnie et La détraction qui l'une et l'autre m'ont, de tous les temps, poursuivi sans relâche, j'ai insensiblement fait un factum et conté ma propre histoire. Ce l'est en eiîet. Qu'on m'y reconnaisse : je l'adopte en rougissant, et la ratifie dans tous ses points. Aussi bien vient-on de la manifester, en l'incrustant assez malproprement dans un éloge funèbre de M. le président de Montesquieu, prononcé à Berlin en pleine Académie. Ah! si ce grand hortfaie (qu'on me
<■ Molière, Tartuffe, acte I. scî-- v.
pardonne ce cri de la nature), si ce grand homme, du laut des demeures célestes où sa belle âme a revolé sans doute, s'intéresse encore aux misères d'ici-bas, on se le doit peindre bien surpris d'avoir été l'occasion d'un écart si bizarre et si peu dé cent! Comment ne le désavouerait-ii pas avec indignation? Lui la sagesse, l'équité, la politesse et l'humanisé même! lui qui m'honora d'une si constante amitié! vrai philosophe qui, malgré mille vertus reconnues et couronnées, ayant essuyé comme un autre les plus vives persécutions, voyait ma faute et ma disgrâce d'un œil si différent de celui de son dur panégyriste * ! Celte faute était toutefois de nature à mériter plus d'indulgence de ce dernier, que de qui que ce soit; car enfin
Ce sage qui si haut, crûment, et sans détour,
Relève les excès de la gaîté cynique ,
Qui , du nord au midi , va battant le tambour.
Et contant ma disgrâce aux échos d'alentour,
Pour la rendre plus grande, en la rendant publique;
Ce philosophe errant de portique en portique ,
A Vénus Uranie a-t-il bien fait sa cour ,
Quand sa muse accoucha de la Vénus physique ?
Cette muse, aujourd'hui si grave et si pudique,
Avant d'être sur le retour, A-t-elle été si pure et si morigénée, Qu'on ne lui puisse rien reprocher à son tour ? Et ne lisons-nous pas dans un livre du jour,
Qu'en demoiselle assez mal née.
Qui de Paphos aimait outrément le séjour,
Elle envia la destinée
Des colimaçons en amour?
Mais en loyal adversaire, au lieu d'user de représailles en